chronique de CD

La sélection des albums de la rentrée (Oct. 2021 / Part.3)

Entre la découverte incongrue de l’afro-nordique Monoswezi et son world-jazz totalement addictif, le retour explosif de nos Buttshakers lyonnais qui rappellent tout le sens engagé de la soul, la brillance soyeuse du sax ténor Samy Thiébault qui fait resplendir la créolité du jazz, et la pleine révélation de Joe Barr, figure obscure du mythique Chicago Blues associée au guitariste Breezy Rodio, éclectisme et excellence sont au menu de notre automne musical.

MONOSWEZI «Shanu» (Riverboat Records / PIAS)

Voilà typiquement le genre de groupe que l’on est enthousiasmé de découvrir puis de partager au plus grand nombre. Bien qu’il s’agisse déjà de leur cinquième album (Shanu veut dire 5 en shona, la langue du Zimbabwe), j’ignorais jusqu’alors l’existence de ce collectif cosmopolite dont le nom est la contraction de leur diverses provenances: Mozambique (MO) Norvège (NO), Suède (SWE), Zimbabwe(ZI), un étonnant multi-culturalisme puisque l’on parle ici de son afro-nordique, ce qui est a priori un bel oxymore! Etant à la fois fan de musique afro mais aussi de jazz nordique, on est d’autant plus excité d’entendre ce que peut donner un mariage si incongru, mais pas de doute, ça le fait grave!

Autour de la chanteuse-conteuse zimbabwéenne Hope Masike qui manie à merveille le mbira – ce piano à doigts traditionnel dont le rôle est primordial dans leur compos- quatre garçons multi-instrumentistes: le compositeur Hallvard Godal qui a voulu pour ce nouveau projet utiliser un mellotron, ajoutant ainsi plus de couleurs et d’harmonies à leur son originel, et qui joue aussi les synthés, l’orgue, le saxo et la clarinette tout en participant aux vocaux et aux percussions, le Mozambicain Calu Tsemane (percussions, voix et guitare), et les deux nordiques Putte Johander qui passe de la basse à la guitare et au piano, et Erik Nylander qui assure batterie et percussions.

Si la musique africaine est bien au cœur de l’inspiration de Monoswezi, avec des compos héritées des traditions issues du Mozambique et du Zimbabwe, la fameuse patte du jazz nordique apporte une particularité qui fait toute la singularité du groupe au fil de ces neuf chansons aux textes sociétaux et plutôt engagés. En un peu plus d’une demi-heure , on est d’emblée accroché à ce répertoire world-jazz qui s’écoute d’une traite et que l’on aura tendance à faire tourner en boucle. Du tubesque Woshanda, très entêtant avec sa rythmique soutenue et ses incursions de synthés eighties, à l’imparable Tsika Dzako, les refrains répétitifs impriment vite et ne vous quittent plus, comme encore avec le très groovy Um Pouco où le chant n’est pas sans rappeler aussi bien le Portugais Pedro Abrunosa que le Brésilien lyonnais Joao Selva. Bref, tout ce qu’on aime, et cette découverte qui sera dans les bacs dès le 29 octobre est sans aucun doute l’un de mes plus gros coups de cœur de cette fin d’année. Espérons désormais que nous aurons l’opportunité de voir sur scène cet excellentissime combo jusqu’alors plus cantonné aux grands festivals du nord européen.

THE BUTTSHAKERS «Arcadia» (UnderDog Records / Bigwax)

Treize ans déjà que le combo lyonnais emmené par la chanteuse originaire de Saint-Louis (Missouri) Ciara Thompson enflamme les scènes de sa soul-music incandescente. Les Buttshakers nous reviennent aujourd’hui gonflés à bloc après la parenthèse forcée de 2020, en ayant eu le temps de peaufiner leur sixième album «Arcadia», un clin d’œil au pays des délices imaginé comme un refuge en ces temps agités. Si leur précédent «Sweet Rewards» abordait avec un son garage le revers plus romantique de la soul, entre douceur et envolées funk-rock, les mouvements américains tels Black Lives Matter ou Not in my Name (titre donné ici à un morceau de soul-funk bien cuivré) ont porté Ciara et ses soulmen à mettre cette fois en avant dans leur travail d’écriture la face plus engagée de la soul, avec des titres très «conscientisés» (Keep on pushing, Pass you By) dans le pur esprit seventies des Marvin Gaye et autre Curtis Mayfield.

Une musique toujours plus viscérale et au plus près de la source originelle, pour une production brute de sincérité, ce qui n’empêche ni la délicatesse ni la sensualité chez Ciara qui, avec son grain puissant (Go on, Gone for Good) et ses fêlures qui rappellent la Sharon Jones des Daptones, s’inscrit dans l’authenticité de ses glorieuses aînées, Nina, Aretha ou Etta. De la soul brûlante qui use des passerelles du blues-rock (les cuivres sur Go On rappellent les Blues Brothers), du funk (le bon groove sur Dady Issues) et du R&B (Keep on pushing) mais aussi du dub (l’excellent Hear me) pour tracer un beat frénétique nimbé parfois de mystique vaudoue plus psychédélique, avec la rythmique imposée par la guitare de Sylvain Lorens ( producteur exécutif de l’album pour Youz Prod), la batterie de Josselin Soutrenon et la basse de Jean Joly. Une rythmique carrée qu’appuie encore l’omniprésence de la section cuivres avec Léo Ouillon au sax, Simon Girard au trombone et Aurélien Joly à la trompette.

Les copines lyonnaises Cindy Pooch et Célia Kaméni sont (comme souvent aussi avec Bigre!) invitées à la party pour les chœurs ainsi que Pierre Vadon qui tient l’orgue (Keep on Pushing). Fidèles à l’esprit initial de cette légendaire black-music qui met de l’espoir dans sa mélancolie et qui s ’emploie à faire sortir le meilleur du chaos, les Buttshakers nous ravivent chaudement les oreilles avec cet « Arcadia » qui sortira le 5 novembre mais que l’on pourra découvrir très bientôt en live notamment lors du Rhino Jazz(s) Festival le 22 octobre prochain à Unieux.

SAMY THIEBAULT «Awé!» (Gaya Music Production)

«Pour ce disque, j’ai pris des éléments divers, musiques caribéennes, jazz moderne, classique, pour tenter un langage nouveau faisant écho à mon aspiration au vivre-ensemble» explique le saxophoniste nomade dont «Awé!» clôt une trilogie initiée avec «Caribbean Stories» avant «Symphonic Tales» (nommé aux Victoires du Jazz 2020). Son dernier opus créolise ces deux aventures après un travail mené d’abord à Miami -en bénéficiant d’une bourse de la FACE Foundation- entouré des meilleurs musiciens de la diaspora cubaine de Floride et de New-York, puis au mythique studio Ferber à Paris sous la houlette de Sébastien Vidal à la réalisation, Eric Legnini en orfèvre des claviers additionnels et, pour la jonction, la bassoniste Cécile Hardouin qui a monté deux équipes avec un orchestre de chambre et un quintet de cordes. Ajoutés au batteur Dafnis Pietro, au pianiste Manuel Valéra, au contrebassiste Yunior Terry et au bassiste José Gola -qui tous regorgent d’énergie et maîtrisent toutes les subtilités des musiques caribéennes- mais aussi avec le trompettiste Brian Lynch (ex Jazz Messengers), ce sont au total pas moins de vingt musiciens qui ont constitué l’imposant line-up de ce disque qui tire son nom d’une interjection cubaine typique lâchée par Felipe Cabrera à la fin de Caribbean Stories.

Un album qui, pour l’aventurier saxophoniste sans frontière, prolonge une pratique privilégiant le lyrisme sur la technicité, cheminant encore sur les traces du fougueux John Coltrane, sa référence suprême dans l’évidence du souffle. Et quel souffle, dès l’intro avec Baila où sur un swing latino Samy Thiebault délivre toute la chaleur soyeuse de son instrument, avant son pendant Bailando qui laisse, sur un tapis rythmique, le piano de Manuel Valera s’envoler en solo. Un piano qui chante sur la salsa échevelée de Blue Carnival et ses effluves brésiliennes. Sur le titre éponyme, le groove latino drivé par les instruments percussifs donne envie de danser, comme sur le punchy Wild ou le bien nommé Fire qui balance de manière soutenue entre les chorus enflammés du sax et le Fender Rhodes de Legnini. L’ambiance est plus afro sur le séduisant Jahan’s Song ourlé de basse et où la trompette de Lynch incruste des effets davisiens. Un seul titre est chanté, sur des paroles écrites par Thiebault en espagnol, le très caliente Alma Del Sur, avec la sensualité de la vocaliste cubaine Yaité Ramos Rodriguez, où il est question d’utopie et de rêves, à l’image de ce disque qui porte l’espérance d’un avenir à visage humain.

JOE BARR & BREEZY RODIO «Soul for the heart» (Dixiefrog)

Tout petit déjà Joe Barr traînait au Walton’s Corner, le club incontournable de la communauté afro-américaine de Chicago où il finit un jour par monter sur scène et chanter devant un piano. Le début d’un long parcours dans tous lieux qui comptent dans la ville creuset du blues et qui lui permettront plus tard d’accompagner des pointures telles Luther Allison, ZZ Hill ou Freddy King, puis de tourner sept ans avec Nate Turner avant de monter son propre Soul Purpose Band. Le guitariste Breezy Rodio quant à lui se fait un nom au Blues Chicago, autre lieu de référence, avec le Linsey Alexander Blues Band, et se presse de courir en fin de soirée assister au dernier set de Joe Barr qui le subjugue. Il fallait bien qu’un jour ces deux- là finissent par jouer ensemble puis enregistrent un album, ce qui est fait aujourd’hui avec ce «Soul for the heart» qui paraîtra le 22 octobre chez Dixiefrog.

Au menu, dix titres de covers millésimées, répertoire de blue-soul vintage pur jus, intemporel pour ne pas dire éternel, qui rend hommage à quelques grands noms incontournables qui ont su avec brio marier les genres cousins du blues et de la soul, mamelles de la black-music. Figures encore obscures par chez nous, Joe Barr et Breezy Rodio se sont entourés pour ce faire de Johnny Reed à la basse et de Lewis Powell aux drums, et surtout du légendaire organiste du Blues Organ Trio, Chris Foreman au Hammond B3, tandis qu’une section cuivres ad-hoc vient couronner le quintet.

Dès l’intro avec le Drown in my own tears de Ray Charles, on sent déjà toute la stature imposante du bonhomme, la puissance vocale sans faille mêlée à beaucoup de sensualité sur cette balade archétypale du «slow qui tue» comme c’est encore le cas pour Jealous kind of fellow emprunté à Garland Green. Quelle voix d’enfer encore sur A woman was made to be loved de Tyron Davis où son chant déchirant se pose sur un lit d’orgue escorté de guitare vibrillonnante. Johnny Taylor est l’objet de trois reprises (We are getting careless with our love, Try me tonight, I believe in you), ainsi que Bobby Bland avec le swing guilleret de Ain’t nothing you can do, et l’inévitable BB King pour To know you is your love. La langueur sensuelle du chanteur est encore imparable sur My latest my greatest inspiration de Teddy Pendergrass qui n’est pas sans nous rappeler quelque part le mythique Mr&Mrs Jones de Billy Paul (1972), comme le I need to belong de Jerry Butler qui lui, par son montage et notamment sa guitare, lorgne à sa façon vers le tout aussi mythique People get ready de Curtis Mayfield (1965). Autant dire que tous les inconditionnels de ces années-phare du blues, de la soul et du R&B seront comblés à l’écoute de ce brillant album revival.

 

 

Ont collaboré à cette chronique :

X