« De la musique avant toute chose » (Verlaine)

 

Certains d’entre vous se souviennent peut-être de cet entretien au cours duquel un journaliste avait interpellé Nougaro: « Poète » ?

Claude Nougaro avait, avec ironie (et humour) répondu: « pouët-pouët ! » épinglant par là même le fétichisme d’une pensée bourgeoise, mythifiant et légitimant son propre prosaïsme. Prosaïsme auquel « l’Art » donne l’alibi suprême . Qu’elle achète, ou pratique comme un divertissement.

Pouët-pouët, vraiment ? Que penser de la beauté bouleversante d’une chanson comme « La neige » (voir les paroles ci-après), chanson dans laquelle l’invention verbale étonnante se conjugue avec une maîtrise (peut-être plus intuitive que technique) des figures de styles ? Figures variées, nombreuses, décisives*…

Heureusement, la musique nous sauve du pédantisme. Et nous pourrions nous demander comment Claude Nougaro et Maurice Vander ont contribué ensemble à la création de ce poème chanté, pour lequel Eddy Louiss joue aussi un rôle décisif.

Faute de le savoir jamais, il nous reste l’écoute, à interroger cette musique qui semble monter comme par degré les demi-tons et les tons jusqu’au point ou culmine la liberté, pour, semble-t’il, sombrer dans le désastre d’une chute (Stalingrad…le « soldat givré accroché à son arme »- la déréliction humaine absolue » jusqu’à ce « tank brûlé »… que la neige a « pris pour chapelle »…? Blasphème complet, hérésie, que cette apparente sanctification de la guerre? Ou compassion la plus profonde d’un Dieu fait homme, qui sauve, et qui jusque dans le langage de la nature apporte l’apaisement et la paix. La neige, signe d’une réconciliation?

Nous aimerions montrer comment l’écoute et la méditation de cette œuvre, permettent, non d’aboutir à une interprétation qui en épuiserait le sens, mais de dégager quelques significations. Musique et poésie, données ensembles, mariées avec une telle ferveur, nourrissent l’esprit et le cœur, et apportent quelque baume dans l’actuel marasme. Marasme auquel une idéologie autoritaire et une pensée paresseuse conduisent, sans égard pour cet « inessentiel » qu’est la vie de l’esprit ( le « laboratoire » de l’esprit ne connaît pas d’inflation dans les cours de la Bourse).

Nous nous contenterons de poser quelques questions.

1) Pourquoi la tombe et le cimetière sont-ils déjà là, d’entrée de texte, dans le rendu de cette expérience des premières neiges ? Là où la joie et l’esprit d’enfance devraient triompher et se suffire! Le « Tout de suite moisson », « Tout de suite hécatombe » de la fin signifie-t’il que la pensée a fait du surplace, la même tonalité, Fa mineur  accompagnant la même ritournelle de début et de fin. Fatalisme d’une pensée ou finalement rien ne se passe, vouant l’œuvre à l’inutile consommation et au divertissement…?

2) Pourquoi, alors que tout le texte, qui connaît peu de verbes conjugués-si ce n’est un présent d’énonciation- où le temps est comme suspendu ( intemporalité de cette expérience de la chute de la neige), pourquoi donc ce verbe à l’imparfait aux deux-tiers du texte (« Elle dansait un ballet, angélique, explosif »). Cette question est déjà, vous le pressentez, un début de réponse à la première question.

3) Pourquoi tant de noirceur, de mort, de violence, de guerre, de tombeau dans ce poème à la gloire de la « chaste damoiselle » ?

Gloire vraiment?

Nous proposons à votre sagacité quelques indications.

1) D’abord la musique contraste violemment avec le texte, puisque s’il est vrai que la ritournelle du début et de la fin semble « revenir au même » et dans la même tonalité (fa mineur), la composition de Maurice Vander est une puissante dramaturgie dans laquelle l’orgue d’Eddy Louiss est sollicité fortement, non seulement avec des notes tenues dans l’aigu, mais avec des marquages rythmique que l’Hammond excelle à fournir. Ainsi non seulement les modulations imposent des contrastes où les couleurs les plus intenses suivent une mélodie toute en rupture  (Nougaro excelle à ces acrobaties), non seulement nous sommes avec ces modulations le plus loin possible de l’impression d’une monotonie dans la chute de la neige, mais elles donnent le sentiment d’une élévation constante (Fa m, Sol m,  La bémol mineur; plus loin succession du Mi et du Fa dièse, puis encore du La mineur au Si mineur puis au Do dièse mineur…  le rythme et le marquage « forte » soulignant après coup « elle brille éternelle » conduit à la « liberté » et retour au Si mineur  du début de la partie rythmée.

Pour suivre cette musique chronologiquement, il y a d’abord une partie quasiment sans rythme, deux premiers quatrains « rubato » puis la claire apparition d’un tempo (balais à la caisse claire) à partir du premier « elle vient de si haut », avec une amplification de ce rythme jusqu’à la conquête de la liberté. Bref, il se passe bien quelque chose, et cette neige qui tombe n’est pas un non événement ou un simple phénomène météorologique, mais l’occasion pour Nougaro de condenser l’histoire religieuse et politique de l’Humanité. Le « regard qui médite », « l’œil qui écoute » ne fait aucun surplace mélancolique.

D’ailleurs cette épopée (préhistoire rubato, histoire qui s’accélère et enfin qui perd toute maîtrise, installe la dramaturgie de la troisième partie du texte ;

« Meneuse de revue… »

Le texte, toujours à double sens (la revue  est aussi bien celle d’un casino (descendre les marches d’un escalier d’apparat, empanaché de plumes…) qu’une revue militaire; Le « ballet explosif » a pour issue la folie du soldat « agrippé à son arme » et du « tank brûlé ». A chaque incantation du chant,  l’orgue d’Eddy Louiss répond assez dramatiquement par des intervalles de plus en plus grands joués dans les aigus.

2) Le texte lui même dans toute sa composition contraste violemment avec lui même.

Il y a donc bien « un imparfait » dans ce drame, parce qu’il y a un avant et un après dans le drame humain. Une chute dans le mal  que la chute  de la neige évoque. Toute l’histoire de l’Humanité est ici présente et densifiée, congelée en blocs compacts, à quoi la légèreté des flocons est comme une antidote. Toutes les latitudes, (le haut le bas le nord le sud, l’est ((Stalingrad) l’Ouest (New-York)) tout est là, équivalent dans sa violence (le délire yankee comme le bolchévisme), parce que ces flocons qui tombent, c’est une expérience cosmique de perte de repères, et de joie salvatrice ou l’esprit d’enfance triomphe, ramenant l’Humanité à ce qu’elle a de plus originelle. Mais c’est parce que cette neige qui recouvre le monde de sa blancheur de sa pureté, apaise l’âme, nivelle tout relief, homogénéise le paysage, qu’il est nécessaire de revenir au début du texte, de repérer ainsi les significations qui étaient mises là en attente (la « tombe légère », la « bombe lactée »)  comme ce mal déjà contenu dans le bien, cette violence sous-jacente qui appelle avec Nougaro, « une main d’argent ».

3) Evidemment personne n’est tenu de voir dans ces flocons en chute un « cœur de braise tendu ». Mais c’est sans doute que « les yeux les mieux ouverts, sont encore des paupières ». Loin de glorifier la neige, Nougaro, manifeste avec éclat la beauté de cette « lumière céleste », dans la mesure ou justement elle s’abaisse jusque sur nos misères pour les recouvrir de sa blancheur, jusque sur nos plus grandes blessures pour leur apporter  le baume du cœur.

 

Enfin, trois réponses aux trois questions initiales:

 

1) C’est plus qu’un véritable poète (et chanteur et rythmicien des mots…) qui propose un texte. Nougaro a le goût définitif du sacré (« Gai gai, je suis l’amour sorcier »). Ici, la « chaste damoiselle » dépose ses atours sur un lit de mort, celui que l’homme a fait (« Et comme on fait son lit… ») Bref une chute merveilleuse aux yeux de l’enfance en rappelle une autre, celle de l’homme et de sa monstrueuse Histoire. Impossible d’en faire abstraction. les images  troublantes du début du texte ne sont pas des figures disposées là pour faire joli.  La beauté de la chute de la neige n’est pas seulement ici ce magnifique événement intemporel pour une conscience d’enfant; ce non-événement pour une conscience dite « adulte » est vécu et rendu par le poète sur le mode réflexif et méditatif de celui qui a les yeux un peu plus ouverts.

2) Si l’imparfait de la danse (vingtième vers) renvoie  seulement à une histoire catastrophique de violence et de guerre, la musique qui dramatise le propos fait se lever une conscience comme la chute de la neige fait lever les yeux au ciel. Mouvements inversés, mais sur un seul axe: celui vertical de la morale et bien au-delà celui de la réconciliation de l’Humanité avec elle même. La pensée ne fait pas plus de surplace que la musique.

3) Aussi la douce injonction « Regarde »… n’est pas seulement un appel à réveiller en nous l’esprit d’enfance et le sens du merveilleux, c’est immédiatement un appel à vraiment ouvrir les yeux. Les yeux du cœur, les yeux qui « écoutent ».

Bref ce poème en chanson, cette musique poétique peut se lire sur trois plans : celui de l’esprit d’enfance, ou la temporalité s’abolit dans la contemplation; celui de l’Histoire mortifère dans lequel l’homme a rompu avec cet esprit d’enfance, s’imaginant « adulte et responsable »: celui de la téléologie (la science des fins) où la réconciliation promise est enfin ce message que Nougaro, travaillant sur les trois plans et soutenu par la musique de Vander, nous propose.

Tous les désaccords, comme des « bombes lactées » sont les bienvenus

 

* : comme le célèbre oxymore -le rapprochement voire télescopage des contraires: le fameux « soleil noir » de G. De Nerval-. Quasiment un ou deux à chaque vers. Le chiasme ou figure en croix-. Dès le début: « cimetière enchanté, fait de légères tombes »; comme on le voit ces deux figures, le chiasme et l’oxymore se combinent. les allitérations (« …sur le pic et le roc »), assonances des voyelles (« …sa forme voilée d’étoiles se constellent… » mêlées aux allitérations ; les anagrammes, sans parler des tétramètres réguliers comme « …descendant l’escalier des degrés centigrades ». Où avec plus que du talent, la forme mime l’action…

 

 

 

Oh, la neige
Regarde la neige qui tombe
Cimetière enchanté
Fait de légères tombes
Elle tombe la neige
Silencieusement
De toute sa blancheur
D’un noir éblouissant

La neige
Les yeux les mieux ouverts
Sont encore des paupières
Et Dieu pour le prouver
Fait pleuvoir sa lumière
Sa lumière glacée
Ardente cependant

 
Cœur de braise tendu
Dans une main d’argent

La neige
Elle vient de si haut
La chaste damoiselle
Que sa forme voilée
D’étoiles se constelle
Elle vient de si haut
Cette sœur des sapins
Cette bombe lactée
Que lancent les gamins
Elle vient de si haut
La liquide étincelle
Qu’au sommet de la Terre
Elle brille éternelle
Brandissant son flambeau
Sur le pic et le roc

 
Comme la Liberté
Dans le port de New-York

La neige
Meneuse de revue
Aux Folies Stalingrad
Descendant l’escalier
Des degrés centigrades
Empanachée de plumes
Négresse en négatif
Elle dansait un ballet
Angélique explosif
Pour le soldat givré
Agrippé à son arme
Œuf de sang congelé
Dans un cristal de larmes
Elle danse, la neige
Dans la nuit de Noël

 
Autour d’un tank brûlé
Qu’elle a pris pour chapelle

La neige
Tout de suite moisson
Tout de suite hécatombe
Oh, la neige
Regarde la neige qui tombe

 

La Neige est issue du disque « Sœur Âme » sorti en 1971. A noter que Serge Reggiani l’avait interprétée l’année précédente.

Ont collaboré à cette chronique :

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