Interview

Entretien avec Valérie Bagnou-Beido

Le jazz permet tout. Notamment les belles rencontres, parfois inattendues. Comme cette chronique, dédiée à… une comédienne, mais qui a pour passion la musique, depuis toujours. C’est donc un véritable plaisir de vous faire découvrir une autre facette de cette artiste, que beaucoup ont apprécié sur scène, comme dans le petit écran…

 

Entretien avec Valérie Bagnou-Beido

 

Sur mon échelle de passions ? La musique avant la comédie, sûrement…

 

Michel Martelli : Valérie, on ne t’attendait pas forcément sur le plan musical… Tu nous en dis plus ?

Valérie Bagnou-Beido : Bien sûr ! Déjà, j’ai grandi à Paris, la « Ville Lumière », et en plus au sein d’une famille d’artistes. Même si on n’était pas, à la base, dans le monde musical. Je t’explique : mon père, c’est Gérard Vergez, le réalisateur de cinéma/télévision, quant à ma mère, elle a connu une carrière hors normes en tant que costumière. Elle avait son atelier de costumes de théâtre, mais en fait, elle a habillé, tout au long de sa carrière, les plus grands noms de la scène française. J’ai même travaillé, un moment, à ses côtés.

Pourtant,  à cette période et malgré cette promiscuité, je ne peux pas dire que j’ai véritablement ressenti un quelconque appel en provenance du monde artistique. J’avais pleinement conscience que mes parents évoluaient dans des métiers exaltants et très prenants, mais moi… non… disons qu’à cette époque-là, je me cherchais encore… Et puis, comme tout le monde, j’ai enchaîné les petits boulots sur Paris, dont certains m’ont ouvert les portes des nuits parisiennes. Et là, ce sera le choc par ma rencontre avec la Musique – avec un grand « M » –  qui va d’emblée s’imposer à moi comme un partage, la communication des émotions. Pour être tout à fait honnête, je me dois de te dire qu’on était plus, à ce moment-là, sur du funk, sur de la soul… et pas encore sur le jazz. Même si, et depuis des années, Billie Holiday a toujours été mon idole, une idole que j’avais découverte grâce à son livre, « Lady sings the blues ». Mais donc, à cette période, on était plus sur de l’écoute de Stevie Wonder, ou Prince.

 

M.M. : C’est dans cette période que l’envie de chanter te vient vraiment ?

V.B-B. : Je pense, oui… mais peut-être pas véritablement l’envie de chanter. L’envie d’apprendre, oui, ça sûrement, car j’avais compris alors que la musique ne serait pas très éloignée de mon chemin de vie. Et ce chemin a été très long… simplement parce qu’au départ, je n’avais aucune confiance en moi-même. Lorsque je me projetais « sur scène », c’était avant tout pour moi comme une sorte d’exorcisme – de tous les liens qui pouvaient me retenir – mais aussi l’aboutissement d’une construction. Je me suis lancée comme cela. Sur une espèce de défi, pourrait-on dire.

Lorsque j’ai véritablement voulu faire de la scène, lorsque j’ai rencontré le jazz, j’ai découvert avec lui une source inépuisable. Je rentrais en contact avec toute une culture musicale extrêmement riche et cet univers m’excitait terriblement. Mais c’est relativement récent, ça. Comprends-moi bien : si les musiciens de jazz, sur le plan de l’écoute, m’ont accompagnée depuis toujours, y entrer de plain-pied, en tant qu’interprète, c’est quand même plus « frais ».

A partir de là, je vais commencer à fréquenter quelques professeurs de chant, et tous amèneront une petite pièce dans le puzzle de mon profil de chanteuse.

 

M.M. : Certains t’ont plus marqué que d’autres ?

B-B. : Il y a une école, oui, que j’ai beaucoup aimée. « Les Globe-Trotters », une école de chants du monde, que dirigeait Martina Catella qui a été pour moi une super prof, comme d’ailleurs Sandra Rumolino, ma prof de tango chanté, elle-même très grande chanteuse argentine. Je lui suis très reconnaissante de m’avoir apporté cette pièce-là dans ma mosaïque, car c’est une discipline que j’ai beaucoup aimée… parce que le tango chanté m’a appris à être très en phase avec mes émotions. Et tu te doutes que j’attache beaucoup d’importance dans « l’interprétation ». Et ça se ressent jusque dans mon métier de comédienne.

Le jazz m’avait ouvert les portes de la Bill Evans Academy. Mais, depuis deux ans, je suis entrée dans l’école « Arpej », dans le dixième arrondissement, à Paris. Dans le cours « d’orchestre jazz » de Thomas Curbillon, pour être exacte. Lorsque nous nous produisons, je suis seule chanteuse avec six musiciens autour de moi – ou moins, ça dépend des fois – mais, en tout cas, c’est une très belle expérience à vivre, une super aventure. On chante du jazz, du blues, mais aussi on se permet quelques petites incartades au cœur de la chanson française. Je te rassure, on reste sur du Nougaro, du Gainsbourg… autant de rythmes qui te font bien swinguer !

 

M.M. : Quelles ont été tes premières expériences de groupe ?

V.B-B. : On va distinguer deux choses : ma toute première expérience, en compagnie d’un musicien, ce sera mon duo avec Federico Casagrande, grand guitariste. Mais, si tu veux, c’était dans le cadre de cours, pas de véritable scène. Mais c’est une personne tellement adorable que je me devais de la citer… Non, aux véritables débuts de ma carrière de scène, en tant que chanteuse, je serai au sein d’un trio, « Rengaine », au concept « deux chanteuses et une guitare ». Au chant, avec moi, tu trouvais Michèle Desumeur, et à la guitare – et il est encore dans mes projets actuels – Duccio Tancredi d’Alo (ou Tancredi Duccio d’Alo). On tourne ensemble depuis cinq ans maintenant. C’est un vrai virtuose, qui aime, tout comme moi, le côté festif et spontané des ambiances club, et aussi du public. Il nous est arrivé de jouer pour des parterres d’enfants. C’était imprévu, mais nous nous sommes adaptés à cette situation. Et les enfants, ce soir-là, ont été formidables…

Avec « Rengaine », nous avons tourné pendant un peu plus de trois ans, sur pas mal de scènes parisiennes. L’aventure s’est arrêtée il y a deux ans maintenant. Parce que chacun a eu envie de développer d’autres projets plus « personnels ». Moi, je suis vite revenue au jazz, en gardant Duccio dans ma manche pour de nouvelles aventures, sont un duo guitare-voix. Un duo auquel viennent parfois se greffer quelques amis musiciens, le temps d’un concert. Tu peux croiser une flûte, par exemple, ou même une batterie, que mène de main de maître Manuel Caminade. Cette formation, nous l’avons baptisée « Jazz Blues » tout simplement. Et, la plupart du temps, on se produit en duo…

 

M.M. : On va évoquer quand même ton autre passion, la comédie…

V.B-B. : Tout en gardant à l’esprit que ma passion principale, c’est et ça restera la musique. Oui, je suis allée vers la comédie mais, je crois, dans le but « d’atteindre la scène ». J’ai pris ça comme une expérience de plus qui me servirait pour la musique. D’ailleurs, mon premier contact avec le milieu des comédiens sera sur une proposition de rejoindre une troupe pour y produire les costumes. La fameuse époque pendant laquelle je travaillais avec ma mère. J’avais accepté le deal, mais j’avais rebondi auprès du metteur en scène en demandant à jouer. C’était peut-être gonflé, mais il a dit  oui . En plus, sur une pièce de Jean Genet, « Haute Surveillance ». Mais Didier Costello, qui montait la pièce, a fait le pari de remplacer les trois hommes prisonniers (l’action de la pièce se déroule en prison) par trois femmes. Pour la petite histoire, le pari a été réussi, et ça restera pour moi un excellent souvenir.

J’ai ensuite poursuivi ma route en participant aux films des copains et des copines, sur de petits rôles. Et puis mon père a pris en mains la réalisation de la série policière française « P.J ». Et la direction artistique sur certains épisodes. Voyant ça, j’ai décidé de passer le casting, et… j’ai été prise, oh pour un petit rôle de standardiste (Nadine) à la base. Tu connais le système ? Une série se monte pour six épisodes, et puis après… on voit. Ça a été le cas pour « P.J » sauf que de six épisodes, on est passés à douze saisons ! Au fur et à mesure de l’évolution de cette série, j’ai pu acquérir mon autonomie. Et pour l’évolution de nos personnages, les scénaristes s’inspiraient de nos propres personnalités. Dans un épisode, du reste, la production m’avait demandé de chanter. Tu vois, comme quoi ! A l’occasion d’un mariage (dans la série). Ce que j’ai fait volontiers, tu penses bien.

J’ai gardé de belles amitiés de cette période, qui s’est achevée il y a déjà douze ans. Notamment avec Raphaëlle Bruneau, qui poursuit une belle carrière en Belgique, ou Jalil Naciri, un comédien très spirituel qui nous a fait beaucoup rire pendant les tournages !…

 

M.M. : Revenons à tes projets. Tu es en « mode écriture », en ce moment ?

V.B-B. : Oui. Mais on est vraiment encore, à cette date, à l’état de projet. Je t’ai dit que ce que j’aimais le plus, c’était transmettre des émotions. Un peu comme l’avait fait, en son temps, la chanteuse Barbara, que j’ai adoré (et que ma mère habillait), et qui m’a montré cette voie. J’ai envie de créer une sorte de petit répertoire bâti autour des femmes qui m’ont inspirée. Billie Holiday en tête, bien sûr. Ce style de chanteuse nous apporte forcément quelque chose, quelque chose qui ressemble à une forme d’émancipation. Elle, a su prendre en mains sa destinée, alors qu’elle a traversé nombre de moments pas toujours très faciles.

Mais toutes ces femmes, à son image, nous ont aidé à nous libérer, à nous faire grandir. Même si, par moments, elles ont pu aussi s’aliéner au travers de diverses drogues.

Moi, j’aime cet état d’esprit.

 

Sur ce projet, je serai seule en scène. Avec des musiciens, bien sûr. Pour ça, j’écris tout. Le spectacle sera émaillé de reprises de tous ordres, jazz, blues, chansons réalistes, tango chanté aussi… Tout ça est en gestation, mais ne tardera pas à voir le jour.

 

Tu vois, sur le plan télévisuel, participer à la série « P.J » m’a apporté autant de joies que celles que tu peux rencontrer dans une troupe de théâtre. De la gaieté, beaucoup d’énergie… et beaucoup de travail.

Aujourd’hui, par la musique, j’ai envie de transmettre à mon tour cette belle énergie. Et le jazz EST énergie.

Et ça, crois-moi, ça me transporte…

 

 

Propos recueillis le mardi 13 juillet 2021

 

Que te dire, Valérie, sinon un énorme merci  pour m’avoir permis de retrouver, au travers de ces quelques lignes et de cette musique de jazz qui nous unit tous, une comédienne que j’ai aimé dans cette série policière, comme l’ensemble des comédien(ne)s autour de toi.

Je ne doute pas de la qualité de ton futur spectacle. J’espère que nous aurons l’opportunité d’en parler encore ensemble…

Ont collaboré à cette chronique :

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