chronique de CD

« Flower in the desert », Fabrice Tarel trio

La musique est tout sauf mots. Elle s’en méfie. Elle cherche à les sublimer. Ils sont parfois gênants, ils mettent une distance. Alors elle s’en éloigne,  même si l’impulsion a pu naître d’images descriptives, de concepts inspirateurs. Parfois elle n’est que sensations diffuses, réduites au seul plaisir kinesthésique. En parler, la décrire, serait une offense, une redite, une aberration sauf en poésie, cet état proche, dont s’empare généreusement Fabrice Tarel pour accompagner chaque titre sur la pochette. A l’écoute, rejoignons-le, en restant au niveau des sensations.

In the middle. Résonances et suspensions. Pics de silence, sons lancés en l’air, projetés dans l’univers. Arpèges qui engloutissent le temps, s’agit-il de le rattraper, ou de le transcender ? La réponse vient de la contrebasse qui dit l’instant, dans sa beauté et sa nudité. Le piano poursuit, mains qui s’affolent, court, rebondit, vivacité et jeu à vif. La batterie s’expose, elle aussi fragile, oscillante, précurseur, portée par les arpèges oublieux à force de persévérance. Résonances et suspensions. Une vérité, fugace, vient de passer.

Don’t call it love. Une tourne, serpent qui se mord la queue, cascade et remontée, sans fin. La contrebasse creuse cette histoire en V 7, réminiscence andalouse. Le piano remet le couvert avec insistance, mélodie qui se tord, rythmes contractés, osmose groupale pour rendez-vous d’amour manqué. Pas pour les artistes.

Nine months. Ravel es-tu là ? L’émotion ne naît pas de le savoir si proche, il dialogue sans complexe avec Bill Evans. Ils se sont retrouvés, oh, pas par hasard, dans le ventre heureux de la musique. Ils gravitent en apesanteur, arpèges exaltés pour oreilles désireuses.

Always go by the other side. Frénésie, roule, roule, jusqu’à perdre haleine. Fausse alerte, reprise et sortie du tunnel : un éveil, un étonnement, qui se transforme en feu, salves, embrasement, s’assagit, prend de l’assurance, tout l’orchestre comme un seul homme qui tourbillonne.

Truth. Cercles qui se déploient, qui dévoilent. Pointillisme, par-devers soi. Contrebasse et batterie s’en tapent une tranche, enjouée. Un conte, auquel on croit ? N’est-ce pas la définition d’une vérité, en toute conscience, et toujours le motif, l’émotif.

Flower in the desert. Reprise d’un motif déjà perçu, mais dans un autre contexte. La vérité s’éclaire de biais. Grand horizon. Il y a du large, de l’air, des ciels assurément, un peu de vent. Et l’esprit qui plane. Alors lâchons prise. Dans une autre dimension, là où les instruments règnent en liberté, où Dali rêve. Dali là. Lubat rit. Charles aussi.

Nobody knows.  Introspection, pour piano solo. Jeu du miroir. La pellicule déroule son film en noir et blanc. Une nostalgie, un soupçon de prise de recul.  Dire et encore redire, le passé resurgit au présent, avons-nous oublié, que beauté se dit toujours dans l’instant. Il est l’heure.

Smiling to fools. La fête bat son plein. Le vin est bon, les gens détendus, l’avenir souriant. Appuyer là où ça fait du bien, voilà une bonne philosophie. Même si se glissent quelques éclats de blues. Feu d’artifice, champagne. On clôt, jusqu’à la prochaine fois…

Pénétrer l’univers musical de Fabrice Tarel, c’est s’assurer d’une plongée en eaux vives, et d’une contemplation devant la beauté qui interroge. Ça foisonne autant que ça médite. Le jeu n’est jamais gratuit, il nous livre ses états émotionnels les plus profonds. Mais l’art est un filtre qui aspire, ingurgite, nourrit, transcende, sublime le tout. La pandémie qui nous touche n’a pas entaché l’inspiration de l’artiste. Le groupe a trouvé une identité, une manière de faire, de vivre j’allais dire, tout d’osmose, d’écoute et de respiration. Tout est fluide, limpide, la musique se fait multiple et unique en trois. Ça éclate en mille airs, variations, contrepoints, rendez-vous, belles connivences. Ce qui se passe entre les musiciens est de plus en plus travaillé, ciselé, on dirait aujourd’hui connecté. Le jeu s’est épuré, est devenu plus rythmique. Et toujours la mélodie omniprésente, ses entêtements, obsessions arpégées, qui vous étourdissent, mélodie en main gauche ou cluster comme l’écho de gouttes vives. Les parties en solo ne sont pas des pièces rapportées, elles intègrent l’ensemble, elles sont musique plus encore que d’habitude. Le trio se garderait bien de prendre un rythme de croisière, il va au plus profond de la musique pour s’étonner et nous étonner. Il est passé à une dimension intemporelle, comme on passe d’une vitesse alerte à la propulsion supraluminique. Le groupe surfe dans des espaces de haut vol, miroirs de nos rêves et passeurs d’émotions. C’est aussi cela la connexion, la modernité renouvelée, capter son public et lui permettre de rêver. C’est ce qui fait la marque des groupes qui comptent. « Flower in the desert », un grand crû aux mille saveurs.

 

Fabrice Tarel : piano  /  Charles Clayette : batterie  / Yann Phayphet : contrebasse

Ont collaboré à cette chronique :

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