chronique de CD

« L’envol » du Frédéric Viale Quintet

Puiser, et puiser encore, tel est le moteur de toute création. S’inspirer, humer l’air du temps, qui se métamorphose on ne sait comment, en notes, qui nous transportent à leur tour, nous emmenant loin, hors de nous, pour y revenir, par ricochet. Drôle de chemin, captivant.

Comme cet album Envol de Frédéric Viale. D’où lui vient la source de son inspiration ? Sans doute une affaire de liens. Comme tout. Les quelques images glanées sur internet à propos de ce nouveau disque montrent des musiciens connectés. Yeux fermés, dans une même respiration, captation de la magie de l’enregistrement. La musique est une création partagée. Les mélodies qu’on entend sur le disque ont un lien avec ce courant français qui va de Louis Winsberg à Marc Berthoumieux, ou de Richard Galliano à Bireli Lagrène. Des univers poétiques. Beauté des thèmes, forte charge émotive, puissance d’évocation. Le texte qui accompagne la présentation de l’album parle, en ce qui concerne Frédéric Viale, de sa plus grande liberté à innover. Il en est de même pour l’ensemble des artistes, de l’écrivain au plasticien : on entre dans le métier en suivant des traces qui font sens, puis on fait des pas de côté, par hasard, par intuition, par conviction. On creuse son propre sillon, tout en continuant à puiser et à puiser encore. L’artiste est un cannibale, une éponge. Même s’il faut du temps pour se trouver, ce que résume Joëlle Léandre en parlant de « vingt cinq ans pour apprendre, vingt cinq ans pour désapprendre », on reste relié. Pour se trouver soi, il faut aussi accepter que l’autre nous bouscule, nous révèle, nous augmente. On peut pratiquer le solo, l’art de l’introspection,  ce que Frédéric Viale fait très bien. On peut aussi pratiquer l’art du partage.

Ecoutons ce disque : L’envol est d’une beauté surnaturelle. La voix de Chloé Cailleton et l’accordéon de Frédéric Viale planent à l’unisson sur ce morceau à l’équilibre parfait.  Ultime Atome est un deuxième essai tout aussi réussi, percutant et musclé, du côté de la batterie de Zaza Desiderio et du bassiste Natallino Neto. Après une chouette envolée de la chanteuse, le pianiste Julian Leprince-Caetano et l’accordéoniste s’en donnent à cœur joie. Une belle fête des sens. Dans Le Sud, Nelson Veras apporte une petite touche décalée, en contrepoints et petites grappes de notes. Son jeu legato surfe sur l’harmonie. Frédéric Viale fait de ce morceau un standard éternel. Sous l’océan est une ballade tout en suspension, et me rappelle le travail du chorégraphe Yoann Bourgeois. Les arbres bleus font penser à une peinture de Matisse et évoque encore une fois ce sud chéri, magnifié par les solos du guitariste et du pianiste. De la lumière en veux tu, en voilà.

Odonata ou l’art de transformer une mélodie en petit bijou, comme un souvenir qu’on redécouvre, enfoui dans notre mémoire collective. Non pas du déjà entendu, mais du déjà ressenti, qui emplit de joie. La voix, la guitare et tous les sons subtils du groupe opèrent une catharsis. Into the wild est une ballade qui me fait prendre à nouveau conscience de la dimension charnelle de la musique, des corps qui nous manquent tant en ces temps de covid et qui font la musique, ces musiques de l’instant qui peuplent les scènes et nos désirs d’art. Toujours de magnifiques chorus. Made in Viale est une pause, un rêve, un cinéma. La valse est joyeuse, une madeleine de Proust, une nouvelle rime à la Nougaro. Pour paraphraser Azzola, Respiration, c’est du 5 temps pour bien faire. Encore une très belle mélodie et toujours la force de la rythmique. Le disque s’achève avec La tendresse, sans doute pour rappeler que l’accordéon et la chanson sont indissociables.

Ce disque est un pur bonheur. Du contemplatif. Et peut être un manifeste. Je tente : nous sommes l’ultime atome, nous sommes des odonates, perdues dans la nature. Nous réclamons la tendresse, pour nous,  pour les arbres bleus, pour le sud, de la tendresse sous l’océan. Respiration. Envol. Tout ceci est du made in Viale et je vous conseille ardemment de l’écouter au plus vite. Si Noël est passé, pas de problème, vous l’offrirez pour le 31 ou à toute autre occasion.

Bonne écoute.

Ont collaboré à cette chronique :

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