chronique de CD

La sélection CD de la rentrée (Sept/2021 – part.2)

Le voilà enfin ce premier album pour notre batteur star Jean-Philippe Fanfant qui, avec sa tribu de pointures, signe sans doute l’un des meilleurs disques de l’année. On est également ravi de découvrir l’afro-jazz tonique et luxuriant d’Angelo Maria et son jeune sax prodige Pierre-Marie Lapprand, et de goûter au jazz-funk spatial d’Aldorande. En prime, la réédition de l’album culte de Francis Bebey en version deluxe.

 

 

JEAN-PHILIPPE FANFANT «Since 1966» (Klarthe Records)

 Avec Manu Katché, Stéphane Huchard et Loïc Pontieux, Jean-Philippe Fanfant fait partie du carré d’as des plus grands batteurs français et sans doute des plus demandés avec un CV hallucinant, présent sur près de 400 albums et d’innombrables tournées, aussi bien avec les stars de la chanson française qu’avec Angélique Kidjo, Supertramp ou Sting. Le grand public télévisuel s’est également habitué durant de longues années à son légendaire sourire quand il frappait avec bonheur et précision les peaux de sa batterie sur les plateaux de la Nouvelle Star comme sur The Voice.

Or pour la première fois de sa formidable carrière, c’est avec son propre quartet et en tête d’affiche que nous le découvrions en avril 2018 à Francheville où, à l’issu d’un radieux concert avec divers invités (dont son incontournable frère Thierry) Jean-Phi nous évoquait le projet d’un premier disque. Il aura donc fallu plus de trois ans avant de voir enfin sortir, la semaine dernière, ce «Since 1966» en clin d’oeil à son année de naissance.

Homme de cœur et catalyseur de bonnes âmes, il a réuni autour de lui une (petite) partie de ceux qui ont jalonné son si riche parcours, l’album constituant une sorte de recueil de toutes les influences d’un artiste international et sans frontière aujourd’hui à la croisée des chemins. Un voyage dans l’espace sonore et le temps, dont la traversée trouve son point de départ sur les rives de la Guinée Conakry, avant de s’envoler  vers la Martinique et sa Guadeloupe d’origine, traversant la Caraïbe pour atterrir dans les rues de New-York.

Le casting est évidemment un catalogue de pointures et autres grands noms de potes incontournables avec notamment une brochette incroyable  de bassistes. Outre son frère Thierry Fanfant (près de 700 albums au compteur!) présent sur quatre titres, on retrouve le réunionnais Guy N’Sangué (J.L Ponty, Kassav’), le guadeloupéen Stéphane Castry (Imany, A.Kidjo, Sinclair, Keziah Jones…)  et son collègue martiniquais Michel Alibo (Dibango, Sixun…) soit le gratin issu des îles, auquel s’ajoute aussi pour deux titres Laurent Vernerey (800 collaborations en trente ans avec toute la chanson française). Avec ça, pas de souci pour faire groover les compos sous la frappe voltigeuse de Jean-Phi, secondé sur un titre (Left to right) par Manu Katché et le légendaire percussionniste Roger Raspail.

Même chose côté piano avec un éventail de figures parmi lesquelles la reine du latino-jazz Janysett Mc Pherson (vue à Francheville) dont l’origine cubaine transparaît dans la tonalité du bien joli thème de Diamente, aux côtés du maître américain du steel pan Andy Narrell. Mais aussi le clavier puissant d’une référence du jazz créole,Thierry Vaton, présent sur Kanari Conakry, et apportant son swing enjoué sur Oh happy J (avec les vocalises jazzy d’Allen Hoist) et sur Gran bel où Alibo est comme toujours fabuleux. David Fackeure (habitué à jouer avec Thierry Fanfant en duo) et Vincent Bidal (Ayo, Christophe Maé…) posent également leur patte, l’un sur la bossa créole de Péyi Béni V2, l’autre sur Une Lueur d’espoir qui clôt l’album avec un thème et un son très «maaloufien» livré par l’excellent trompettiste-bugliste Ludovic Louis, un souffleur antillais influencé par Miles Davis et Roy Hargrove et qui joue désormais avec Lenny Kravitz. C’est également sur ce dernier titre que l’on a la surprise et la joie d’entendre la voix enfantine et céleste de notre chère Anne Sila et son scat angélique.

Si ce superbe album -parmi les meilleurs de l’année- offre une vaste palette mélodique et rythmique, ce sont sans doute les quatre derniers titres (sur neuf) qui lui donnent sa pleine mesure, avec pour ma part un très gros coup de cœur spécifique pour Double Check, jazz-rock aérien sous influence caribéenne dont le thème imprime l’oreille en profondeur sous  l’effet conjugué du stell pan, du piano de Janysett Mc Pherson et bien sûr de la rythmique merveilleuse des Fanfant de la balle, Jean-Phi et Thierry. Un must.

(à noter que c’est encore dans le cadre de ça Jazz Fort à Francheville que Jean-Philippe Fanfant se produira avec cet album le jeudi 16 décembre prochain à l’Intervalle de Vaugneray).

 

ANGELO MARIA «Afromando» (Collectif Bus 21)

Nous relations dernièrement ici la belle découverte,lors du festival Batôjazz, du collectif Angelo Maria emmené par le claviériste Philippe Codecco, compositeur venu du rock et très porté sur l’Afrique où il a passé beaucoup de temps avant de ramener un répertoire de compos qui ont été montées puis enregistrées en résidence à la Motte Servolex avec de jeunes musiciens issus des conservatoires de Grenoble, Chambéry et Paris.

Dans la lignée de groupes lyonnais que l’on apprécie comme Supergombo ou le NMB Afrobeat Experience, leur album « Afromando » inscrit désormais ce sextet régional parmi  les meilleurs représentants de l’afro-jazz et plus particulièrement de l’afrobeat. Un disque riche (dix morceaux) et dense (73mn) gorgé de bonnes vibrations et d’énergie libératrice dès l’entrée en matière avec le titre éponyme. Un groove infernal et précis porté par le batteur Théo Moutou et la ligne de basse tenue par Juan Villarroel, propice aux chorus du Fender Rhodes comme à ceux du sax ténor ébouriffant de Pierre-Marie Lapprand, jeune prodige qui à lui seul sonne parfois comme une section.

Chez Angelo Maria, on prend le temps d’installer un climat -celui des fêtes de village africain- jusqu’au climax,autrement dit la transe comme débouché. Le rythme est obsédant comme sur Mama Maria,du même procédé, où l’on installe patiemment le décor avant d’inspirer les synthés de Philippe et de Charles Heisser, puis la guitare toute en fine maîtrise de Martin Ferreyros. Le son du saxo rappelant tour à tour Manu Dibango et le Soul Makossa puis Macéo Parker quand il se fait plus funk, ouvre des espaces sonores vastes comme les plaines d’Afrique et conforte l’esprit de plénitude. Discrète mais redoutablement efficace, la ligne de basse n’est pas sans rappeler un Michel Alibo (cité précédemment) pour faire chanter l’instrument comme sur Mante ou plus loin sur Addiba. Duke en hommage à George Duke, offre un large spectre, démarrant dans un registre enjoué plutôt latino-caribéen avant de développer par la guitare un jazz très rock mais que le sax va finir par ramener vers l’afrobeat. Le thème charmeur et la belle mélodie de Song for Trane nous séduit par sa douceur et sa profondeur, et l’on succombe aisément au bel hommage à Mac Coy Tyner (Mac Coy) où Pierre-Marie notamment installe avec beaucoup d’élégance cette fameuse plénitude radieuse qui semble être sa marque de fabrique.

C’est encore lui qui nous donne envie de chanter et danser sur le très nigérien One Vision (où l’on pense beaucoup à Supergombo) avant un final de batterie époustouflant. Cette batterie qui offre encore un très étonnant montage rythmique sur Utopies Célestes tandis que le son des synthés nous remmène à l’époque du jazz-rock progressif. On l’aura compris, cet album impressionne de bout en bout,et la prestation scénique que nous avons pu en voir ne peut qu’augurer de belles perspectives à venir.

 

ALDORANDE «Deux» (Favorite Recordings / The Pusher Distribution)

Voilà encore un groupe français qui aurait pu figurer  parmi les albums que nous présentions la semaine dernière et qui trouvent leur inspiration dans l’espace et les sonorités cosmiques. Deux ans après leur premier disque éponyme et reprenant leur visuel de planète rouge imaginaire baptisée Aldorande, le combo parisien emmené par le bassiste Virgile Raffaëlli récidive avec ce «Deux» qui paraîtra le 19 novembre prochain.

Un nouveau chapitre pour ces explorateurs interstellaires dans la mouvance revendiquée du mythique Cortex d’Alain Mion, fierté française du jazz-funk des seventies si souvent samplé depuis par bon nombres d’artistes américains. Une fusion digne de cette grande époque privilégiant son analogique et instruments organiques (sans renfort numérique ou digital), où le quartet de base avec Mathieu Edouard à la batterie (Chassol, De la Soul…), Erwan Loeffel aux percussions (Camarao Orkestra, 10LEC6) et Florian Pellissier (Setenta, Iggy Pop…) aux claviers, s’adjoint la brillance d’une section cuivres (Paul Bouclier à la trompette, Benoit Giffard au trombone, Franck Chatona au sax ténor) et surtout les choeurs célestes et incantatoires d’Akeni Fujimori, Cléo Perret, Léa Moreau et Al Sunny, voix qui dans leur montage ne sont pas sans nous rappeler quelque part le travail choral si spécifique chez Magma et me remet aussi en mémoire, dès l’intro avec Fenêtre sur le Temps puis plus loin sur Arcane 17, celles du groupe de jazz-rock français aux textes surréalistes Super Freego (album Pourquoi es-tu si méchant? 1982).

Mais c’est bien le groove appuyé qui mène la danse dans ces compos aux noms typiquement fantasmagoriques, comme sur Vortex des Possibles qui fait également appelle à la guitare de Laurent Guillet (Setenta, le Soldat Rose…) ou encore sur la Pierre des Mondes. Si La Promesse du Soleil propose une rythmique plutôt brésilienne chère à Pellissier, avec au chant lead la voix du bien nommé Al Sunny, les bidouillages de synthés sur Arcane 17 nous renvoient à des temps plus psychédéliques, comme le beat saccadé de Prometheus Asylum renoue quant à lui avec le jazz-rock des seventies. Forts de ces héritages d’hier savamment digérés, Aldorande fait renaître avec force toute une époque en étant pleinement d’aujourd’hui.

 

FRANCIS BEBEY «Dibiye» réédition en version deluxe (Peewee! Collection/ Believe)

Nous sommes sans doute nombreux à posséder dans notre discothèque un album culte des années 90, le fameux «Dibiye» de la légende africaine Francis Bebey. Rappelez-vous, c’était l’époque où Paris était aux avant-postes de cette sono mondiale nourrie d’Afrique, de Manu Dibango à Salif Keita, de Mory Kanté à Papa Wemba en passant par les Ismaël Lô, Ray Lema, Touré Kunda et j’en zappe. Loin de l’agitation du business, le camerounais Bebey, né à Douala en 29, faisait déjà figure de sage et pionnier de la musique africaine, auréolé de sa stature d’ethnomusicologue, journaliste, poète, conteur, multi-instrumentiste pratiquant une «médecine des âmes». En sortant il y a vingt-cinq ans «Dibiye», son album le plus marquant dans une carrière hors-norme, il a été à l’origine d’une pièce maîtresse qui a dès lors influencé toute une nouvelle génération de musiciens africains et de world-music, offrant aussi depuis Paris un nouveau panorama des musiques electro où il est beaucoup samplé.

Décédé le 28 mai 2001, c’est à l’occasion du 20e anniversaire de sa mort que le label Peewee! et sous la direction de la famille de l’artiste, qu’est parue cette réédition en version Deluxe, avec de belles photos recolorisées et un livret de quinze pages de notes et entretiens en préparation d’un docu filmé. Modernité oblige, on y trouve aussi un QR Code pour télécharger trois titres supplémentaires dont un inédit.

Et l’on replonge avec délice au coeur de ce mythique album qui n’a pas pris une seule ride tant il était visionnaire. Autour de Francis Bebey (chant, guitare, flûte pygmée, sanza), le bonheur de réentendre le fidèle bassiste «Papa» Noël Ekwabi (décédé en 2012) du quartet Amaya, Patrik Bebey aux percus et Toups Bebey au sax et percus. Plaisir de se faire ensorceler par cette magique flûte pygmée -ndehou- (Dibiye, Lamido), se laisser embarquer par le son cristallin du fameux sanza, ce piano à pouce étonnant, entrer dans ses boucles hypnotiques et transcendantes où, avec ses vocaux incantatoires, les Bebey préparaient le terrain du futur trip-hop ethnique. Entre la douceur du prenant Stabat Mater Dolorosa avec sa poésie française ourlée de cordes et de percus, le groove tranquille de Mandema, les chants incantatoires du lancinant To the rain for the Sahel et son étrange mystique vaudoue, ces chants si particuliers encore avec des vocalises «flûtées» sur Moon Smile, c’est toute la douceur joyeuse de l’Afrique qui nous enveloppe, et Sangara en clôture n’en est que le plus bel exemple.Où l’on pense là à un autre grand monsieur, Wasis Diop, dans cette balade enjouée aux peaux caressées, sur une fine guitare escortée de basse sautillante. Pas une ride on vous dit.

 

Ont collaboré à cette chronique :

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