(69) RhôneAuditorium de Lyon

08/05/2018 – Kamasi Washington à l’Auditorium de Lyon

C’est un public assez jeune qui acclamait ce mardi 8 mai à l’Auditorium de Lyon, l’arrivée de celui qui avait surpris et emballé le public lors de sa prestation au cours de la  »All Night Jazz » du festival de Jazz à Vienne 2016 : le saxophoniste Kamasi Washington, réputé digne héritier de Trane, Pharoah Sanders et Sun Râ (certains parleraient même de Eric Dolphy), paradoxalement plus connu pour ses prestations situées plutôt dans des univers proches du rap et du r’nb que du jazz, ou du west coast jazz (en témoignent ses sorties avec Lauryn Hill, Snoop Dogg ou encore Kendrick Lamar, qui lui ont valu le surnom de « saxophoniste des stars »).

Lors d’une récente interview, Kamasi Washington nous faisait d’ailleurs remarquer que ces étiquettes : jazz, funk, r’nb relevaient pour lui de querelles dépassées et sans fondement, pointant le fait que James Brown se considérait lui-même comme un jazzman.

Après la sortie de ses deux précédents albums : « Harmony of Difference » et « The Epic », sortis sur un label d’électro et de hip-hop, justifiant sa programmation dans le cadre des nuits sonores, c’est un nouvel opus : « Heaven & Earth » que vient nous présenter l’iconoclaste saxophoniste, dont le discours paraît largement s’inscrire dans la démarche de Martin Luther King précédé par celle du Congress of Radical Equality, fondé en 1942 par Georges Houser et repris plus tard par James Farmer se basant sur la philosophie jaïniste de Gandhi.

On pourrait d’ailleurs il me semble synthétiser l’état d’esprit de Kamasi Washington par les propos du grand écrivain noir James Baldwin (que l’on ne peut soupçonner d’aucune complaisance à l’égard du pouvoir blanc) : « Le noir a été formé par cette nation pour le meilleur et pour le pire et n’appartient à aucune autre, pas à l’Afrique, et certainement pas à l’Islam. Le paradoxe, et un terrible paradoxe, c’est que le Noir américain ne peut avoir d’avenir ailleurs, sur aucun continent, aussi longtemps qu’il refuse d’accepter son passé. Accepter son passé, son histoire, ne veut pas dire s’y noyer, mais apprendre à s’en servir. Un passé inventé ne peut être utilisé : il s’écroule devant les réalités de la vie. »

C’est après cette actualité que le jazz va chercher dans les années 60, à s’extraire de toutes classifications et de toutes contraintes d’écoles, dans le désir de se réapproprier tous les éléments de la culture noire dans ses aspects les plus injustement oubliés ( blues, gospel, fanfare…), jazz de la libération, de l’aspiration à la liberté, de la libre inspiration, son intitulé même affichera ce désir de dynamitage des valeurs établies : free jazz.

Un mouvement d’éclatement thématique et d’exacerbation sonore préalablement amorcé par l’onde de choc coltranienne –

Mais revenons au concert qui nous (vous) intéresse s’ouvrant sur l’entrée en scène de six musiciens dont deux batteurs qui nous donnent déjà une idée de la teneur du propos, suivis par Kamasi Washington, grand prêtre paré d’une magnifique tenue africaine agrémentée d’un collier de grosses perles, qui lance le concert par une phrase répétitive envoutante introduisant le morceau Re Run tiré de l’album « The Epic », avant que la double rythmique ne s’ébranle et me détruise les tympans.

A mon avis, les deux excellents batteurs Ronald Bruner et Tony Austin ne justifiaient leur présence que par cette fameuse exacerbation du niveau sonore dont je parle plus haut, parfaitement synchronisés certes, mais se superposant inutilement l’un l’autre, dans une bouillie inaudible.

Tout au long du concert que j’aurai particulièrement apprécié notamment sur les ballades comme Truth, Kamasi Washington fera preuve d’une grande générosité dans ses improvisations sur des mélodies que j’ai trouvé relativement pauvres et surtout datées je trouve, comme Fists of Fury évoquant un film de Bruce Lee qui m’a renvoyé directement aux harmonies de  »Shaft ».

J’ai aussi l’impression que la salle n’était pas formatée pour l’accueil de cette formation qui nous délivrait une puissance sonore quatre ou cinq fois trop puissante, avec un public qui m’a quand même surpris par son apathie et son manque de réactivité.

John Coltrane, c’est lui le problème,

Il a déjà tout fait, et bien mieux que tout ce que j’ai pu entendre jusqu’à maintenant.

Et faire du neuf avec du vieux, c’est possible ( si j’en juge la récente prestation de Jeremy Pelt par exemple) mais ce n’est pas donné à tout le monde, et lorsqu’on manque de créativité, même si l’on a incontestablement du talent, on ne peut il me semble n’épater que ceux qui manquent de références et de culture.

 

Kamasi Washington: saxophone ténor ; Miles Mosley: contrebasse ; Brandon Coleman: claviers ; Ryan Porter: trombone ; Ronald Bruner jr., Tony Austin: batteries ; Patrice Quinn: voix ; Rickey Washington : flûte, sax soprano

Ont collaboré à cette chronique :

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