Interview

Entretien avec Zaza Desiderio

Il est Brésilien, né à Rio de Janeiro, dans le « vrai » centre de la ville. Sa carrière ? Elle recueille déjà tous les superlatifs possibles. Mais derrière le musicien d’exception, il y a l’homme, qui réconcilie avec « l’humain ». Ce qui ne gâche rien…

 

Zaza Desiderio

Oasis brésilienne au cœur des Gaules…

 

 

Michel Martelli : Zaza, peut-on revenir sur tes véritables racines musicales ?

Zaza Desiderio : Si tu veux. Car s’il est vrai que j’ai, « officiellement » quitté le Brésil en 2010 pour arriver en France, ma carrière musicale, disons de seize à vingt-neuf ans, s’est bâtie là-bas. J’y ai mes racines et ma force. J’ai grandi… dans une église, comme souvent, à Rio. Le Brésil est un pays très croyant. J’y ai grandi musicalement et, comme mes parents sont très croyants eux-mêmes, j’y passais mes journées. Alors que je suis tout petit – j’ai quatre ans – je vais commencer par « gratter » une guitare acoustique, puis de plus en plus , de sorte qu’ à huit ans, je savais déjà transposer certains morceaux, et j’arrivais à accompagner le groupe musical de l’église. Mes parents ne sont pas musiciens. Mon père sifflait beaucoup, et composait aussi des chansons, mais il n’était pas musicien. Ma mère m’avait dit un jour qu’il était tout de même passé à la radio… Nous sommes huit enfants, quatre filles et quatre garçons et mes parents ont adopté en plus deux autres garçons. Mes trois frères sont musiciens, un en amateur et les deux autres au sein de l’armée brésilienne. L’armée qui a eu un rôle très important dans ma famille. Moi-même, j’y rentre à dix-neuf ans, chez les parachutistes, et même si on va me verser très vite dans la « musique » de l’armée, j’ai quand même cinq cent quarante cinq sauts à mon actif. Une période que j’ai d’ailleurs beaucoup aimée…

 

M.M.: Côté musique, quel rôle a joué ton église ?

Z.D. : Le rôle d’une école de musique. Ce qui, au Brésil, était assez fréquent, et proposé par les plus anciens musiciens de la congrégation. A cette époque-là, tu ne trouvais pas encore, à Rio, ni école de musique, ni conservatoire. Les musiciens donnaient des cours privés. C’était comme aux États-Unis, tu apprenais sur le tas. Et en grandissant, si tu étais doué, tu pouvais tenter la faculté pour poursuivre sur une route musicale. Aujourd’hui, ça évolue peu à peu… Bon.. j’ai donc commencé à la guitare – qu’il m’arrive encore de gratter pour certaines compositions aujourd’hui – et ça, jusqu’à mes douze ans. J’avais aussi déjà approché la batterie, mais, curieusement, sans plus… Un jour, un homme vient dans mon église, qui était donc devenu mon conservatoire, et m’écoute jouer. Lui-même venait d’une autre église où, je l’appris ensuite, il avait un big band. Il m’invite à venir jouer dans sa congrégation, mais… comme batteur. Moi, j’ai accepté l’idée et j’ai rejoint son big band, qui se composait de quatre trompettes, de quatre trombones, d’une section rythmique de quatre instruments, et de cinq sax. Sans compter les « guests », car, tu sais, il y a toujours beaucoup de musiciens sur une scène, au Brésil…

J’ai donc changé à la fois d’église, et d’instrument. A côté de ça, j’avais un cursus scolaire normal, école, puis stages en entreprises et puis ensuite une fac de Lettres. Dans laquelle j’aurais pu poursuivre jusqu’à ce que mon mentor en musique, Idriss Boudrioua, me fasse comprendre que ma voie devait être musicale…

 

M.M. : Ce Big Band a été ta première formation, donc ?

Z.D. : Disons que je vais y rester de douze à vingt-et-un ans. En optant pour la batterie, je vais du coup me mettre à faire plein de recherches sur cet instrument dont je voulais tout connaître pour mieux l’appréhender. Avec le big band, nous avons fait beaucoup de tournées dans l’état de Rio. Et je peux te dire que ce n’était pas que de la musique évangélique. Nous avons travaillé énormément de standards, et fait beaucoup d’arrangements sur la musique de Count Basie ou celle de Duke Ellington par exemple…

Et puis aussi… je ne me suis pas cantonné qu’à cette formation. Alors que j’ai seize ans, je vais être repéré par le directeur d’un orchestre de bal, qui veut m’embaucher. Le nom de ce groupe ? Le « Status » et, dans cet ensemble, on trouvait des cuivres, du chant, de la rythmique, des percussions… Avec ce groupe, on jouait tout. Tout ce qui passait à la radio et, crois-moi, la radio est très « puissante » au Brésil. Notre répertoire regroupait des morceaux nord-américains, français, brésiliens… et beaucoup de « classiques » d’Amérique du Sud. Ça  a été une très belle école, et l’occasion aussi, pour moi, de faire sur moi une découverte. Je te raconte l’anecdote : au cours d’un concert – je jouais avec d’autres percussionnistes – j’ai eu, à un moment donné, un « coup de barre » et… je me suis carrément arrêté de jouer. Eh bien… ça ne s’est pas vu ! J’ai compris ce jour-là que, bien que mon jeu ait été fort, il ne se remarquait pas pour autant. Au Brésil, on a l’habitude de jouer très fort et, sur scène, je donnais tout ce que j’avais. Mais comme quoi…. eh bien, tu vois, ce petit exemple a sans doute influencé  mon jeu tel que je peux le produire aujourd’hui…

 

M.M. : Et puis, ça va s’enchaîner…

Z.D. : Disons que le bouche-à-oreille a fonctionné. Un autre big band de bal, le Rio Jazz Orchestra va venir me chercher. Avec cet ensemble, j’ai énormément joué, enregistré albums et vidéos… J’ai aussi beaucoup appris en ce qui concerne la lecture de la musique, car l’exigence, dans ce groupe, était très forte. J’ai compris là qu’être batteur porte souvent une responsabilité incroyable. Bien sûr, tu as le chef d’orchestre mais, en seconde main, c’est toi qui mène. Et c’était super intéressant à vivre.. Déjà, tu vois, à cette époque, j’avais envie d’avoir un big band à mon nom. Cette envie n’a cessé de grandir, j’ai commencé à faire du battage auprès de tous mes potes musiciens… et je suis arrivé à mes fins en 2008, année de naissance du Zaza Desiderio Big Band… J’aimerais  d’ailleurs bien renouveler cette expérience en France.

Quoi qu’il en soit, toutes ces expériences se sont entremêlées. Mais ma première « visibilité », je l’ai acquise grâce à un concours de batterie, auquel je ne voulais pas participer, d’ailleurs ! C’est un copain qui m’y a inscrit, et qui m’a donc un peu forcé la main. Je vais donc m’y présenter, je vais commencer à franchir les sélections… bien que je continue à traîner des pieds. Heureusement, des collègues batteurs m’ont encouragé dans l’autre sens ! Ce concours, ce « tremplin » était pyramidal, sur plusieurs niveaux et dans divers endroits. J’entendais de belles choses autour de moi, je te parle là des autres batteurs et du jeu qu’ils produisaient. Je ne me faisais pas beaucoup d’illusions pour moi-même. Pourtant, à Rio même, je vais obtenir la première place. Ce qui m’a permis d’aller en demi-finale, puis en finale à Sao Paulo. Et les dix premiers finalistes ont pu ensuite participer à l’élaboration d’un DVD. Cette expérience a commencé à « créer quelques remous favorables » autour de mon nom et j’en ai été très touché. Il y a même eu une grande marque de batteries brésiliennes qui m’a proposé un contrat, un an plus tard…

 

M.M. : Tu vas quand même quitter ton pays de cœur …

Z.D. : Oui. Deux ou trois ans plus tard, alors que j’ai vingt-neuf ans, je vais quitter le Brésil. Une première fois, j’ai envie de dire, parce que mon arrivée en France va se faire en deux temps. Je raccourcis un peu tout ce que j’ai fait, avant d’arriver ici la première fois, mais j’ai déjà derrière moi pas mal de disques avec la chanteuse Alma Thomas, le disque d’Idriss Boudrioua, quelques albums et DVD avec le Rio Jazz Orchestra… Ah, il faut que je te dise aussi qu’au Brésil, j’ai énormément joué… pour la télévision. Les sitcoms, les « novelas », sont très porteuses au Brésil et j’ai fait beaucoup de leurs musiques, ce qui m’a aussi beaucoup apporté. En réalité, je vais te dire : j’ai toujours aimé le jazz… mais, au Brésil, tu ne peux vivre si tu ne fais que ça… C’est pourquoi je n’ai pas hésité à m’ouvrir sur d’autres univers musicaux.. J’ai même accompagné le chanteur Milton Nascimento, un moment…

Lorsque j’ai quitté l’armée brésilienne, j’avais envie d’ailleurs. Je voulais aller aux États-Unis, à Berklee. Mais c’était très compliqué à mettre en place. Dans le même temps, Idriss partait tourner en France, et il m’a demandé de l’accompagner. Et je lui ai dit oui. Pendant cette tournée, je vais rencontrer beaucoup de monde, voir de très belles choses, mais… je ne parlais pas un mot de votre langue. Je vais repartir au Brésil après la tournée, mais je vais vite revenir en France parce que je sentais, au fond de moi, que c’était un besoin. Je vais d’abord passer un an à Paris, une année pendant laquelle je vais retrouver Nacim Brahimi – que j’avais connu à Rio – et, ensemble, on allait écouter le Paris Jazz Big Band. C’est Nacim qui va me présenter à Jérôme Regard, Jérôme qui va me conseiller de venir m’inscrire au Conservatoire de Lyon. J’ai suivi son conseil, je suis arrivé à Lyon et… je suis véritablement tombé amoureux de cette ville…

 

M.M. : Où tu vas t’ancrer un peu plus dans le paysage jazz…

Z.D. : D’abord, je vais travailler, au Conservatoire, mon harmonique, et encore et toujours ma batterie. Avec des personnes super comme Pierre « Tiboum » Guignon (pour la batterie), Armand Reynaud (pour l’harmonie) et Jérôme [Regard] bien sûr. Cette période a été vraiment marquante, parce que, bien que j’aie déjà un peu d’expérience derrière moi, je me suis retrouvé avec des plus jeunes – qui sont devenus d’excellents musiciens – comme Nora Kamm ou Camille Thouvenot. Je les cite tous les deux, tu t’en doutes, parce que nous avons fondé ensemble le trio « Dreisam », une très belle expérience, aujourd’hui en sommeil, mais qui nous a donné deux albums, entre autres. A cette période aussi, je vais commencer à fréquenter sérieusement le « Sirius », sur les berges du Rhône. Au Sirius où je suis toujours aujourd’hui. Je veux parler aussi de mon « petit frère » batteur, qui a su m’ouvrir ses bras. Hugo Crost. Lorsque tu quittes ton pays pour arriver dans quelque chose de tout neuf, tu es très content de pouvoir tomber sur des personnes de cette trempe. Ça aide aussi beaucoup. Au début, Hugo n’hésitait pas à partager ses dates avec moi…

Beaucoup de choses me sont arrivées à Lyon. Beaucoup de rencontres importantes. Je vais t’en citer quelques unes, actuelles ou proches. Au « Sirius », je me produis encore deux fois par mois, deux mardis, un avec Olivier Truchot et l’autre avec Camille Thouvenot. On ouvre des « jam » et on invite les musiciens à venir jouer avec nous..

J’ai rencontré l’accordéoniste Frédéric Viale, avec qui je vais faire une tournée. Et puis je tourne dans beaucoup de groupes, comme le Samba Jazz Group de Lyon, le quartet (ou quintet parfois) du pianiste turinois Luigi Martinale… J’ai eu aussi l’occasion d’accompagner la chanteuse brésilienne de jazz Marcia Maria. J’en parle avec un peu d’émotion car Marcia est décédée à l’été 2018…

Franchement, je ne vais pas te citer tout, car, entre Lyon et Paris, je ne m’arrête jamais. Je bosse depuis l’âge de seize ans et tu vois, le mot « vacances » a pris son sens en France, pour moi.

Au Hot-Club de Lyon, je participe aujourd’hui à la programmation, pour « Jazz à Vienne », j’ai pu jouer avec Quincy Jones et le Keystone Big Band… j’ai pu aussi jouer en première partie de Pharrell Williams…

 

M.M. : Dans des prestations qui ne sont pas forcément jazz…

Z.D. : Oui, c’est ce que je te disais. J’ai eu la chance de collaborer avec Laurent Voulzy, sur un de ses albums, et de tourner avec lui. Alain Souchon et Laurent Voulzy, outre de très bons musiciens, sont des personnes juste géniales…

J’ai aussi joué avec Brad Mehldau, un pianiste américain hors pair, au Festival de Montreux, avec Ray Lema et son groupe, tournée avec l’orchestre de… Wuhan et une tournée aussi avec l’Orchestre Philharmonique de Brême.

Oui, grâce à la musique, j’ai pu tourner sur tous les continents. C’est vraiment top…

 

M.M. : Un mot de ton actu, en fonction de la période ?

Z.D. : Je viens d’enregistrer un album, avec Daniel Mille et Eric Séva et son groupe, « Mother of Pearl », je suis en tournée avec Alfio Origlio et Célia Kameni, en tournée aussi avec mon trio – avec Michel Molines à la contrebasse et Rémi Ploton au piano – on prépare d’ailleurs un album.

Le disque avec Frédéric Viale (en quintet) devrait sortir à la rentrée.

Je vais tourner aussi avec Fleurine, dans une formation en quintet aussi, sur les Pays-Bas et les États-Unis…

Je continue ma collaboration (classique) avec Luigi Martinale, je dois jouer aussi avec Alex Terrier (le saxophoniste français établi aux États-Unis) et avec le tromboniste Raul de Souza, et puis aussi via le groupe de blues « Automatic City »

 

Tu vois, je suis loin de m’ennuyer….

 

Propos recueillis le mercredi 15 avril 2020.

 

 

Face à une telle « carte de visite », j’ai un peu d’appréhension bien légitime. Mais Zaza Desiderio a su, très vite, la faire disparaître. Un vrai bonheur d’échanger avec un musicien de ce niveau, lorsque la conversation ressemble à celle de deux vieux amis.

Merci à toi, donc, Zaza, pour ça. Nous partageons le vrai sens du mot « famille ».

Et ta route est très loin de s’arrêter. Tant mieux pour nous.

 

Un mot pour le travail, toujours excellent, d’André Henrot, pour les photos de cet article…

 

Références :

  • Tournées :
    • Afrique du Nord : Orchestra do Fuba, Raul de Souza, Philippe Baden Powell, Alfio Origlio & Célia Kameni Quartet.
    • Asie : Ray Lema, Orquestra Symphonique de Wuhan, Zaza Desiderio Trio.
    • Amérique du Nord : Fleurine, Zaza Desiderio trio, Vitor Gonçalves Trio.
    • Amérique du Sud : Garrafa Jazz, Orchestra do Fuba, Manu Le Prince, ZD 4tet, UFR Jazz Orchestra, Rio Jazz Orchestra, Idriss Boudrioua, Alma Thomas, Alex Cohen.
    • Europe : Laurent Voulzy, Raul de Souza, Luigi Martinale, Dreisam, Rumbanama, Fleurine, Zaza Desiderio Trio, Ray Lema, Manu Le Prince, Frederic Viale, Alfio Origlio & Célia Kameni, Automatic City.
  • Collaborations :
    • Quincy Jones, Brad Mehldau, Laurent Voulzy, Milton Nascimento, Daniel Mille, Alma Thomas, Yamandu Costa, Ray Lema, Raul de Souza, Faya Tess, Fajitas, Mister Day, Idriss Boudrioua, Big Joe Manfra, Philippe Baden Powell, Nelson Veras, Amazing Keystone, Maestro Paulo Moura, Mauricio Einhorn, Idriss Boudrioua, Harvey Wainapell, Leny Andrade, Cliff Korman, Rio Jazz Orchestra, Luíza Possi, Maria Gadu, Agathe Iracema, Sthephane Guillaume, Baptiste Herbin, Eric Séva entre autres.
  • Discographie :
    • Laurent Voulzy – Belém
    • Jazz Express Groupe – Friends
    • Alma Thomas – Live Session One
    • Rio Jazz Orchestra – A Alma de Uma Orchestra
    • Idriss Boudrioua Quinteto – Laura
    • Idriss Boudrioua – Base and Brass II
    • AC Jazz – Atelier Jazz (2013)
    • Dreisam – Source
    • Jiripoca Band – Uni-VersosFrédé
    • ic Viale – La Belle Chose
    • Luigi Martinale – Il valzer di Sofia
    • Raul de Souza – Brazilian Samba Jazz
    • Zaza Desiderio & Ewerton Oliveira – Rencontre
    • Automatic City – One Batch of Blues
    • Automatic City – Bongoes and Tremoloes
    • Garrafa Jazz – live in Lyon
    • Marcos D. Project – Exaltação
    • Manu Le Prince – In a Latin Mood
    • La & Ca – Se Souvenir des Belles Choses
    • Garrafa Jazz – Studio Session
    • Frédéric Viale – Les Racines Du Ciel
    • Automatic City – Triple Ripple
    • Paul Olivier – Mémory
    • Annie Fougère – Mes Mos D’amour
    • Adrian Sperri – Soleil Soleil
    • Dreisam – UpStream
    • Alfio Origlio & Celia Kameni 4tet – Secret Places
    • Luigi Martinale – Mercj
    • Mahssi Max – Koton Skotok
    • Eric Seva 5tet – Mother Of Pearl
    • Frédéric Viale Quintet – L’envol

 

Zaza Desiderio

Ont collaboré à cette chronique :

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