Interview

Entretien avec Tullia Morand

Dans le meilleur des cas, on dira que c’est la loi des séries … et dans le pire, « il exagère ». Parce que je mets encore à l’honneur une saxophoniste qui compte sur les scènes françaises et internationales. Je confesse malgré tout que les saxos féminins me subjuguent toujours autant, alors, je n’allais pas bouder mon plaisir, et, en plus, je vous le fais partager !…

 

Tullia Morand:

Quand le saxophone magnifie de multiples répertoires…

 

 

Michel Martelli : Tullia, pour le coup, tu es une vraie Parisienne ?

Tullia Morand : Oui, Parisienne à 100%, de parents vrais Parisiens aussi. On ne peut faire plus authentique ! En revanche, à part ma mère, peu de musiciens à l’horizon. Ma mère était une vraie passionnée de jazz, et en plus, elle était professeur de musique en collège. Autant te dire qu’elle a su me pousser… et notamment sur le choix de mon instrument. Entre quatre et six ans, déjà, j’ai « dévoré » littéralement les concerts de Lionel Hampton, de Dizzie Gillespie ou Miles Davis. Mais, de tous, c’est tout de même le Big Band de Lionel Hampton qui m’a le plus marquée. Le vrai impact, à juste six ans.

Et donc, pour en revenir au choix de l’instrument, celui qui va arriver en tête de ma liste sera le vibraphone. Mais, installer un vibraphone à la maison semblait un peu compliqué, il a fallu changer le fusil d’épaule. Je vais alors me rabattre sur le saxophone et, alors que je suis juste en Cours Préparatoire, on m’inscris pour démarrer des cours privés avec un professeur. Pas de chance, je suis trop petite, plus exactement mes doigts sont encore trop fins pour l’instrument. Au final, c’est ma mère qui va se lancer dans l’apprentissage du sax, quant à moi je vais me retrouver avec une flûte à bec entre les mains. Je te précise que ma mère était pianiste à la base, et ses cours de saxophone vont durer deux ans. Mais moi, derrière ma flûte, je ne le perdais pas de vue pour autant.

 

M.M. : Parce que tu vas finir par le rattraper…

T.M. : Oui, grâce aussi à notre déménagement en banlieue, lorsque nous allons arriver à Joinville-le-Pont. Où je vais entrer à l’école de musique, et cette fois en classe de saxophone. Mais là – une chance pour moi ? – s’est présentée une opportunité top, puisque je suis entrée très vite dans l’Harmonie des enfants, alors que ma mère intégrait le Big Band des adultes… Eh bien, je me suis débrouillée très vite pour intégrer moi aussi cet ensemble d’adultes où, comme tu peux t’en douter, j’étais la seule enfant. Là où cela a été génial, c’est que cette expérience m’a fait très tôt intégrer beaucoup de choses, même si c’était pour moi une grosse pression. J’ai eu, à côté de ça, de très nombreuses satisfactions.

Chaque mercredi, je jouais dans les deux formations. D’abord l’Harmonie des enfants, et puis je filais vite ensuite parmi les « grands »… Dans ce Big Band, bien qu’amateur, il y avait selon les moments entre quinze et dix-sept musiciens. Je crois pouvoir dire aujourd’hui que,  notamment pour les instruments à vent, cette voie était la meilleure qu’il puisse m’arriver. L’ambiance produite par un tel collectif, l’énergie que dispense l’orchestre entier sont  essentiels pour tout musicien.

Cette période « Joinville » va durer jusqu’à mon Bac, que je passerai à dix-sept ans. Parmi mes professeurs dans cette période, je voudrais te citer Berry Hayward – musicien d’origine jamaïcaine – dont je garde un excellent souvenir en tant que pédagogue, et puis les deux chefs d’orchestre qui nous dirigeaient, à savoir Michel Barré pour l’Harmonie des enfants, et Jean-Michel Tavernier, pour le Big-Band adultes. J’ai bien sûr gardé des liens avec eux deux, et j’ai par la suite pas mal travaillé avec Jean-Michel.

 

M.M. : Après ton Bac, comment se poursuit ta route ?

T.M. :  Je vais aller m’inscrire à la Sorbonne, en musicologie… Bon je le dis assez vite car en vérité, ce sont des études que je vais suivre d’assez loin. Mais quand même, c’est dans cette période que mon chemin va croiser celui de l’ethno-musicologue Gilles Léothaud – qui était mon prof d’acoustique, et de phonation. Gilles est une personnalité réputée, au talent immense, fasciné par les enregistrements des chants tribaux, en Afrique, qu’il a beaucoup étudiés sous toutes les coutures. Je pense que Gilles Léothaud nous a démontrés qu’en fait, les humains faisaient tous la même musique partout. Simplement parce qu’elle ne connaît ni lieux, ni nationalités. J’ai pu écouter certains chants africains qui se rapprochaient de manière extraordinaire  des fugues de Bach, alors que Bach n’était pas forcément dans la culture de cette population-là.

Gilles a vraiment été un professeur d’exception pour moi.

En parallèle, et c’est aussi pour ça que les horaires « souples » de la Sorbonne m’allaient très bien, j’enchaînais déjà les concerts, pour obtenir mon statut d’intermittent. Il me fallait cravacher car c’était pour moi une période dans laquelle je ne percevais aucune aide, et j’avais, comme tout le monde, un loyer, et tout le reste. A ce sujet, je voudrais ici remercier encore Leïla Olivesi – avec qui tu t’es entretenu il y a peu – qui m’a beaucoup aidée pour mon logement. Une super amie.

Je me suis aussi investie dans une école de salsa, et crois-moi, j’étais motivée. J’y ai pris des cours de tambour « bata », avec Sébastien Quesada. J’ai également été l’élève du pianiste Emmanuel Massaroti – pour qui, parfois, je complétais sa section « cuivres », et puis je n’oublie pas le directeur de cette école – qui s’appelait « Abanico » – Laurent Erdosz qui, par la suite, montera le groupe « Mambo Legacy » dans lequel je jouerai. Le groupe existe toujours, mais je n’y suis plus aujourd’hui.

 

M.M. : Après le berceau… les fées avaient encore un joli plan pour toi.

T.M. : Oui, je te vois venir !… En 2006, en effet, je vais faire, à titre musical -comme personnel du reste- une rencontre très importante. Avec Pierre Mimran. U saxophoniste de très grand talent qui a déjà accompagné sur scène beaucoup de monde. Et du beau monde. La vie a fait que nous sommes tombés « in love » tous les deux, et nous sommes aujourd’hui mariés depuis cinq ans. Lorsque j’y repense, cette rencontre est arrivée dans une période de changement assez particulière dans ma vie. Je venais de traverser un passage assez difficile, dont je me remettais juste, et Pierre est arrivé pile au bon moment pour ré-illuminer ma vie, en me remettant sur les rails de nouvelles rencontres avec d’autres musiciens d’exception.

C’est ainsi que je vais rencontrer Barry Harris, le pianiste qui a joué avec Charlie Parker et Cannonball Adderley. Après la scène, Barry s’est beaucoup investi dans la transmission, et j’ai eu l’opportunité de le rencontrer à Rome, à Londres, à La Haye et puis… à New-York.

New-York va me donner l’opportunité d’apprendre encore sur mon instrument, au contact de grands noms. Comme Rich Perry, par exemple, ou encore Bob Mover. Je vais rester trois mois aux USA.

 

M.M. : Mais, avant ta période US, tu avais fait ta route au sein d’autres Big Bands ?

T.M. : Oui, dans les années 2005-2006, d’abord dans le Big Band de François Laudet. J’y allai au début dès qu’il manquait un sax – ah oui, j’ai oublié de te dire que je joue des quatre saxophones, alto, baryton, ténor et soprano – j’y allais, jusqu’à ce que ma place dans son ensemble ne devienne plus stable.

Et puis il y  eut aussi le Big Band de Rido Bayonne, une formation plus « afro-jazz » qui m’a donné l’opportunité de beaux déplacements, comme un mois à Ouagadougou, mais aussi un Festival génial en Algérie.

Un autre Big Band important, aussi, a été pour moi le « Barbès Big Band ». Avec cet ensemble, nous jouions les œuvres d’Al Cohn, saxophoniste et compositeur de jazz américain, disparu en 1988, à ce jour une des plus grandes figures du « cool jazz ». Son fils, Joe, est guitariste. Joe venait, une ou deux fois par an, jouer avec nous des morceaux de son papa. Une chouette expérience. Cet ensemble était dirigé par Sophie Keledjian.

En tout cas, je dois dire que François, comme Rido, ont su donner aux musiciennes toute la place qu’elles méritent. Et c’est un chemin de formation qui en vaut bien un autre, car tu auras remarqué que, dans ma vie, je n’ai pas fait de parcours en Conservatoire.

J’ai eu, par contre, l’occasion de rejoindre le  trompettiste-compositeur-chef d’orchestre  Ron Meza dans son Big Band. Ron vit six mois à Los Angeles, où il produit énormément de musiques de pubs ou de séries TV et, comme il est marié à une Française, il passe les six autres mois sur notre territoire, où il vient jouer ses propres compositions. Il se produit au « Petit Journal Montparnasse » notamment… Bon, la Covid-19 a évidemment bien égrené tout ça, mais on espère bien que ça va repartir. Ron m’appelle aussi indifféremment sur tous les sax, mais c’est quelque chose que je fais, bien sûr, toujours avec plaisir.

 

M.M. : Et « hors jazz » ?

T.M. : La principale formation dont je voudrais te parler, c’est l’orchestre « Cumbia Ya », où tu peux écouter beaucoup de musique colombienne. Je vais y jouer pas mal de temps – en compagnie, entre autres du trompettiste Julien Alour, le frère de Sophie – de 2010 à 2018. Ça tournait vraiment bien, et nous étions emmenés par Soledad Rodriguez (chanteuse et clarinettiste).

J’ai aussi pu jouer, mais ce n’était pas là un véritable groupe, avec le bassiste Jean-Marc Jafet, avec Sophie Alour et puis, mais tu l’as déjà évoqué dans ton entretien avec Lisa Cat-Berro, j’ai pu participer au projet emmené par le comédien François Morel, que ce soit « Le soir, des lions » ou « La Vie (titre provisoire) ».

Mais je voudrais faire une mention spéciale à Jean Gobinet. Parce que lui aussi fait partie des rencontres importantes de ma vie. Jean est trompettiste, et aussi un grand compositeur, comme un grand arrangeur. Il est intervenu sur plusieurs musiques de films, dont certains de Michel Hazanavicius comme « The Artist » ou « OSS 117 » par exemple. Jean dirige une classe d’écriture à l’École « Arpège » de Paris. Il m’a invitée à être dans son jury, mais aussi « lectrice » pour sa classe. Jean est évidemment un des musiciens auxquels j’ai pensé tout de suite pour la formation de mon ensemble.

Sinon, en 2014, et grâce à l’AFDAS qui me l’avait offert, j’ai pu partir en stage à La Nouvelle-Orleans, où j’ai accumulé les belles rencontres, comme celle avec Delfeayo Marsalis, le tromboniste frère de Wynton. Mais aussi les membres du « Dirty Dozen Brass Band », et du « Treme Brass Band ». j’étais la « petite protégée » de personnes comme Roger Lewis ou Kirk Joseph. Alors que j’étais censée être en cours, ils venaient me chercher pour jouer avec eux. Et, là-bas, tu sais comment ça se passe : matin, midi et soir. Ou tout comme… Pendant quinze jours, j’ai trouvé ça génial.

 

M.M. : Et si on parlait de ta formation, maintenant ?

T.M. : Une création qui date (déjà) de 2017… pendant que je tournais avec François Morel, en fait, puisque, en pratique, c’est cette tournée qui m’aura permis d’avoir les moyens de créer cette formation… Pour le nom, ce sera simple : ce sera le Tullia Morand Orchestra. Et, tout de suite, je vais solliciter Pierre, mon mari, mais surtout parce qu’il est soliste classique, et vraiment excellent sur les trois instruments que sont le saxophone, la flûte et la clarinette. Pierre joue de l’alto.

Quant à moi, je joue du sax baryton, et de la clarinette basse.

En troisième saxo, un copain d’enfance, excellent aussi sur les trois instruments comme Pierre et polyvalent comme lui, Xavier Sibre.

Aux trombones, Jerry Edwards bien sûr. Pour moi, c’est le meilleur. A ses côtés, Martine Degioanni et, au trombone basse, Didier Havet.

Pour les trompettes… Jean Gobinet, évidemment, mais aussi l’excellent arrangeur Philippe Slominski, ainsi que Julien Matrot – un copain de « Cumbia Ya ».

Et côté rythmique, Frédéric Delestré est à la batterie (je l’ai chipé au Big Band de Jean-Loup Longnon mais ne le répète pas !…), Rubens Levy est à la basse – Rubens, je l’ai rencontré au cours d’une soirée disco en club à Paris, je n’avais jamais entendu un mec « groover » comme ça… et puis, petite cerise sur notre gâteau, Carine Bonnefoy au piano.

Et je ne vais pas oublier Fabien Ruiz, aux « claquettes »

Je dois reconnaître que ma formation est assez « confortable » , dans le sens où travailler avec d’excellents musiciens qui sont aussi d’excellents compositeurs et arrangeurs, c’est du pain béni. Et j’ai cette grande chance là. Aucun morceau n’a de secrets pour eux, et c’est pareil pour Fabien Ruiz. Moi, ça me donne beaucoup de liberté en plus, de jouer en compagnie de belles personnes comme eux…

 

Propos recueillis le jeudi 20 mai 2021

 

J’ai dit déjà mon affection profonde pour nos saxophonistes françaises ? Alors Tullia, bienvenue dans le groupe ! Cet entretien aura été égal – car bien évidemment je ne fais aucune différence entre les divers musiciens que j’ai eu la joie d’interviewer – sur le plan professionnel comme sur le plan personnel, à tous ceux déjà parus dans ces colonnes.

J’espère découvrir ton « Orchestra » le 19 août prochain, dans la Drôme, pour le Festival « Parfum de Jazz », mais, de toutes façons, tu l’as bien compris, « adieu » n’existe pas dans mon vocabulaire !

A très bientôt, donc…

 

 

Vous pouvez aussi retrouver Tullia Morand au travers des albums qu’elle a déjà sortis, et notamment « Betibop », en autoproduction, du Tullia Morand Quintet dans lequel on retrouvera Jean-Marc Jafet et Pierre Mimran, et aussi « Dixirella », qui regroupe trois  musiciennes-chant (dont Mary Edwards, femme de Jerry) et deux garçons à la rythmique, et qui propose certains arrangements traditionnels très New-Orleans…

Mais ce n’est là qu’un minime aperçu de ton talent…

 

 

 

 

 

Ont collaboré à cette chronique :

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