Interview

Entretien avec Rafaelle Rinaudo

Pour beaucoup de personnes, la harpe fascine. Son physique imposant, associé à des sonorités cristallines, fon de cet instrument un mélange de force et de grâce dont, dès lors qu’on l’a écouté, on a du mal à se passer. Il en est ainsi avec la musicienne qui nous a ouvert ses portes avec une infinie gentillesse et qui fait, quel que soit le style de musique qu’elle interprête, donner le meilleur par son instrument…

 

Entretien avec Rafaelle Rinaudo

Classique, baroque ou free-jazz… la harpe est capable de tout…

 

 

Michel Martelli : Rafaelle, c’est au soleil que va débuter ta route…

Rafaelle Rinaudo : Oui, c’est vrai, je suis née dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, dans la belle ville d’Aix-en-Provence pour être exacte. Je suis issue d’une famille pas du tout musicienne, en revanche. Mon père était plutôt photographe amateur, et rédacteur de textes pour certains clichés. Mon frère a touché un peu de batterie, mais il a arrêté, par manque de temps… pourtant, la musique  a grandi en moi naturellement et je peux dire depuis toujours. On en a toujours écouté à la maison. Et, tu vois, c’est par la danse contemporaine que je vais entamer ma vie artistique, grâce à la chorégraphe Josette Baïz – une chorégraphe qui était très connue par sa Compagnie pour les enfants, des enfants qu’elle professionnalisait. Josette a toujours beaucoup fait, et continue à faire du reste pour les enfants, au travers du Groupe Grenade qui est basé à Aix, des actions géniales. La danse, avec Josette, c’était “oui” tout de suite, d’autant qu’avec elle, on faisait beaucoup d’impro. Je rentrerai à quatre ans dans son groupe, et je vais y rester presque dix ans. Déjà, on avait un éventail très large, artistiquement parlant, et c’est un peu ce qui m’anime encore aujourd’hui, musicalement.

Côté musique, j’entrerai à sept ans au Conservatoire d’Aix-en-Provence, à l’initiative de ma mère. Car, avant ça, j’avais eu l’occasion d’écouter de la harpe, ça m’avait plu et ma mère avait dû le remarquer. Du coup, j’ai plongé dedans et ma première prof aura été Josie Grauer, dans une classe qui regroupait une vingtaine d’élèves. Avec Josie aussi, je resterai une dizaine d’années, jusqu’à mes dix-sept ans. Scolairement, bien sûr, j’avais opté pour une “classe aménagée”. Ma voie musicale ne m’a pas empêchée de poursuivre certains cursus généraux : je suis dipômée en administration du spectacle, un diplôme que j’ai obtenu à la Sorbonne, etj’ai également été diplômée en psychologie à l’Université Paris-Descartes. Un enseignement qui reviendra dans ma vie, plus tard…

 

M.M. : Pourquoi Paris ?

R.R. : Je suis partie à Paris pour étudier.. ce que je ne trouvais pas en région PACA. Là, je te parle musicalement. J’ai rejoint la classe de Pantin, en “composition électro-acoustique”, et puis, pour mes vingt-trois ans, je vais rentrer au C.N.S.M. de Paris où là, je pourrai étudier la “basse continue” – une technique d’accompagnement baroque. J’obtiendrais un prix, aussi, “d’improvisation générative”, c’est-à dire libre de toute contrainte tonale, ou de rythmique mesurée par exemple. Ca, ça demande une certaine tournure d’esprit… Et puis, j’ai abordé aussi les métiers du son.

Pendant cette période aussi, j’aurais l’opportunité de partir à La Haye, au Conservatoire de la Chapelle Royale. Où je resterai deux ans. Tout ceci, bien sûr, je l’ai fait en tant qu’harpiste, mais dans un univers classique en majorité, même si j’ai pu approcher aussi pas mal de musiques anciennes… Ni à Aix, ni même à Marseille, je n’ai pu entrer en classe de jazz. Je pense encore aujourd’hui que mon instrument devait leur faire peur. En tout cas, j’avais connu une “fin de non-recevoir” qui m’avait à la fois déçue (un peu) mais aussi entraînée vers ma vie “underground”. Au C.N.S.M., je suis entrée sans difficultés avec ma harpe. Et j’ai eu la chance d’avoir pour professeurs Vincent Lê Quang et Alexandros Markéas. C’était une classe très ouverte, au sein de laquelle j’ai pu trouver un bel espace de liberté…

 

M.M. : Ton instrument a évolué, au fil du temps ?

R.R. : Oui,bien sûr. J’avais commencé avec une harpe classique, une harpe que j’amplifiais, et qui s’est muée ensuite en harpe électrique. Je t’ai dit que j’avais commencé ma vie “underground” à mes dix-huit ans. Eh bien imagines-toi que je trimballais ma harpe au sein de plusieurs groupes [NdlR : une harpe classique avoisine les quarante kilos] et mon premier concert, à dix-huit ans donc, je vais le faire au sein du groupe de Pierre-Yves Macé et nous faisions la première partie de “Sonic Youth” – le groupe qui a lancé en France la “noise” music. Heureusement que j’arrivais toujours à peu près à trouver un pote pour m’aider à charrier ma harpe. Mais je reconnais que c’était usant. Donc, tu imagines bien que la harpe électrique je l’ai acquise dès que j’ai pu ! On n’est plus sur le même poids, déjà. Au total, j’aurais emmagasiné sept années de harpe classique mais après ça, il n’y en aura plus que pour la harpe électrique. Outre le fait qu’elle soit beaucoup plus facile à transporter, tu trouves un micro intégré par corde, et par là même aucun problème pour jouer avec d’autres musiciens. Ce qui n’est pas si évident avec une harpe classique…

 

M.M. : Que fais-tu, après le C.N.S.M. ?

R.R : J’ai donc vingt-huit ans lorsque je termine le C.N.S.M. et j’ai ensuite joué très vite dans diverses productions plutôt baroques, sans oublier ma scène underground bien sûr. Et très vite, j’ai été confrontée à un choix musical que je trancherai en optant pour le free-jazz. Il faut dire que, dans ma promo, j’avais quasiment tout le “Collectif Coax”, ainsi que certains musiciens des “Vibrants Défricheurs”. Je vais aller travailler avec eux et en fait, je ne quitterai plus ce réseau-là. C’est vrai que ces musiques improvisées m’ont propulsée sur pas mal de scènes. Sur ces projets nous étions tous plus ou moins co-leaders, nous venions chacun avec nos comopositions et chacun mettait la main à la pâte quant aux diverses tâches administratives.

En 2014, grâce à “Jazz Migrations”, le groupe dans lequel j’étais co-leader m’a fait découvrir vraiment le monde du jazz. C’était un duo, et j’y jouais avec la bassiste Fanny Lasfargues. Le duo s’appelait “Five 38”. Alors tu as compris que ce n’était pas mes premiers concerts, mais c’était la première fois que le monde du jazz “reconnaissait” mon travail – moi pour qui les codes du jazz sont encore très mystérieux, et qui n’ait encore jamais fait de cours d’harmonie-jazz par exemple…

Ca m’a fait un peu culpabiliser… jusqu’à ma rencontre avec Hélène Labarrière. Comment ça s’est fait ? J’avais obtenu une bourse de la part de la Fédération des Musiques Traditionnelles de France – encore le fruit de mon passage dans cet univers-là. Cette bourse m’aura permis d’aller travailler, sur toute une année, avec Hélène. C’est quelqu’un de très bienveillant. Mais elle m’a tout de même conseillé d’emmener mon instrument plus dans le rythme. Ce que j’ai fait, bien sûr, mais j’en ai bavé. Oui, ça a été très formateur, mais en même temps, ça a été beaucoup, beaucoup de travail. Mais je garde de cette année beaucoup de moments riches, et très intéressants…

 

M.M. : Et ensuite ?

R.R. : Après cette année passée sous la bienveillance d’Hélène, je vais enchaîner les résidences d’artistes, et puis nombre de participations à divers groupes au sein desquels, tu penses bien, je cherchais à tirer “autre chose” de mon instrument.

En 2018, je joue dans le groupe “IKUI DOKI”, avec Sophie Bernado au basson et Hugues Mayot, au saxophone et à la clarinette. Nous sommes repassés par “Jazz Migrations” : nous avons fait un spectacle “jeune public”qui a tourné pour les J.M.F. Et puis ensuite, nous avons enchaîné avec une création en compagnie de la chanteuse suédoise Sophia Jernberg. Et ça, c’était… juste avant le tout premier confinement.

Avec Emilie Lesbros, nous avons pu bénéficier du F.A.C.E., le programme d’échange avec les Etats-Unis. Mais la Covid est passée par là, et nous n’avons pas pu partir. Partie remise.

La flûtiste Delphine Joussein m’a un jour appelée pour que l’on monte un groupe “qui fasse du son”. On s’est lancées et.. on ne s’est plus arrêtées. Blanche Lafuenté nous a rejointes, avec sa batterie, et depuis, je peux te dire que le trio tourne… On va d’ailleurs faire la tournée “Jazz Migrations” qui va débuter bientôt…

 

M.M. : Y-a-t-il eu un ou une harpiste qui a véritablement compté pour toi ?

R.R. : Oui. Si je dois citer une harpiste, pour aller dans le sens de ta question, je citerai sûrement Hélène Breschand. Déjà, lorsque j’étais petite, elle m’inspirait avec sa harpe à pédale. A cette époque, elle jouait, seule fille, sur des scènes exclusivement masculines, avec un instrument “atypique”… Hélène a inspiré plein de musiciens et je suis très heureuse de travailler avec elle aujourd’hui, au travers d’un ensemble de harpes qui se produit dans divers spectacles impliquant les écoles de harpe des villes que nous visitons. C’est vraiment passionnant…

 

Mais je voudrais évoquer aussi le projet “Single room” que nous avons monté avec Emilie Lesbros.

Je travaille avec Emilie depuis des années. Dans ce projet, nous intervenons entre autres dans des écoles de la Seine-Saint-Denis, au cours de projets pédagogiques. Il y a deux ans, on nous a demandé de venir faire un concert à “La Maison des Femmes”, au sein de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis. Ces femmes ont vécu parfois des choses atroces… Pendant notre concert, certaines d’entre elles nous ont “emboîté le pas” au chant, et cette rencontre est devenue magique. Du coup, nous avons continué, pendant une année, des “ateliers”, baptisés “Estime de soi par le chant” et, cerise sur le gâteau, en décembre 2021, nous avons pu faire un concert associant ces personnes-là. Vraiment une très belle expérience au plan humain. Du reste, je ne conçois plus mon métier sans intervenir dans ce genre de projet…

 

M.M. : Pour terminer… un petit voyage te tente ?

R.R. : Oui ! En effet… à Pâques, je vais m’envoler pour Chicago, dans le cadre du programme “The Bridge”, qui est un échange entre les musiciens français de jazz et les musiciens de Chicago. Ce programme existe depuis dix ans, et est coordonné par Alexandre Pierrepont. Là-bas, je vais pouvoir jouer avec le guitariste Gilles Coronado, avec Jaimie Branch, la trompettiste “en vogue” aux USA actuellement. Il y aura aussi le batteur Tim Daisy et le saxophoniste Isaïah Collier. Un beau programme pour un voyage qui va durer quinze jours… Que du bonheur !

 

 

Propos recueillis le jeudi 10 mars 2022

 

Cette reprise fait du bien. Elle en fait d’autant plus lorsque la musicienne qui nous accueille allie la gentillesse, la disponiblilité (hors pâte, seule Rafaelle comprendra..) et le talent. Je suis très heureux de faire l’apologie de cet instrument au travers de ta personnalité, et cet échange aura été particulièrement agréable. A te voir sur scène.

 

 

Ont collaboré à cette chronique :