Interview

Entretien avec Thomas le Roux

Il est originaire de Bessay sur Allier, dans le département du même nom, et se revendique « Auvergnat des plaines ». La vie a bien fait, à un moment donné, de lui mettre une trompette entre les mains : il a su magnifier son instrument, comme le montre un début de carrière.. au top..

Thomas le Roux

On pourrait presque traduire « Satchmo » en français…

Michel Martelli : Thomas, on ne peut pourtant pas dire que la trompette a frappé violemment à ta porte ?

Thomas le Roux : Oui, c’est vrai. Je suis arrivé à la musique presque par hasard. Dans mon village, l’école de musique se développait, ainsi qu’une harmonie. Et moi, à six ans, je vois un de mes potes de classe qui y va, je fais comme lui. Et ce qui est rigolo, c’est que j’étais plus, en entrant, attiré par la batterie, les percussions… le vibraphone que par tout autre instrument. Et puis, on m’a fait souffler dans une trompette. Et là, il y a eu un premier déclic. Dans cette petite école de Bessay  sur Allier, je vais commencer mon parcours qui, là, durera dix ans, en compagnie de mon premier professeur Patrice Pilon. Je suis, bien sûr, dans une classe de trompette classique… à écouter les CD de Maurice André. Et, dans cette période, en parallèle, j’écoutais du rock californien, les Beatles, les Stones, Deep Purple…

A l’occasion de stages, et ça, c’est important, j’ai eu très vite l’occasion de jouer en groupe. Des stages que la Région proposait. Et ma première expérience « jazz » va intervenir juste après mon brevet, alors que j’ai quatorze/quinze ans. Comme j’avais réussi mon brevet, en récompense, mon père va m’offrir un stage, d’une semaine, en immersion dans un Big Band. Dis toi que, à cette époque-là, je ne connaissais pas du tout le jazz, à part un album de Miles, peut-être. J’intègre donc ce stage, qui devait être plus axé sur les saxophones, à la base, mais qui va finir par une très belle équipe de musiciens… Ce stage-là, je l’ai fait tous les étés pendant plusieurs années et, avec la formation, j’ai pu partir en Italie dès mes seize ans, et au Maroc, cinq ans plus tard.

Il y a toujours eu un CD d’Harry Connick Jr dans la voiture. Que j’ai dû écouter des centaines de fois. Entre tout, la passion des Big Bands m’a pris aux tripes. Des musiciens comme Benny Goodman ou Harry James me fascinaient. J’avais envie de faire comme eux, de reproduire les sons avec les effets tels que je les écoutais.

M.M. : Tu vas poursuivre ta route dans quelle direction ?

T.L.R. : Comme tu peux peut-être l’imaginer, à dix-sept ans, à Moulins, tu es musicalement très vite saturé. Il n’y a pas grand chose à se mettre « dans l’oreille ». J’ai passé beaucoup de temps à me constituer une véritable bibliothèque d’ouvrages de jazz, des bouquins que je trouvais sur Paris lorsque je montais visiter la famille. L’histoire du jazz, notamment. Je lui ai accordé beaucoup de temps.

A Moulins, quand même, tu pouvais trouver le Jazz Club Moulinois. Là, un jour de décembre 2009, je vais y rencontrer un premier groupe « New-Orleans » qui se produisait là , à savoir le sextet « Happy Brass Band ». Avec le temps, j’ai quand même pu jouer avec eux.

Arrive mon Bac, que je passe et que j’obtiens en section littéraire. Je pars ensuite pour Vichy, pour faire un BTS en tourisme/patrimoine/histoire de l’Art, sur deux ans. Dans le même temps, je vais rentrer au Conservatoire de Vichy, toujours en trompette classique avec Bruno Zacharie comme professeur. Après ma première année de BTS, Bruno (qui connaissait mon attrait pour le jazz, pour Wynton Marsalis en particulier) va me proposer, et me pousser à devenir bénévole sur le site du Festival de Marciac. Je vais suivre ses conseils, et j’aurai bien raison. La première fois, je suis parti le sac au dos, avec ma tente et ma trompette. Arrivé là-bas, ça a été un grand choc. Nous étions entre six cents et huit cents bénévoles. Beaucoup de jeunes musiciens autour de moi, un truc de fou dont je n’aurais jamais pu rêver. Alors, oui, je bossais en cuisine, mais malgré tout, nous avions nos « Pass » qui m’ont permis d’assister à des concerts incroyables. J’ai vu là-bas des gens extraordinaires comme Sonny Rollins,  Chucho Valdès, Al Jarreau, Joe Cocker ou même Paco de Lucia, le guitariste espagnol malheureusement décédé en 2014. J’y ai vu aussi Wynton Marsalis, qui est le parrain de ce festival.

A Marciac, je vais y retourner quatre années de plus, toujours en tant que bénévole.

Le Gers me fera faire de belles rencontres, dont une avec un trompettiste incroyable, Martial Delangre, originaire du Nord, qui jouait dans l’ensemble « Dans les rues d’Antibes ». Tous les musiciens de cet ensemble jouaient comme des dieux. Martial m’a beaucoup apporté, et nous avons fait pas mal de bœufs ensemble.

M.M. : Après Vichy, où tes pas vont-ils te mener ?

T.L.R. : Après le BTS, je me suis « réservé » à la musique. Avec quelques musiciens de la région de Vichy, nous avons fait pas mal de jams. Et beaucoup appris des autres musiciens. Et puis, je suis parti à Lyon, à Villeurbanne, pour être précis, où j’entre à l’E.N.M. Je vais terminer là mon DEM en trompette classique, dans la classe de Philippe Genet. Encore trois belles années avec encore un professeur extraordinaire. Tant au plan formateur qu’au plan humain. J’ai pu, dans cette période, jouer beaucoup de concertos, et j’aimais beaucoup ça. Mais en parallèle, je faisais aussi beaucoup de jazz avec des musiciens rencontrés dans le milieu du jazz manouche. Je vais faire la connaissance de Judy Rankin – une grande dame du milieu swing-manouche – et de Lucas Muller, Maxime Dauphin ou Jean-Philippe Bernier. Ensemble, nous faisions des jams quasiment toutes les semaines. Pourtant, une trompette dans le jazz « manouche », c’est peu fréquent… Nous avions même monté un « collectif » qui se proposait en plusieurs formules. Je vais encore accumuler les belles rencontres avec des grands noms du jazz manouche, comme James Carter, qui se dit « un guitariste frustré qui joue du saxophone ». Il était venu faire la jam à Samois sur Seine. Et j’ai pu jammer avec lui.

M.M. : Et tes groupes, dans tout ça ?…

T.L.R : Mon premier groupe, je vais le monter en 2013. Ce sera le « Baker Street Jazz Band » qui va proposer tout un univers New-Orleans. La composition de base de cet ensemble, c’est : Martin Berlioux au sax soprano, Clément Pierre à la contrebasse, Eliott Weingand au banjo, Thibaut du Cheyron au trombone, et Arthur Caget à la batterie. Aujourd’hui, l’équipe s’est un peu modifiée… Josselin Perrier a remplacé Arthur à la batterie, et  Juliette Frank a remplacé Clément à la contrebasse.

Avec cet ensemble, on a fait pas mal de dates sympas. C’est Martin qui écrit, qui arrange et qui compose.

En 2015, je vais participer à la création du groupe dont Arthur Caget est le leader encore aujourd’hui, « Supa Dupa ». Et même si je ne suis plus dans cette équipe aujourd’hui, on a ensemble quelques belles années de jeu.

J’ai moi-même bossé « le lead » en section cuivre au sein d’un Big Band, le Big Band de l’E.N.M de Pierre Baldy-Moulinier.

Et puis je vais jouer aussi dans la formation de Maxime Prebet, et également travailler avec un copain trompettiste que j’apprécie énormément, Vincent Labarre, que tu peux retrouver dans « Bigre! » ou dans le « Amazing Keystone Big Band ».

Je vais aussi intégrer le groupe, funk celui-là, « Charlie and the soap Opera », avec lequel on accumule les tournées depuis quatre ans, dont une nous a menés à Las Vegas, et une autre à N’Djamena, au Tchad. Dans ce groupe, tu retrouves Rémi Tchango au piano et à la voix, Jim Arthur aux chœurs et voix, Romain Langlais au sax, Julian Jan à la guitare, Mathieu Picard à la basse Alex Lefko à la batterie et moi à la trompette.

A N’Djamena, on avait joué par plus de quarante degrés de température.

Et puis, depuis deux ans, j’ai intégré le « Pat Kalla & le Super Mojo ». J’y ai remplacé Julien Bertrand. Une super formation, avec de très bons copains. Pat écrit magnifiquement. La bande, c’est : Mathieu Manach aux percussions, Rémi Mercier aux claviers, Ghislain Paillard au saxophone, Julian Jan à la guitare, Nicolas Delaunay aux drums, Jim Warluzelle à la basse et moi à la trompette. Je n’oublie pas Ségolène Patel au son.

M.M. : Dirais-tu que tu tiens une place précise, comme trompettiste ?

T.L.R. : Non, je ne crois pas. Mais ce qui n’empêche en rien son identité. En tant que trompettiste, je suis remplaçant dans beaucoup de formations. J’ai « fait » du bal, aussi. C’est très dur, mais en même temps, c’est très formateur. C’est pour cela que je continue à en faire.

J’aime beaucoup le jazz moderne, aussi, et, tu vois, monter un quintet dans ce domaine, ça me travaille… En fait, je suis une véritable pile électrique, et j’adore TOUT jouer. C’est une vraie passion mais une passion parfois difficile à mettre en œuvre, car il y a bien sûr des contraintes… Mais jouer des styles différents te permet de rencontrer des personnes différentes. Le trompettiste caladois Yacha Berdah est quelqu’un que j’admire énormément.

J’ai donné, et je donne, quelques cours, également mais, tu vois, ce n’est pas une finalité chez moi. Je t’ai déjà dit que l’histoire du jazz, chez moi, était une passion. Je crois que le jazz n’a pas à s’encombrer d’une quelconque vision élitiste. Le jazz est une musique très ouverte, une musique que l’on devrait jouer sans aucune barrière. C’est, de plus, une musique difficile, quoi qu’on en dise. Le jazz est né dans la rue, et c’est parfois dommage de l’enfermer dans des clubs. J’aimerais que cette musique soit accessible à tous les gamins.

Quant à ma façon de jouer… eh bien quand je joue, je « mets du son ». Je ne sais pas « jouer de la musique à moitié » ! J’ai créé l’ensemble « Stomp Factory » qui va restituer cet esprit New-Orleans, un peu comme le « Baker Street » mais là, on était plus sur des compos personnelles. Avec le « Stomp Factory », tu vas retrouver le vrai esprit de Jelly Roll Morton, de Satchmo ou encore de Buddy Bolden. Mes copains, dans cette aventure, ce sont : Grégory Aubert au banjo ténor, Anthony Bonnière au trombone, Boris Pokora à la clarinette, Josselin Perrier à la batterie et Raphaël Martin au sousaphone.

Un EP est sorti il y a quelques semaines. Crois-moi, à la trompette, je ne me prive pas sur les effets. On a assez de matériel, de sourdines, pour en avoir une belle gamme.

M.M. : Quels trompettistes t’ont le plus marqué ?

T.L.R. : Beaucoup. Des connus comme des moins connus, à part pour les puristes bien sûr. Louis Armstrong, avec le « Hot Five », c’était énorme, Chet Baker, je l’ai écouté en boucle, ainsi que Roy Eldridge. Mais je peux en dire autant de tous les trompettistes qui sont passés dans les big bands de Count Basie, de Duke Ellington… On trouve plein de « pépites » sur différents morceaux.

Est-ce que tu connais l’album « Giant of Jazz play Brassens » ? Mon album préféré, je crois. C’est une « all stars » dans laquelle tu vas retrouver William « Cat » Anderson, sur le titre « Le temps ne fait rien à l’affaire ». Anderson, c’est une figure de proue de la ligne Ellington des années cinquante. Sa prouesse technique, notamment dans cet album, est fascinante.

Deux voyages ont compté pour moi. Celui que j’ai pu faire, l’année dernière, à La Nouvelle-Orléans et celui que j’ai fait à New-York (où j’ai pris une grosse claque au Lincoln Center…).

Quand tu es à La Nouvelle-Orléans, tu te rends vite compte qu’eux et nous, on ne joue pas de la même façon. Là-bas, le son est dans leur culture. Le son qui prend en compte, pour exister, des sons qui l’entourent que ce soient les bruits de la rue, ou les sons des autres musiciens.

J’ai eu une belle expérience à La Nouvelle-Orléans, avec le trompettiste James Williams. C’est un fabuleux musicien, qui chante, en plus, comme Louis Armstrong. On s’est retrouvés dans le même bar et, avec mes potes, on s’est risqués à tenter une jam avec lui. Le deal a plu à James, qui me dit qu’il « aime la bonne compétition ». Il s’en est suivi un super partage sur scène.

Dans cette ville, tu as des musiques différentes à tous les coins de rue. Chaque brass band a son QG dans un établissement distinct. Et comme ils ne sont pas forcément dans des quartiers touristiques, tu peux prendre le temps de discuter.

Allez… on revient en France. Je voudrais te parler de deux projets, qui me tiennent à cœur. D’abord, celui d’Anthony Bonnière qui vient de monter un groupe, qui rend hommage au trompettiste Leroy Jones (et son « Hurricane Brass Band »). Ce groupe s’appelle « Tryphon Pompadour ». Et tu retrouveras ici le fabuleux trompettiste Rémi Flambard.

Et puis « Djoukil », bien sûr, que j’ai rejoint depuis une année. Et dans lequel je retrouve le swing de cette période Basie/Ellington. Je n’en dis pas plus, tu as donné la parole à Paco Medina récemment.

Et puis, pour terminer, je te dirai que je participerai au quartet « middle-jazz » leadé par Grégory Aubert. Ce devrait être une formation du style « deux soufflants-contrebasse-guitare ». Et on sera là dans un univers « vieux style new-yorkais des années trente »…

Affaire à suivre…

Propos recueillis le samedi 27 juin 2020

A suivre, sûrement. Thomas, tu m’as offert encore un très beau moment de partage, avec encore une page de vie riche, que je suis heureux de partager.

Ton talent, solidifié par le fait que tu as les pieds sur terre, va dérouler devant toi un chouette tapis.

Et c’est tant mieux pour tous ceux qui aiment la trompette….

Ont collaboré à cette chronique :

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