Interview

Entretien avec Sophie Alour

Elle est originaire de la belle région du Finistère, puisque née à Quimper. Son nom brille aujourd’hui dans le monde des saxophonistes, décidément pourvoyeur de talents merveilleux, au féminin comme au masculin…

 

Sophie Alour

Surdouée de la musique ? On le croit volontiers…

 

Michel Martelli : Sophie, ton environnement familial a-t-il été déterminant, musicalement ?

Sophie Alour : Oui et non… Quelque chose de musical flottait, quelque part, à la maison… nous avons eu – ma sœur, mon frère et moi – un grand-père que nous n’avons pas connu mais qui était un multi-instrumentiste… Julien, mon jeune frère, est devenu trompettiste, et musicien professionnel (il a déjà sorti deux disques), et ma sœur aînée, Chrystelle, est pianiste – en plus du chant – et elle sort un album également. Tout ça sans que nos parents aient été musiciens… Chrystelle a été la première, en fait, à nous montrer la voie. Julien et moi l’avons juste suivie…

Mais, dans cet univers musical, une personne va se révéler déterminante, à cette époque-là. Cette personne, c’est Philippe Briand. Un ami de mes parents, professeur d’anglais mais surtout une véritable référence « jazz ». Batteur lui-même, il avait eu l’occasion de jouer avec Dexter Gordon…

Depuis le début, nous lui devons beaucoup. Tu sais, à la base, nous avons fait de la musique comme nous aurions fait du tennis. Et on restait dans quelque chose de très classique puisque notre « choix d’instrument », j’ai envie de te dire, on l’a fait sur « Pierre et le Loup »… en ce qui me concerne, sur le moment, j’ai hésité entre le hautbois et la clarinette. Ce ne sera que plus tard, en école de musique, lorsque pour la première fois j’entendrai le son d’un saxophone, que je me dirai : « c’est de ça que je veux jouer !… ». Pourtant à l’époque, ma mère n’a pas voulu céder, et me voilà partie sur la voie de la clarinette, ce qui ne m’empêchait pas de fantasmer sur le saxophone et, qui plus est, le saxophone ténor. Pour moi, à part le ténor, rien n’existait.

M.M. : Tu vas rentrer au Conservatoire, finalement, assez tard…

S.A. : Je vais y entrer à l’âge de douze ans. Ce sera au Conservatoire Régional de Musique de Quimper, et je vais faire quatre ans dans la classe de clarinette (classique) de Monsieur Leroy. Ce prof était génial, pourtant… je reconnais que je travaillais mal. Parce que je m’ennuyais.

Heureusement, en parallèle, Philippe Briand va me prendre sous son aile « jazz », alors que j’ai treize ans. Depuis deux ans, Philippe donnait des cours à ma sœur. Lui-même s’était mis au vibraphone. De plus, il y avait souvent des soirées jazz organisées à la maison, Philippe y contribuait grandement. C’est au cours de telles soirées que j’ai pu rencontrer des gens comme François Chassagnite – merveilleux trompettiste malheureusement décédé en 2011 – ou Eric Barret, ou encore Georges Arvanitas.

Un an plus tard encore, Philippe m’entraînait avec lui – avec quelques amis musiciens – jouer, faire des bœufs dans les bars de la région. J’avais quatorze ans, et j’étais fascinée par ce monde. Bon, tu peux imaginer que j’étais aussi « la mascotte » du groupe… une mascotte qui, à ce moment-là, ne comprenait rien à la théorie dont lui parlait Philippe, car elle apprenait tout d’oreille… l’apprentissage de la théorie, ça me viendra par la suite… De cette période, qui va durer environ deux ans, je vais garder de très bons souvenirs, quelques amitiés solides comme celle avec Pierre Sergent qui était pour nous une super basse électrique.

Et puis, à seize ans… je vais refuser de faire un concert. C’était au Festival de Camaret-sur-Mer, je savais qu’il y aurait des saxophonistes qui jouaient comme des dieux et… comme j’étais un peu complexée, j’ai reculé devant l’épreuve. Tu penses bien que ça a mis Philippe en difficulté, et il m’en a beaucoup voulu.

M.M. : Et… du coup ?

S.A. : Du coup ? Je vais continuer ma route seule… Alors que j’ai seize/dix-sept ans, au cours d’une soirée chez moi, je vais jouer un morceau très emblématique pour moi, « Old Blues ». Lorsque j’ai eu terminé cette interprétation, j’ai ressenti que quelque chose venait de se passer en moi, juste à ce moment-là.

J’ai fini mon cursus au Conservatoire à dix-sept ans, mais sans plus. Ce qui comptait plus pour moi, c’était que, depuis mes quatorze ans, le monde du jazz avait beaucoup plus d’impact sur moi que le monde classique.

Et pourtant… ce sera à mes dix-sept ans que je vais abandonner toute velléité de poursuivre sur cette voie du jazz… Scolairement, j’entrais en effet en classe préparatoire « Lettres Sup' », une classe très exigeante. Là, j’écoutais, certes, beaucoup de musique, je ne jouais de la clarinette que pour le plaisir .. et ça s’arrêtait là. Et puis, un jour, je vais aller au « Quartz », à Brest, écouter un concert d’Eric Le Lann. Le lendemain, j’étais totalement déprimée.. parce que je me rendais compte que la musique me manquait vraiment. Ma mère m’a boostée, regonflée… au bon moment.

M.M. : Et regonflée… tu pars sur Paris…

S.A. : Oui. Je vais m’inscrire, pour la forme, dans une école « bidon » à Paris, qui va juste me permettre de quitter le cocon familial. Et quelques mois plus tard encore, je vais entrer au « C.I.M. » le Centre d’Information Musicale, dans le dix-huitième à Paris. Pour l’occasion, je vais louer un sax. Tu vois, après la clarinette, une remise à zéro totale. Il se trouve que ce sax ne marchait pas, mais je ne le devinais pas. On m’avait dit que, sur le plan de l’instrument, le saxophone était plus « facile » que la clarinette. Mais, comme il ne fonctionnait pas… j’avais du mal à me rendre compte de ses bienfaits. Il a fallu que je le fasse un jour tomber, et que je le fasse réparer pour qu’enfin (comme, du coup, tout avait été rétabli à la normale), mon instrument retrouvé, je redécouvre tout ce que j’avais toujours attendu de cet instrument. Une sensation de jeu extraordinaire.

Au sax, j’ai pris le parti – mon jeu est comme ça – de raconter quelque chose dans un minimum de notes.

A partir de là, je vais rencontrer à la fois plein de gens, et plein de milieux différents. Ma rencontre avec le batteur David Grebil – avec qui je joue encore – date de cette période.

Après une année entière passée au C.I.M, je vais « m’enfermer » dans un  fonctionnement in-vivo, en donnant des concerts dans des soirées privées, dans des restaurants, dans des bars. Je voulais faire mes classes sur le terrain. Et, curieusement, tu vois, même si, à l’époque, j’habite dans un quartier où il y a plein de clubs de jazz, je n’y mets jamais les pieds… Mes concerts, je les donnerai accompagnée de Pierre-Stéphane Michel, à la contrebasse, et Christian Brenner au piano… Ce rythme, je l’assurerai quelques années, rencontrant encore, tu t’en doutes, plein de musiciens.

M.M. : Les écoles, c’était derrière toi ?

S.A. : Non. Au contraire. Alors que je vais avoir vingt-quatre ans, je vais entrer à l’ARPEJ à Paris. Évidemment, je sais jouer, je donne des concerts… notamment au sein du groupe « Rumbananas », monté avec Airelle Besson à la trompette et Julie Saury à la batterie.

l’ARPEJ, je vais y faire un an, mais en parallèle, je vais découvrir aussi l’I.C.A.P, l’école tenue par Lionel et Stéphane Belmondo. Mener de front ces deux écoles était intéressant, car elles sont très différentes dans l’approche de la musique. L’ARPEJ, c’est très classique. A l’I.C.A.P… tu « vis » plutôt la musique et.. tu n’as pas d’horaires. C’est un univers très… généreux.

A cette période, deux Big Band vont se présenter à moi. Le premier, un Big Band étudiant, le « Vintage Orchestra » – dans lequel on joue assez volontiers le répertoire de Chad Jones – où je vais croiser la route de Dominique Mandin (qui y est « lead » au sax alto), Dominique qui sera aussi dans le second Big Band, celui de Christophe dal Sasso et des frères Belmondo, dans lequel je croiserai aussi des musiciens comme Sylvain Beuf ou Guillaume Naturel. Dans ce second ensemble, c’est la musique de Christophe que l’on joue… J’y suis toujours, d’ailleurs.

M.M. : Et si on parlait « groupes » ?

S.A. : Bien sûr… et on va commencer en 2004 avec la création du « Lady Quartet » de Rhoda Scott, avec lequel nous avons fait le premier concert inaugural, à Vienne. Les « quatre ladies » : Rhoda, Airelle, Julie et moi.

2004 va être aussi l’année de sortie de deux albums auxquels je collabore : celui du Big Band de Christophe dal Sasso, « Ouverture », et celui du « Vintage Orchestra » qui s’intitule « Thad ».. pour Thad Jones, bien sûr.

En 2005, je vais faire aussi une très belle rencontre : je vais, en effet, faire partie du « big band » français qui va jouer avec Wynton Marsalis et sa rythmique, sur la scène de Marciac. Une expérience super intéressante, tu imagines bien… Mais, dans cette période-là aussi, j’ai pu jouer avec le contrebassiste Jean-Daniel Botta. Un homme.. inclassable, hors du commun, reconverti aujourd’hui dans la chanson française « complètement barrée ».

Une autre rencontre importante pour moi sera celle avec la batteur Aldo Romano.

2005 sera aussi la sortie de mon premier disque, « Insulaire », sur lequel tu vas retrouver David Grébil à la batterie, Hugo Lippi à la guitare, Sylvain Romano à la contrebasse. Sur cet album, pour certains morceaux, j’ai invité l’organiste Emmanuel Bex. Pour cet album, Christophe dal Sasso a assuré les arrangements sur certains morceaux, et Stéphane Belmondo assure la direction artistique.

Je retrouve Alexandre Saada, le pianiste, sur deux de ses albums, « Be where you are » et « Panic Circus ».

Certaines de ces réalisations ont connu un bon retentissement dans la presse et bien sûr j’ai profité de cette vague.

M.M. : Et en tant que leader, quel est, selon toi, ta plus belle réalisation ?

S.A. : Dans l’intervalle, j’ai rencontré Reno di Mattéo, qui est agent artistique, et qui m’a beaucoup aidée dans mon projet qui a abouti à la naissance de l’album « Uncaged », en 2007. Sur cet album, j’ai réuni Laurent Coq, au Fender Rhodes, le contrebassiste Yoni Zelnik et le batteur Karl Jannuska. Je vais même, pour l’occasion, « débaucher » le guitariste (rock) Sébastien Marcel. Je dois dire que cet album a été particulièrement bien reçu, tant au plan du public que de la critique. Il a obtenu le Django d’Or 2007 du jeune talent, le Disque d’émoi de JazzMag, sur Télérama également.

Avec cette formation, et pendant deux ans, je vais enchaîner les tournées autant en France qu’à l’international (Afrique de l’Est, Amérique Centrale…). Ces deux années m’auront aussi permis, outre de me ressourcer, de revenir avec un nouvel album, en trio cette fois, accompagnée de Karl et de Yoni.

Et puis, on va, à nouveau, venir me chercher pour de belles collaborations, comme, en 2011, sur le nouvel album de Christophe dal Sasso, « Prétextes », avec le saxophoniste David El-Malek dont j’apprécie énormément le jeu, le pianiste Pierre de Bethmann et le batteur Franck Aghulon.

En 2012, nouvelle et belle expérience… qui va être couronnée par la naissance d’un nouvel album. Mais, avant cette sortie, je dois dire que sa genèse a été « évidente ». Mes partenaires pour cet album se sont « naturellement imposés ». Au cours de diverses sessions, nous nous retrouvions parfois, entre musiciens, pour jouer ensemble, improviser. Un soir, il s’est « passé un truc », une alchimie rare s’est imposée. Et on s’est dit : « il faut que l’on en fasse quelque chose ». Voilà comment « La géographie des rêves » a vu le jour. Je suis épaulée par Stephan Caracci au vibraphone,  Yoann Loustalot à la trompette et au bugle, Nicolas Moreaux à la contrebasse et Frédéric Pasqua à la batterie.

J’ai essayé de garder cette spontanéité dans l’écriture. Là, j’interviens à la clarinette basse, à la clarinette et au ténor.

Mon cinquième album, « Shaker » va sortir en 2014. J’ai voulu faire « un disque de reprises de moi-même » ! – qui réunit en fait quelques compositions personnelles de différentes époques de ma vie. On retrouve, sur cet album Fred Nardin au piano, Frédéric Pasqua à la batterie, mais aussi mon frère Julien.

En 2015, je vais vivre une grosse pression en étant retenue pour jouer à la Philharmonie de Paris, aux côtés de Joe Lovano, de Bireli Lagrene ou d’Ambrose Akimusire, ainsi qu’au Luxembourg. Cet ensemble « prestigieux » était réuni par Eric Legnini.

Il s’en est suivi une période de calme, que j’ai mise à profit pour m’adonner à une autre de mes passions : la peinture.

Et puis, je vais être appelée pour assurer, dans un premier temps, un remplacement dans le spectacle du comédien (et chanteur, pour le coup) François Morel [NdlR: les Deschiens]. Un projet pour lequel j’ai dû « avaler » le répertoire en trois jours… Et le remplacement s’est transformé en… deux années de tournée. Une expérience vraiment extraordinaire, pour laquelle je me produis au vibraphone, aux claviers, aux saxophones, à la flûte et… à la basse électrique dont j’ai appris à jouer le soir, pendant nos « after » à nous.

En 2016, je participerai au nouvel album d’Alexandre Saada, « We free », qui réunit trente-cinq musiciens pour quatre heures d’improvisation, et puis sur le second album du Lady Quartet de Rhoda Scott, avec Julie Saury et Lisa Cat-Berro, pour lequel nous avons invité Géraldine Laurent, Anne Pacéo et une nouvelle fois mon frère, Julien Alour.

En 2018, ce sera la sortie de mon sixième album, « Time for love » sur lequel tu retrouves Stéphane Belmondo, Glenn Ferris, David El-Malek, André Ceccarelli, Alain Jean-Marie, Sylvain Romano, Rhoda Scott, Laurent Coq ainsi que le quintet « classique » Allégria.

Beaucoup de tableaux différents sur cet album, avec des retours sur des mélodies immortalisées par Ella Fitzgerald, Billie Holiday ou Shirley Horn. Avec cet album, j’ai été nommée aux Victoires de la Musique 2018 dans la catégorie « Artiste de l’année ».

2018 me donnera aussi l’opportunité, à son invitation, de rejoindre Leon Parker dans son quartet, avec Fred Nardin au piano et Or Bareket à la basse.

J’enregistrerai dans la foulée, pour le grand ensemble de Christophe dal Sasso, « La suite Palmer », un projet qui sera nommé aux Victoires, dans la catégorie « Meilleur groupe de l’année ».

Et puis, l’année dernière, je vais présenter (au Festival « Jazz sous les pommiers ») mon tout nouveau groupe, « Joy », pour lequel je me suis entourée du oudiste Mohamed Abozekry, de Donald Kotomanou à la batterie, de Damien Argentieri au piano, de Philippe Aerts à la contrebasse et de Wassim Halal à la derbouka.
Notre premier album, éponyme, a été nommé aux Victoires, dans la catégorie « Meilleur disque de l’année ».

Et pour aujourd’hui ? De belles dates sont prévues, avec les groupes dont je viens de te parler. Je citerai aussi une « Carte Blanche », en février 2021, que je partagerai avec Rhoda Scott, la trompettiste Yaaz Ahmed et, au chant, l’incroyable Raphaëlle Brochet.

Et puis, je finis… avec ce qui me trotte bien dans la tête, en ce moment… un projet pour lequel il faut que je trouve mes idées, et que j’écrive, qui sera sur un trio composé d’une guitare, d’un sax et d’un violoncelle. Mes compagnons, sur cette route-là : Guillaume Latil et Pierre Perchaud.

On aura sûrement l’occasion d’en reparler.

Propos recueillis le vendredi 26 juin 2020.

Un entretien génial, coupé dans le temps pour cause d’un concert TSF Jazz qui a été un bonheur à écouter, mais qui m’aura permis de donner la parole à une de nos plus talentueuses musiciennes, dans la famille des soufflants mais – on l’a vu ici – pas simplement.

Sophie, je souhaite que toute ta carrière se déroule aussi bien que ton apprentissage à la basse électrique ! C’est un petit clin d’œil, mais tu sais que le cœur y est.

A très vite de te croiser sur scène.

Ont collaboré à cette chronique :

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