chronique de CD

Jean-Louis Billoud Jazz Group : “Tendency Jazz”

Qui se souvient du concert donné par Bill Dobbins à la Rose des vins (qui se souvient de la Rose des vins ? quelques-uns sans doute : il y avait ce soir-là aussi Mario Stantchev me semble-t-il  et quelques autres) ou au Fort du Bruissin, à l’occasion de sa venue en France pour quelques masterclass dont Jean-Louis Billoud était partie prenante, voire la cheville ouvrière…Dans la musique, Billoud adopte ( sans le savoir ?) le point de vue thomiste, rappelé par Kant dans sa Critique du Jugement esthétique. “Alors que les métiers sont serviles (mercenaires, pratiqués pour gagner de l’argent) l’art musical est dit libéral, c’est-à-dire pratiqué sans autre fin que le plaisir procuré par l’action elle-même”.
C’est en s’en tenant à ce principe, que J.L. Billoud a d’une part, conduit toute sa pratique jazzistique, effectuant de nombreux séjours aux U.S.A., dans la classe d’arrangement de Bill Dobbins. Et  qu’il a attiré l’attention des lyonnais sur les méthodes de ce pédagogue nourrit  par Duke Ellington… et d’autre part organisé et animé diverses formations dont “Equinox” est la plus connue.

C’est donc assez évidemment (mais cela n’a pas du lui paraître facile pour autant) que J.L. Billoud est allé chercher aux Etats-Unis, à Rochester, (N.Y) les conditions qui lui permettraient d’enregistrer son dernier CD : Tendency Jazz, dont il signe les compositions et les arrangements, et qu’il co-signe avec Bill Dobbins pour la direction. L’équipe « locale » est de qualité, et pour ceux qui connaissent : Clay Jenkins (trompette, flugelhorn) ; Luke Norris, aux saxophones alto et soprano et à la flûte ; Douglas Stone au saxophone ténor ; Dean Keller au saxophone baryton, Evan Dobbins au Trombone : cinq “soufflants” donc que la science de Billoud fait sonner comme un big-band. Et de ce point de vue, le CD qui se donnait comme premier objectif de proposer des arrangements de la meilleure qualité qui soit, est parfaitement réussi. A cet ensemble, Jean-Louis adjoint une “rythmique” de choc, avec Jeff Campbell à la contrebasse, Rich Thompson à la batterie et Bill Dobbins au piano (et conducteur d’orchestre), auquel s’adjoint pour deux thèmes : A trinidad Affair et On the edge of the Barrio, le percussionniste Tony Padilla (congas).
Pour vous donner une petite idée du talent des messieurs, retenez par exemple que Clay a joué (entre autres) avec  Stan Kenton, Buddy Rich et Count basie… Douag avec Maynard Fergusson, Tony avec Paquito de Rivera, Steve Gadd… et Bill Dobbins avec Pierre Boulez,etc, etc.

Le résultat enregistré au studio Rayburn Wright (et masterisé par Gregory Thompson) : un très chouette CD, extrêmement soigné, bien dans l’Esprit Ellingtonien (Duke, c’est  Dieu le père bien sûr) avec beaucoup de ce swing si cher au cœur du jazzman, une grande maîtrise des “voicings” -écouter No way out par exemple-, des “backs”- les lignes  plaçées “derrière” un chorus-  originaux et renouvelés- écouter Bluesy Sunday ou The boy who loved Jeannie Valente, Evanescence et aussi partout ailleurs, des “couleurs chatoyantes et  changeantes – A mad desire– par exemple, de belles progressions dans l’exposé du thème et la suite des chorus (On the Edge of the Barrio). Musique bien dansante, mouvante et structurée.

La direction d’orchestre est  très nettement affirmée dans les ponctuations rythmiques de Bill au piano.
Avec cet album, Jean-Louis signe et parachève des années de passion, de labeur, d’obstination dans sa voie et d’amitié avec ses complices. Sa maîtrise des règles de l’art  est grande, et c’est je crois ce à quoi il s’est efforcé, par honnêteté intellectuelle, par goût et par volonté. Le résultat est vraiment touchant. Il me semble aussi que d’autres voies, avec autant d’honnêteté peuvent privilégier moins le souci de l’obéissance aux règles (d’ailleurs J.Louis n’en disconviendra sans doute pas : y a-t-il vraiment des règles de l’art ?), que la liberté de l’artiste et la prise de distance à l’égard de règles établies (toujours provisoirement, puisque comme l’écrit encore Kant dans sa critique du Jugement esthétique, sont la marque sont indispensables au créateur. Certes “l’art commence toujours par le Pastiche” (André Malraux), mais il ne s’y arrête pas. “La seule obéissance aux règles qu’il se donne à lui-même est ce qui fait paraître l’artiste aussi libre”  dans sa démarche créative. Bref en “désobéissant” aux règles établies, le créateur véritable ne fait pas n’importe quoi : il crée de nouvelles règles, de nouvelles manières de sentir… au risque de l’échec. Léonard de Vinci n’estimait-il pas que 90% de ses toiles (être) étaient manquées ?

De ce point de vue aussi le CD de Jean-Louis Billoud est une réussite.

Ont collaboré à cette chronique :

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