Interview

Entretien avec Robinson Khoury

Parfois, on ne sait pas pourquoi, la vie nous fait croiser la route de personnes « hors du commun ». Celles et ceux dont « l’évidence musicale » ne fait aucun doute, car démontrée très tôt. Robinson est de cette « veine-là »… Une « veine » pour nous, aussi…

 

Robinson Khoury

Quand le trombone prend vie…..

 

 

Michel Martelli : Robinson, en regard de ton parcours musical, on a du mal à croire que tu n’as que … vingt-cinq ans (depuis une semaine)…

Robinson Khoury : Pourtant… Tu sais, je crois que ce n’est pas une question d’âge. Le parcours dans la musique a commencé très tôt, chez moi. La musique passait même bien avant les études normales de chacun d’entre nous, puisque, si j’ai eu mon Bac, un Bac T.M.D -Technologie.Musique.Danse – c’était très allégé. En revanche, et grâce à ma mère, Frédérique Brun, qui est chanteuse de jazz, j’ai commencé cette route par le chant. Ça a même eu un autre avantage, pour moi, à cette époque. Mes parents se sont beaucoup investis dans la création de musiques, et de chansons, à destination des enfants. Mon père écrivait la musique, ma mère les paroles. Une expérience qui a donné naissance à « la Famille Tagada », une « famille » qui a bien travaillé puisqu’elle a sorti deux albums, et qui a fait de nombreuses interventions dans des écoles. Nous avons même des enregistrements avec les voix de tous mes camarades d’alors…

Alors que je suis en CE1, on va m’inscrire à la Maîtrise de l’Opéra de Lyon. Une excellente enseigne où l’on pouvait faire de tout – du chant, de la danse, des claquettes… – dans une ambiance qui nous apprenait aussi le respect. J’y ai fait mon apprentissage dans de belles disciplines, et cela m’a apporté aussi mes premières expériences scéniques..

 

M.M. : Le trombone arrive à quel moment, dans ta vie ?

R.K. : Je vais le commencer à douze ans. Alors que je faisais, donc, du chant. A cette époque-là, le Big Band du Lyon Jazz Orchestra existait encore, et jouait, une fois par mois, dans l’amphithéâtre de l’Opéra de Lyon. Et moi, j’y allais, parce que je ressentais beaucoup d’intérêt pour ces concerts et aussi, pour cet instrument-là particulièrement. C’est là que je vais rencontrer Pierre Baldy-Moulinier, et Pierre va commencer à me donner des cours particuliers. Pierre, et d’autres, d’ailleurs car je ne peux pas dire que j’ai eu réellement un professeur particulier. Je crois qu’en quatre ans, jusqu’à mon entrée au C.N.S.M de Lyon, j’ai dû avoir quatre ou cinq professeurs. Ensuite, et pendant mes cinq ans au conservatoire, j’ai reçu l’apprentissage de Michel Becquet, un grand « ponte » du trombone classique. Est-ce que j’ai eu des facilités plus qu’un autre ? Franchement, je ne peux pas répondre à ça. J’ai fait pas mal de chemin, en quatre ans, oui… je suis passé de rien à la licence. Mais, tu vois, je crois que ce que j’ai reçu, en chant, avant, m’a beaucoup aidé. Et puis je suis quelqu’un de grande taille ([NDLR : un mètre quatre-vingt-dix aujourd’hui]). Dans mes années collège, j’étais déjà plus grand que beaucoup de mes camarades. Et au trombone, ça aide, indéniablement…

 

M.M. : Comment se fait ta transition classique / jazz ?

R.K. : Je vais donc entrer en circuit supérieur dès l’âge de seize ans, et faire mes cinq années au C.N.S.M. Je vais sortir de là avec mon Master, une mention « très bien » et la note de 19/20. Intéressant aussi la mention spéciale qui m’est décernée pour « diversité des styles proposés ». Alors oui, au Conservatoire, j’étais en « classique ». Mais j’ai aussi, et surtout, exploré le jazz et les musiques du monde, et cet univers-là m’a attiré tout de suite. Ma route m’a toujours plu, y compris en classique où j’avais une super classe. Et puis mes parents ont toujours été présents…

Le tout premier groupe, en Rhône-Alpes, où je vais faire mes armes sera « The Four Alligators », en compagnie de Philippe Maniez, qui est batteur et qui était aussi, pour le coup, compositeur et arrangeur – ce qu’il fait aujourd’hui au Centre des Musiques Didier Lockwood – , avec Thibaud Saby aussi, au piano – Thibaud qui est professeur au Conservatoire de Vienne aujourd’hui – et Pierre-Yves (Pierrot) Brondel à la contrebasse. Là, j’avais quatorze ans.. eux dix-huit, vingt… On n’a pas fait énormément de dates, mais je peux te dire que, grâce à eux, j’ai fait beaucoup de progrès. Cette aventure a duré quelques années, mais, bien sûr, on est tous restés en contact et nous essaierons, lorsque nos plannings le permettront, de nous réunir à nouveau tous les quatre…

 

M.M. : Et puis vont arriver des groupes de plus en plus… sérieux…

R.K. : Disons que mon premier « vrai » groupe, c’est-à-dire celui avec lequel nous avons fait de nombreuses dates – et aussi un album – va être « Uptake ». Là, nous sommes dans une ambiance jazz, pop, rock… quelque chose d’assez jeune dans son esthétique. Avec ce groupe, nous avons fait beaucoup de concours, tant en région Rhône-Alpes qu’au plan national, nous en avons remporté certains, comme celui de Vienne en 2014 qui nous permettra, l’année suivante en 2015, de passer sur la grande scène de « Jazz à Vienne ». Dans ce groupe, je partage la scène avec Paul Berne, à la batterie, Pierre Gibbe à la basse électrique et Bastien Brison aux claviers. A propos d’ « Uptake », je peux te dire qu’un second album est sorti – certes, en toute discrétion – parce qu’on est très fiers de ce que l’on a réalisé ensemble, de nos compositions, et que nous avons eu de belles critiques, déjà !

Cet album s’intitule « Out of the blue » – ce qui, en anglais, signifie, en gros, « à l’improviste » [NDLR : voir ici la chronique de Laurent Brun]…

Parmi mes groupes « perso », je peux te citer aussi « Octotrip », qui est un ensemble de cuivres qui regroupe six trombones et deux tubas, et nous jouons nos musiques originales. J’ai réuni là toute ma bande de copains du C.N.S.M, avec qui j’ai partagé plein de choses, et nous avons sorti notre album – éponyme – en mai dernier…

Et puis, je voudrais te citer aussi « Sarâb » (un nom qui vient du mot arabe qui signifie « mirage » pour la petite histoire), où, là, il s’agit d’un univers de la musique traditionnelle arabe, très métissée « jazz », un groupe porté par Climène Zarkan, au chant, et Baptiste Ferrandis à la guitare. Dans lequel on retrouve aussi Paul (Berne) à la batterie, Thibault Gomez aux claviers, et Timothée Robert à la basse. Je crois que c’est le groupe qui tourne le mieux, en ce moment, et nous avons également sorti un album – toujours éponyme – au printemps dernier…

 

M.M. : Et un album à ton nom, alors ?

R.K. : Eh bien, il est sorti. En décembre dernier, sous le titre « Frame of mind ». Des compos personnelles très « jazz moderne » mais très ancrées dans les racines de cette musique. Un album sur lequel je n’ai pas voulu de formation « attitrée ». Tu y trouves beaucoup de musiciens, donc, notamment Mark Priore, Thibaud Saby et mon père, Philippe Khoury au piano, Andy Barron et Elie Martin-Charrière à la batterie, Manu Codjia à la guitare ou encore Étienne Renard à la contrebasse et Jules Boittin, au trombone.

Cet album m’a permis de récolter, c’est vrai, de très bonnes critiques dans des revues comme Télérama, ou dans la rubrique « Choc » de Jazz Magazine… Sympa..

Cet album est sorti juste avant le confinement, le 19 février. Tu peux en trouver quelques extraits, sur YouTube…

 

M.M. : Comment passes-tu cette période de confinement ?

R.K. : Déjà, j’ai la chance d’être en famille. Nous sommes chez mes parents, où il y a aussi un studio d’enregistrement et tout ce qu’il faut pour pouvoir travailler ! Mon père vient parfois travailler avec moi. Que te dire, de cet « arrêt forcé » ? On est bien obligé de faire avec. Alors, oui, les concerts me manquent, c’est indiscutable. D’un autre côté, quand tu tournes, tu es pris dans un tel tourbillon que tu n’arrives que rarement à te poser comme je peux me poser aujourd’hui. Nous en profitons pour fignoler de nouvelles compositions. Je dis « nous » parce que Paul et Noé Berne, et Thibaud Saby (Viennois également) ne sont jamais très loin, et on s’échange plein d’idées… et de fichiers…

 

M.M. : Nous avons parlé de tes groupes. Quid, de tes collaborations ?

R.K. : C’est vrai que j’en ai déjà connu quelques-unes… Elles ont commencé en 2015, à la fin de mon parcours au C.N.S.M. J’avais donc gagné quelques concours et mon nom devait commencer à tourner… bref, les musiciens commençaient à m’appeler. Ah, je dois dire aussi que les réseaux sociaux, sur ce coup-là, m’ont aussi particulièrement bien aidé. Ça a été le cas avec le pianiste, et chef d’orchestre américain Tom Pierson qui va me contacter – et je ne savais pas pourquoi. En fait c’était ni plus ni moins que d’aller jouer dans son Big Band, le temps de l’enregistrement d’un album. Et je suis parti à New-York pour ça…

La même année, une année sympa, vraiment, Ibrahim Maalouf va m’appeler pour partager la scène avec lui. Nous avons joué ensemble à « Jazz à Vienne ». Avec la chanteuse égyptienne Natacha Atlas, également. Et puis, à Juan-les-Pins, avec Marcus Miller. Ibrahim m’a donné de bons coups de main. J’ai vraiment eu une belle expérience avec ce musicien qui, de son côté, a beaucoup progressé dans le jazz. Je dirai même que ce partenariat a beaucoup marqué mon jeu…

J’ai pu jouer en première partie de son spectacle, l’année dernière à côté de La Rochelle.

2019 qui aura été vraiment marquante, pour moi, pour y avoir aussi côtoyé Dhafer Youssef et surtout, à l’été, Quincy Jones. J’étais, en effet, dans son orchestre, sur le concert qu’il est venu donner à Bercy. Ibrahim y était aussi, du reste…

Tu vois, tout ça me fait de belles expériences, et de fabuleux souvenirs…

 

M.M. : ET puis, tu franchis encore un cap… aux Pays-Bas ?

R.K. : C’est vrai ; Depuis un an et demi environ, je suis entré dans le « Metropole Orkest », un ensemble qui a été créé en 1945 à Hilversum, aux Pays-Bas. C’est le seul orchestre symphonique de jazz et de pop du genre, au monde. Cet ensemble a pour habitude « d’accompagner » des célébrités, comme Clifford Brown, le trompettiste, ou encore Gregory Porter. Al Jarreau aussi. Comment je suis arrivé là ? J’ai envie de te répondre « par chance » ! Bart van Lier était tromboniste dans cet ensemble, un tromboniste qui a fait beaucoup de classique mais qui, à presque soixante-dix ans, était une « pointure » dans le jazz. Il se trouve que Bart faisait partie du jury lorsque j’ai passé mon Master. Lorsque lui-même a décidé, sans doute la mort dans l’âme, de « raccrocher » du Metropole Orkest, il a glissé mon nom pour le remplacer. Nous avons été plusieurs à être auditionnés, et j’ai été choisi. Mais j’avais quand même quelques craintes. Des craintes par rapport à la disponibilité. Tu imagines, quand tu fais partie d’un tel ensemble…. Eh bien, finalement, nous avons pu négocier entre 30 et 40% de temps plein pour moi. Vraiment génial…

 

M.M. : On termine par un de tes « coups de cœur » ?

R.K. : Oui, je voudrais te parler d’une participation que j’ai faite pour le Big Band de Philippe Maniez, à Paris, le « Dedication Big Band »… Tu sais la difficulté aujourd’hui à faire tourner ce genre de structure… L’hiver dernier, nous avons enregistré un album « Explode », et Philippe a voulu sortir un album 100% recyclable..  D’abord dans sa forme, puisqu’il se présente comme un « origami » en carton, très beau, très esthétique, à l’intérieur duquel tu vas pouvoir trouver un lien, qui va te permettre d’enregistrer l’album dans une qualité sonore plus grande qu’un MP3…

Un album aussi « engagé » pour les artistes, car sorti sur « BandCamp » qui est la seule plate-forme dédiée aux artistes

Un très beau projet, qui a du sens, en plus….

 

Propos recueillis le lundi 27 avril 2020

 

 

Une interview très agréable, avec un grand nom du trombone français. Être primé « soliste » au grand concours de La Défense, alors que l’on n’a pas encore atteint ses vingt ans, n’est pas donné à tout le monde.

Robinson, tu as encore de très belles pages à écrire devant toi. Et c’est tant mieux pour la musique, quelle que soit sa couleur. Merci, en tout cas de ton accueil. Et ta simplicité fait merveille.

 

Un merci à André Henrot, membre permanent du trio qui propose ces entretiens, pour ses clichés !

Ont collaboré à cette chronique :

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