Cette année, les programmateurs du festival sur le Grill – Pascal Berne pour Jazz Action Valence, Pierre Tabardel pour le théâtre de la ville, Bertrand Biennier pour la Smac (07) – souhaitent un passeur pour des musiques. Le saxophoniste Thomas de Pourquery sera choisi pour nous transmettre l’énergie du Jazz. A Valence, il se produira avec le JAV Contreband Jazz, à Annonay, il jouera avec Insult Reason, au théâtre de Valence il réunira son groupe Supersonic, et à Viviers, c’est Chauve Power qui accueillera le public en duo avec le pianiste Andy Elmer.

Thomas de Pourquery en lien avec Pascal Berne, chef d’orchestre et arrangeur, écoute l’orchestre de l’école de musique Jazz Action Valence : le JAV Contreband. Le temps suspendu ne dure qu’un instant, Thomas de Pourquery s’anime en entendant l’introduction d’une de ses compositions Sons of love: une envolée de deux violons et d’un violoncelle sur un rythme au piano. Nous sommes à la première répétition avec le compositeur, le son est là, 28 musiciens (1) et pas des moindres. Thomas s’arrête pour écouter. Il écoute, propose, explique “Là, il faut y aller c’est une bourrée, en appui ‘sale ‘ sur un temps”. Ça marche, les musiciens comprennent d’instinct, l’énergie se multiplie… Pascal offre de grands sourires quand Thomas joue au milieu de l’orchestre. L’émotion est là, sa présence circule, sera-t-elle encore audible lors du concert ?

Nous partons pour un endroit reculé, aux dires des Parisiens, sur les lignes pentues des montagnes ardéchoises.

Thomas va rejoindre Sylvain Daniel le bassiste actuel de l’ONJ et David Aknin le batteur du groupe Limousine. La salle sombre, vidée de ses chaises nous signale le hors temps des salles de musique. Le groupe Insult Reason ne détrompera pas cette sensation. Le son de la musique improvisée, traverse l’éphémère, crée des espaces différents. Tout nous rappelle qu’ici la continuité temporelle n’est pas qu’affaire d’uniformité. Du brouillage, aux mélodies harmonieuses, du son sale au son cruellement sensuel, la sensation vibratoire ne nous quitte pas. Le batteur nous offre une ligne virulente, nous prenons tant appui sur elle que nous nous demandons si elle bouge. Nous habitons un lieu puis l’autre, de son pouvoir d’amour cruel, d’une voix de tête à une voix profonde, du crooner au baby love, Thomas de Pourquery nous embarque où il veut. Cinq heures du matin ? Nous sortons du concert et notre imaginaire nous porte toujours.

C’est l’heure d’être ensemble et d’en jouir. Pascal Berne est un profileur. Il décèle les balles des artistes qui en solo ou en formation sifflent l’air du plaisir. L’invité du JAV Contreband en goûte la saveur tonitruante. Un parmi les autres, anonyme, mélodieux ou envoutant, il ne se laisse pas en démordre. La preuve nous est offerte à la fin de la première partie, les musiciens (2) du cycle professionnel de l’école Jazz Action Valence partent dans les changements de métrique ! Une petite répétition avec le maître a eu lieu !

La beauté sous des airs d’innocence serait une arme dangereuse pour la liberté ? Combien sommes-nous à avoir entendu et réentendu ces mélodies entêtantes (Enlighthment), à les avoir chantées au petit déjeuner ou dans nos voitures ? Est-ce dû à la mélodie ? Je n’ai pas eu à subir cet effet musical à l’écoute du morceau joué par Sun- Ra. Est-ce les nouveaux arrangements écrit par Thomas de Pourquery  et joué par le Supersonic? Est-ce les arrangements de Pascal Berne joué par le JAV Contreband ? Les ondes de forces qui se propagent? S’agit-il de la voix envoûtante de Thomas?  

Il est un peu gourou le monsieur, il sait manier les effets, utiliser la reverb… Un amplificateur d’onde à lui tout seul qui remue les ombres sinusoïdales de nos espaces internes.

Et c’est à cœur joie que le groupe Supersonic a fait germer les “Sons of love”. Tel la figure du fleuve qui coule sous terre et jaillit ailleurs, six musiciens : à la trompette Fabrice Martinez, au piano Arnaud Roulin, à la basse Frederick Galiay, à la batterie Edward Perraud, au saxophone ténor Laurent Bardainne, au saxophone alto et au chant Thomas de Pourquery.

Trois souffles et le son tel le fleuve tend sa fureur sous terre. C’est un déchaînement de rythmes, de passions, de cailloux, de blocs. Pourtant rien ne nous fait fuir, ils ont la musique à notre éveil. Les musiciens savent user de lignes moins fascinantes, de couleurs moins éprouvantes.

Les rythmes conjoints aux mélodies découpées, hachées, violentées sont rattrapés par la voix encadrée, amplifiée et admirée. La palette qui s’ordonne du granit est une aventure sans recours : « sur le bord de l’orage ».

            Un temps, car il faut un temps pour le silence –après  les silences qui nous ont permis d’entendre la force. Le temps de la rencontre -une jam dans un bar près du théâtre- Thomas de Pourquery y joue avec quelques compères – ça swing –

 

Et ta rencontre avec Andy Elmer ?

“C’était pour un remplacement dans le POM (Putain d’Orchestre Modulaire).”

“Il y a 20 ans”.

Les deux amis se regardent.

Puis déployant l’emphase : “Excusez-nous”…

“Non, tu n’as pas changé”…

“Voix Falsetto, crooner, tréfonds du ventre… sensuel … ?”. « C’est vrai un peu tout ça, j’ai toujours chanté ». « C’est venu de Rigolus mon premier groupe ». « C’était génial » dit Andy Elmer.

“Il faut un temps fou avant d’assumer de chanter, de se départir des costumes qu’on met dans sa voix”.

Andy et Thomas rentrent sur scène, la fin de partie est un cabaret enchanté. On rit d’absurde et de poésie, on aime entendre la voix étrangère de Thomas, le son de son saxophone, on aime retrouver la musicalité d’Andy et ses petites notes qui d’un air connu dit “reviens…”

C’est un temps calme, le temps d’avant le concert, quand le silence dont parle Thomas commence déjà à se faire. Un temps pour une interview.

La transmission…

De l’intention, se laisser traverser, s’ouvrir… Quand on monte sur scène, il faut oublier, se laisser traverser par du silence, de longs silences. Accepter, réussir à être vraiment au présent.

 

Rugbyman…

            De 5 à 19 ans.

Comme pour la musique, il s’agit de fabriquer quelque chose à plusieurs, d’associer ces forces. Quand on rentre sur scène ou sur un terrain de rugby on se doit d’avoir un engagement absolu sinon on se fait mal. Si on n’est pas complétement engagé avec son corps on se blesse, on peut sortir de la musique, sortir du son du groupe : noyé par le troisième oeil et le trac absolu.

 

Troisième œil…

La musique se travaille énormément, 95 pour cent de la musique se travaille chez soi ou en répétition. La scène c’est une heure ou deux maxi par jour. Son enjeu n’est pas une introspection : se regarder soi-même est un risque. Le troisième oeil peut être plus fort que toi, ça ne peut pas être comme ça. L’art est de se mélanger et de s’exprimer au sein d’un groupe, qui lui, a créé son propre son et où tu as ta propre voix.

                       Comme une boule de neige au soleil !

 

La diversité…

La diversité des rencontres, la découverte de nouveaux musiciens…

J’aime ce que m’a appris Andy Elmer : le voyage. Ce que j’aime faire absolument !

Voyager, dans un concert ou au sein d’un même morceau, la voix qui a besoin d’un delay plutôt qu’une reverb, un groupe de fête pour s’abandonner à la danse, un vrai truc de transe : Sun RA, Supersonic, Insult Reason … . J’aime ça voyager, quand je chante j’improvise au milieu d’un écrit – un moment furieux ou un moment doux.

Au milieu d’un océan de diamant on ne voit pas le diamant alors qu’on le distingue au milieu de la saleté. Le son sale peut être beau. On distord le son pour rendre quelque chose de beau… contraste avec un do limpide et blanc… C’est merveilleux quand on improvise, tu as le choix de te laisser manger ou de te battre, de ne pas accepter la destinée ou de l’accepter si elle est bonne à suivre.

 

Sur son premier disque avec le groupe Supersonic, Thomas de Pourquery joue des standards de Sun Ra.

Le génie de Sun Ra : un chef-d’œuvre qui a quelque chose d’universel, cette chose se transmet comme l’air qui appartient, qui est partout sur terre, qui se respire universellement. Ca touche universellement l’âme humaine. Quand tu es touché par quelque chose, tu éprouves de l’amour à en parler…

 

Supersonic rejoint, s’inscrit dans l’époque du rock psychédélique des années 70 (Hendrix etc). Un chant, un prêche pour les étoiles, le soleil. L’envie de liberté – casser – marre des carcans – Tu joues sur deux accords et ça monte…

John Coltrane ?

Autant que Charlie Parker, Alex Twin …

Dans chaque morceau de Supersonic, il y a un moteur particulier. Quelque chose de lancinant rythmique ou mélodique… Lancinant rythmique ou mélodique… Lancinant rythmique ou mélodique… Lancinant rythmique ou mélodique… Il y a quelque chose de répétitif.

L’amour de la répétition me vient aussi d’Andy Elmer. La répétition, marteler quelque chose, ancestral, un battement de cœur, le cycle qui se répète. La répétition est un truc qui t’embarque physiquement, pour jouer on doit être concentré sur soi-même.

Concentré et ouvrir le chemin, on n’y arrive jamais, être capable de jouer son instrument tout en étant libre

            Un fil tendu pour faire résonner un câble

                       Compliqué et génial

                                   C’est la vie.

 

 

  • Saxophone, chant : Thomas De Pourquery
    Direction et arrangement : Pascal Berne
    JAV Contreband : Aurélie Tracol: piano ; Noé Berne: basse ; Guillaume Beaulieu: guitare ; Gérald Simonet: batterie ; Stéphane Ducroz: saxophone soprano ; Alexandre Besse: saxophone ; Jérémy Conan: saxophone alto ; Emmanuel Hervé: saxophone alto ; Alain Arnaudon: saxophone ténor ; Daniel Brulebois: saxophone ténor ; Olivier Charvet: saxophone ténor ; Julien Aleonard: saxophone baryton ; Philippe Blin: saxophone ; Anne Le Corre: violon ; Marie Joëlle Le Corre: violoncelle ; Johannes Leis: flûte ; Emilie Llamas: flûte, chant ; Emilie Meillon-Boris: flûte, chant ; Isabelle Robert: violon ; Marie-Anne Brun: trompette ; Thibaut Chaix: trompette ; Géraldine Moussy: trompette ; Bernard Vignon: trompette ; Jean-Paul Grampfort: trombone ; Jean-Paul Rascle: trombone ; Nicolas Pommaret: tuba ; Jean-Frédéric Perraud: flûtes.
  • Maëlle Bourry: contrebasse ; Emily Bielman: chant ; Marie Chevalier: flûte, chant ; Vincent Desmares: batterie, clarinette basse ; Vincent Dreyfus: guitare ; Sébastien Maury: guitare ; Jérémie Coquillart: piano, clavier ; Hervé Ribeyron: sax soprano.

 

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