chronique de CD

Grazzia Giu – Chronique de l’album « Fragments »

Nous avions quitté Grazzia Giu le soir de la Saint Valentin 2020 dans feu le club de jazz lyonnais Bémol 5 (aujourd’hui disparu) où elle avait enchanté un public d’amoureux pris sous le charme de ses interprétations très personnelles de standards jazz et pop (voir ici). C’était juste quelques jours avant que ne débarque ce bien triste virus qui allait priver pour de longs mois spectateurs et artistes de l’indispensable plaisir du spectacle vivant, mais par contre laisser à ces derniers du temps pour se plonger dans l’introspection et inventer de nouvelles pistes de développement et de création à la singularité de leur art.  Presque évident de s’imaginer qu’une artiste aussi habitée que Grazzia Giu a su remplir ces temps de (co)vide en s’interrogeant sur son parcours et à la manière d’un David Bowie, artiste qui fait partie de son panthéon personnel en se posant la question « Où en sommes-nous maintenant ? » (Where are we now ?).

Aujourd’hui avec la sortie de son nouvel album « Fragments » (Inouïe Distribution 2022), bénéficiant de la direction artistique de Daniel Yvinec et du piano de Guillaume Poncelet, elle nous livre le fruit de quelques-unes de ses interrogations sous la forme de dix nouvelles chansons, comme autant de fragments qui vont directement à l’essentiel du temps qui passe. C’est tout à fait naturellement qu’on retrouve au cœur de l’album, la reprise de la composition de David Bowie Where are we now parue initialement sur son album The Next Day en 2013 et dans laquelle il évoque le Berlin où il a vécu à la fin des années 70 avant la démolition du mur… Avec le retour de la guerre en Europe, la question que pose Bowie interpelle encore plus fortement aujourd’hui … ! L’interprétation tout en délicatesse de Grazzia Giu est empreinte autant de nostalgie que de mystère souligné par le piano subtil de Guillaume Poncelet et les effets électroniques de Daniel Yvinec avec notamment ce bip quasi obsessionnel et le doublage façon chœur de la voix de Grazzia Giu.

L’album comprend sept autres pépites composées et écrites par Grazzia Giu pour la plupart d’une durée inférieure à trois minutes.  Elle y évoque comme dans Gosh ou Years Fly, le temps qui passe, les joies et les peines de l’existence le tout empreint de nostalgie mais sans jamais tomber dans la tristesse ou le pathos. The Bay of Capri veut nous faire partager les émotions ressenties devant la splendeur de la baie, encore plus fort qu’une invitation à y aller ou à y retourner. Dans Some Fragments, elle nous entraine dans l’intime de Marilyn Monroe à l’image de l’ouvrage Fragments qui reprend poèmes, écrits, journal intime de l’artiste…et un superbe petit refrain en français « je pense à elle, à Marilyn… » qui ajoute un supplément d’émotions au délicat accompagnement de Guillaume Poncelet et Daniel Yvinec.

Les deux autres morceaux sont singuliers car il s’agit de poèmes mis en musique. D’une part La Grande Ourse un texte de la chanteuse et poète Delphine Burnod chanté en français par Grazzia Giu qui nous balade de la terre à l’espace « J’ai fait voler mon col, mes grandes certitudes, mes idées un peu folles en suivant la grande ourse… » le tout souligné par de belles lignes de guitare de Daniel Yvinec. D’autre part un poème de Edgar Allan Poe Alone où pointent nostalgie et regrets « Je n’ai pas su comme les enfants être un enfant ; je n’ai pas vu ce qu’ils ont vu ; je n’ai pas eu de ces passions pour le printemps… » avec toujours de superbes et inventifs habillages sonores des complices Poncelet – Yvinec.

Au final un album court et d’une rare densité, qui nous fait voyager de Berlin à la Grande Ourse en passant par Capri tout en s’attardant au plus profond de l’âme humaine, ses secrets, ses mystères mais aussi des espoirs que nous portons tous. Parce qu’elle n’a jamais été aussi libre et n’est jamais allée aussi loin dans l’expression de ses émotions, Fragments est un album essentiel dans la discographie de Grazzia Giu à écouter en priorité.

Il est disponible chez Inouïe Distribution à compter du 13 mai 2022.

Ont collaboré à cette chronique :

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