Sur la planète « Jazz », les populations sont variées. Et c’est tant mieux pour la diversité. Dans le chant a capella plus particulièrement, ils sont un peu moins nombreux. Encore que. La musicienne qui nous a accordé un peu de son temps, outre son talent précoce et sûr, affiche une humanité sans bornes. Qui a dit que la musique ne regorgeait pas de belles personnes ?

Entretien avec Tamara Dannreuther

« Si j’écris des chansons, si je chante… c’est pour moi la voie la plus authentique pour exprimer ce que je ressens… « 

Michel Martelli : Ton chemin musical va commencer dans la Drôme. Tôt, je crois ?

Tamara Dannreuther : Oui. Je suis née à Montélimar, une ville dans laquelle je vais rester jusqu’à la fin du collège. Parce qu’après ma classe de troisième, je vais « émigrer » vers un lycée de Valence, qui proposait des classes avec option « musique ». Mais… du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours inventé des mélodies, ainsi que des paroles à mettre dessus. Ça a été ma première façon de m’exprimer, de verbaliser mes émotions… Est-ce que mes parents m’ont influencée ? Disons que mon père, Philip, Anglais originaire de Bath, vient d’une famille peuplée de musiciens. Lui-même joue de la flûte traversière, bien sûr en amateur, mais au sein toutefois de petites formations qui donnaient de petits concerts ici et là. Donc la musique ne m’était pas étrangère. Ma mère, Cécile, est, elle, dans une toute autre dynamique. Pas musicale. Mais elle ne m’a jamais empêchée de poursuivre ma route, bien au contraire. Elle n’a jamais été avare d’encouragements, et puis elle-même chantait volontiers. Ce n’était pas quelque chose d’inhibé pour elle…

Quant à la musique…, elle a commencé bien avant les années lycée. A la maison, il y avait un piano. Bon, c’est vrai qu’à la base, je voulais faire de la harpe mais, malheureusement, on n’apprenait pas cet instrument au Conservatoire montilien… Donc, à six ans, je vais me mettre – avec plaisir, quand même, je te rassure – au piano. Et je suis rentrée au Conservatoire, où je vais garder un excellent souvenir des professeurs qui m’ont enseigné, et où je vais rester sept ans. Quatre ans de piano et trois ans… de trompette. Cet instrument me plaisait, et le personnage de Louis Armstrong, je me souviens, me fascinait. Par son côté « interprétation ». Je ne prétends pas, aujourd’hui, avoir un super niveau. Mais parce que je préfère inventer des thèmes plutôt que d’en reproduire.

Bon.. et puis, il y a ma voix. Je crois que j’ai toujours voulu être chanteuse. D’une façon ou d’une autre, la voix aurait une place primordiale dans ma vie. Au Conservatoire, je n’avais pas de professeur de chant. Je travaillais seule ma voix, au cours de mes compositions, notamment. Parce que les chansons, MES chansons, ça a commencé très tôt. Je ne savais même pas à ce moment-là que je composais des chansons. Mais je crois que ça a poussé mes parents à m’encourager dans cette voie…

M.M : Comment vas-tu évoluer, après le Conservatoire de Montélimar ?

T.D. : J’ai eu vent d’une école, qui venait de se monter à Espeluche – un petit village à côté de Montélimar. Cette école s’appelait « École Régionale de la Chanson d’Espeluche », et elle était dirigée par Christophe et Monique Berly. Il s’y dispensait des cours de technique vocale, d’interprétation vocale, de mise en scène, d’écriture de chanson, de composition… A cette époque, Christophe avait lui-même son quintet vocal, qui marchait d’ailleurs très bien – « Let it be ». Cette rencontre a été, pour moi, très riche. J’en ai retiré un enseignement plus complet sur la voix. J’ai beaucoup assimilé quant à l’interprétation et à la mise en scène.
Chanter, c’est raconter une histoire, mais techniquement, c’est plein de choses réunies ensemble. Christophe et Monique m’ont montré tout ce qui touche au métier de chanteur. Mais vraiment de A jusqu’à Z. Christophe avait son studio dans cette école, ça signifie, tu l’auras compris, que j’ai pu, grâce à ça, appréhender tous les aspects techniques apportés par les différents intervenants qui évoluent autour d’un artiste.

Dans cette école, je vais rester presque quatre ans, terminant en 2003. En dernière année, c’était super, on enregistrait notre propre composition en studio. Avec une liberté totale. Et à ce moment-là aussi, je pensais « seule en scène », avec juste un musicien pour m’accompagner.

Et pendant le même période, dès mes quatorze ans en fait, je vais commencer à m’intéresser à la guitare. Folk et classique. D’abord en autodidacte. C’est là que je vais découvrir la musique progressive des années soixante-dix et que je vais me rendre compte que c’est un instrument idéal pour t’accompagner au chant. Mes potes du moment m’ont un peu aidée, guidée… et puis je recopiais, d’oreille, pas mal de morceaux.

M.M. : Et après cette école ?

T.D. : Après ? Eh bien ça va être le départ pour Valence, pour le lycée Camille-Vernet avec sa classe musique, qui va me permettre de rencontrer pas mal de musiciens. Et aussi, la formation de mes premiers groupes. Enfin, je dis « mes »… il n’y avait aucun leadership en fait. Le tout premier s’appelait « Les Enfants d’Oedipe », et c’était un groupe… de métal, pour lequel on faisait de la compo. A côté de ça, j’étais aussi dans un groupe funk-rock, « Peter Pan Death Trip », où là, c’était plus des reprises, notamment d’Incubus, ou des Red Hot Chili Peppers. Il y a eu, par la suite, la formation d’un second groupe de métal, « Orgasmik Sadasmatron » – en référence à une chanson du groupe Panthera, un groupe mythique des années quatre-vingt. Ces groupes était des quintets (guitares, basse, batterie et chant). Dans ma version « métal », je m’essayais au « growl », la « voix métal » rauque, au timbre guttural et caverneux.

Et puis, comme un « fil rouge », je continuais mes compositions, avec, comme instrument, soit la guitare, soit le piano. Parce que, quel que soit l’essence du groupe dans lequel j’ai pu chanter, la composition ne m’a jamais quittée. C’était MON univers « chanson » avec des influences musicales s’approchant  beaucoup plus de la musique anglo-saxonne que de la musique française. J’ai un style résolument progressif, mais ça, je ne le comprendrai que plus tard. Déjà vingt-cinq ans que je compose… tu vois j’ai quelques titres en réserve, encore…

Lorsque je termine le lycée, j’ai toujours deux groupes en activité. Je vais faire ensuite une année, en chant et en harmonie jazz, à Jazz Action Valence. Yasmina Kachouche était ma prof de chant, une dame extraordinaire qui m’a apporté beaucoup, et notamment de la bienveillance. Dans ses cours, elle me poussait à « me rencontrer moi-même », et à développer encore plus mon timbre de voix. Aller toujours au-delà…

Les groupes m’auront procuré mes premières expériences de scène, sur Valence et ses  alentours, au cours de divers festivals, ou des fêtes de la musique. Ah ! J’ai oublié de te parler du groupe « Pérenne », qui était un groupe de chanson française progressive, avec une formation en septet (guitare, basse, batterie, violon, piano et deux voix). Ce groupe avait été mis sur pied par Gaël Aubrit, lui-même très grand « improvisateur », à la manière d’un Bobby McFerrin parfois..

Enfin, en parallèle à mon année à Jazz Action Valence, je me suis formée au théâtre, au Théâtre du Calepin de Montélimar géré par Huguette et Richard Rock, où Stella donnait aussi des cours de chant. Le théâtre, c’est quasiment obligatoire, comme je te le disais dans les habits d’un chanteur, et puis c’est quelque chose qui m’attirait tout particulièrement. Chant et théâtre ont été indissociables, pour moi, pendant toute une année.

M.M. : Et ensuite, départ pour la « Capitale des Gaules »…

T.D. : Oui, après cette année, je vais partir à Lyon, pour atterrir à plus précisément à l’École Nationale de Musique de Villeurbanne. Là où la danse et le théâtre s’y ouvriront, d’ailleurs, mais un peu plus tard. Nous sommes là en 2004, et je vais entrer en cours, bien sûr, de techniques vocales, de solfège, d’harmonie… de guitare, aussi. Et si le théâtre n’était pas enseigné, il existait à cette époque une « passerelle », avec le Théâtre de l’Iris. Cette passerelle, tu t’en doutes, je l’ai empruntée dès que j’ai pu…

Pendant ma deuxième année à l’ENM, en 2005, je vais intégrer un chœur vocal a cappella. Nous étions une quinzaine. Ce sera ma première expérience de polyphonie, et  une expérience très forte. C’est là que je vais rencontrer Géraldine Bitschy, qui me rejoindra par la suite dans l’aventure Tagadatsing.

Pendant ma vie à Villeurbanne, beaucoup de choses vont se passer. Un peu grâce à mes cours de guitare, je vais découvrir la musique blues. Je vais faire également ma première master-class en comédie musicale – une autre révélation pour moi, je dirais même une véritable claque – qui me permettra de découvrir l’univers de Leonard Bernstein, entre autres. Là, le chant, la danse, l’interprétation théâtrale… tout était présent, et tout pour me plaire. La pluridisciplinarité prenait de plus en plus de place.

Au Théâtre de l’Iris, je vais rencontrer une comédienne -metteure en scène au top, Emmanuelle Mehring. Une forte rencontre supplémentaire. Très vite, nous avons eu envie de travailler ensemble et c’est avec elle que je vais fonder, en 2009, le C.I.D, le Collectif Inter-Disciplinaire, qui existe toujours et dont la mission est de mettre sur pied divers spectacles.

Et puis, au bout de trois ans de participation au chœur, je vais « faire appel à volontariat » pour monter une structure résolument dynamique. Très vite, Géraldine (Bitschy, dont on parlait tout à l’heure) va répondre présente et puis également au début, Gaël Aubrit. Naturellement, Emmanuelle est devenue la metteure en scène du groupe qui a ensuite beaucoup tourné dans sa version quartet – outre Géraldine et moi, tu rajoutes Hélène Piris et Simon Reina Cordoba. Ce groupe va encore évoluer, je vais t’en reparler tout à l’heure.

Pendant mon temps à l’ENM , je vais aussi rencontrer Olivier Orlando, avec qui je vais créer le duo Ol’d Tam, avec des  reprises jazz, pop, rock, chanson. Un vrai juke-box vivant, avec la particularité que nous donnons « en live » la liste de nos titres disponibles aux spectateurs, et ce sont eux qui choisissent sur le moment. Une technique qui permet une super interaction ! Olivier, c’est guitare, ukulélé et chant, et moi… guitare bien sûr, mais aussi la basse – que je suis ravie de jouer – et percussions (stomp box, tambourin, shaker…)

M.M. : Que dit-on de ton actu ?

T.D. : Alors… dans l’actualité « brûlante » 2020/2021, dans ce que la Covid a pu nous permettre, il va y avoir la sortie, normalement en janvier prochain, d’un EP quatre titres, « Tamara » que j’ai conçu avec le pianiste Eric Moulin. Tagadatsing va continuer son chemin, mais avec une évolution vers un sextet, une formation plus riche qui soit capable de faire des choses encore plus difficiles techniquement. Il y aura donc de nouveaux visages, des personnalités dont la formation est résolument tournée vers la pluridisciplinarité.

Je participe aussi au travail de plusieurs compagnies sur la région Rhône-Alpes/Auvergne, mais pas que…

Par exemple : « Là-bas », un spectacle de théâtre de rue, avec la Compagnie des Sœurs Goudron, « Louis et vous », une comédie musicale participative, avec La Toute Petite Compagnie, « Là le feu », du théâtre musical, avec la Compagnie Le Théâtre du Bruit, ou encore « Qui a tué le Grand Méchant Loup », un spectacle que nous produisons avec le C.I.D.

Tu vois, j’essaie d’ouvrir mon répertoire sur plusieurs champs et c’est très riche.

Depuis deux ans, je suis également professeure de technique vocale au C.F.M.I. de Lyon.

Et puis, je suis chef de chœur depuis maintenant dix ans.

Si tu le veux bien, je voudrais terminer cet entretien par un hommage. Un hommage à une grande Dame de la chanson qui nous a quittés récemment. Je te parle bien évidemment d’Anne Sylvestre, qui restera à jamais MA référence en chanson française, mais, en plus, l’artiste qui m’aura le plus bouleversée dans sa vision du monde, dans sa vision de la vie. J’ai fréquenté Anne pendant dix ans, au cours d’ateliers d’écriture et son souvenir est gravé en moi à jamais.

Propos recueillis le lundi 21 décembre 2020

Après un long temps d’interruption – on ne fait pas toujours ce que l’on veut – je suis très heureux de reprendre cette « collection de portraits » avec Tamara. Elle est bien dans la lignée de sa maman Cécile, une personne que j’apprécie particulièrement aussi. Tamara, ce moment, juste avant Noël, aura été un vrai cadeau, et c’est avec plaisir que l’on se retrouvera, dans l’expression d’un de tes futurs projets…

Ont collaboré à cette chronique :

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