chronique de CD

Eternity in Human Flesh du Noé Sécula Trio + quatuor à cordes

J’ai vu passer un ovni. Si, je vous jure, comme je vous vois. Où ? Sur ma platine. Enchaîné à la chaîne je fus, sans pouvoir décoller de mon canapé. De l’extraordinaire, de l’insolite, de l’inouï. J’ai beau me creuser le ciboulot, je ne vois pas l’équivalent. Certes je n’ai pas le recul pianistique suffisamment aiguisé pour distinguer toutes les influences, mais tout de même, ce n’est pas tous les jours qu’on entend ce qui relève d’une explosion performante à la fois maîtrisée et totalement prolixe.

Ouh là là, mais qui est ce pianiste compositeur Noé Sécula ? D’où est-il sorti pour jouer comme cela ? Prenez les trois premiers morceaux, c’est un véritable festival. D’abord par sa présence, immense, ces notes d’une assurance vertigineuse. Et puis le discours, moderne, foisonnant, qui met en éveil. Et puis le phrasé, détaché, des lumières. Les traits fulgurants, rapides. L’harmonie, complexe et limpide à la fois. Les deux mains, qui courent en totale liberté. Et puis les pointes expressionnistes, sorties de nulle part, extravagantes, touchantes, comme la virgule du peintre à l’endroit où tu ne l’attends pas, et tout cela dans un paysage luxuriant. Ça pulse, ça avance, ça prend corps, ça irrigue l’esprit, ça explose en tous sens. Dire qu’il y a une naïveté serait totalement hors propos. Il n’y a pas plus léché, mais alors peut être dans ce côté jouer comme respirer. Avec facilité, sans forcer, mais à grandes brassées d’air, à grandes bouffées, fraîches, exaltantes. On pourrait presque déceler dans son jeu une personnalité qui donne et qui prend. Une générosité désintéressée, bref, l’étoffe d’un artiste accompli. (Attention, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, je ne suis pas en train, comme Emmanuel Macron, de dire que les intermittents vont aller bosser pour des pommes, auprès des enfants, en plus).

On fait avec ce disque les expériences d’un débordement réussi. Le pianiste emplit l’espace, toujours réaffirmé, toujours en mouvement. Il en étire les limites. Il vient rajouter cette touche classique en incrustant des parties d’un quatuor à cordes. Quand je dis incruster, je pense à ses bagues serties dont on relève la beauté et l’harmonie dans l’accordage parfait des couleurs, des formes, des textures et matières. Il faut un savoir-faire, à la Brad Mehldau ou encore Keith Jarrett, pour sentir la musique, la porter si loin. Il faut une vision c’est sûr, mais en même temps, qui peut maîtriser le cours d’une rivière qui devient fleuve ? L’impression majeure de cet album est ce continuum, de musiques, d’arrangements, de désarragements, d’invitation à toujours plus, comme on repousse ses propres limites. Pour l’auditeur, ce trop finit par griser, ce trop nous fait plonger avec les musiciens dans leurs eaux diluviennes, et poursuivre coûte que coûte cet état fougueux jusqu’à plus soif.

Belle musique, d’un lyrisme décalé, pour ce quatuor entre Chostakovitch, Debussy et Ravel. Le piano enfle dans cet écrin. L’architecture est imposante, les derniers morceaux puissamment originaux. Pour jouer ce type de musique, il fallait un trio à la hauteur. Le batteur Adrien Bernet a la fougue et la folie qui conviennent. Le contrebassiste Felipe Silva Mena impose son assise et sa musicalité.  Coup de chapeau également aux musiciens du quatuor, Marie-Morgane Tanguy et Noé Delhomme aux violons, Kerwin Marchand-Moury au violon alto et Paolo Rezze, au violoncelle.

Voilà donc une belle réussite pour ce premier album en profusion. Ecoutez le au casque et accrochez-vous, vous risquez de chavirer.

Ont collaboré à cette chronique :

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