Très afro, dites !…

Bis repetita. Pour cette seconde année «covidée», l’effet positif des divers confinements s’est encore une fois traduit par une énorme production chez des artistes débordant de créativité et qui ont souvent profité du temps laissé pour enregistrer. Après avoir été beaucoup sollicité pour passer au crible plus d’une centaine d’albums (!), dont près de la moitié ont quand même été retenus pour être chroniqués dans ces colonnes, il est traditionnellement l’heure du bilan en forme de best-of, soit la play-list finale qui m’a accompagné au fil de ces douze derniers mois.

Douze albums en forme de valeurs refuges où apparaît très nettement la prédominance du métissage du jazz avec les musiques du monde (on le constate année après année), et notamment l’influence évidente des rythmes venus d’Afrique (mais aussi des DOM caribéens) qui -si l’on ose dire- se taillent ici la part du lion. Autant d’albums qui ont su, en ces moments peu réjouissants, ensoleiller notre quotidien plutôt morose en distillant chaleur vibrante et joyeux réconfort. Un bel «Hymne à la Vie» comme le proclamaient dès le tout début d’année les Lyonnais Pat Kalla et le Super Mojo que l’on a choisi de placer symboliquement en tête de cette sélection qui bien sûr n’engage que son rédacteur. Voilà en tout cas de bonnes idées cadeau pour les retardataires, à quelques jours de Noël. Alors n’hésitez pas !

 

PAT KALLA & SUPER MOJO «Hymne à la vie»( Puravida Sounds / Heavenly Sweetness)

Antidote radical à la pandémie qui a plombé l’ambiance, un concentré de groove offert par le chanteur d’origine camerounaise et son gang de joyeux rythmiciens qui mixent, dans ce cocktail euphorisant, high-life ghanéen, rumba congolaise, semba angolais et afrobeat nigérian, le tout agrémenté de saveurs caribéennes et où l’hommage évident au makossa (ici plus disco que soul) du disparu Manu Dibango resplendit. Un Hymne à la Vie parce que La vie c’est joli, et parce qu’avec eux Il fait beau sous la pluie. On a envie de danser une Canette à la main, de chalouper sensuellement sur une Cumbia de Paris, et s’étreindre par un Calin Brésil. Si on s’aimait ? demande Pat. Hé bien c’est fait, Mon Ami… (voir chro ici).

 

JEAN-PHILIPPE FANFANT «Since 1966» (Klarthe Records)

L’un de nos plus éminents batteurs, habitué à accompagner les  grandes stars d’ici et d’ailleurs depuis trois décennies, passe enfin sur le devant de la scène en fondant son propre groupe et en publiant son tout premier album perso. Eclectisme des influences, brassage culturel et métissage sont au rendez-vous de ce condensé de rythmes afro-caribéens qui convoque une partie des amis qui ont jalonné son incroyable parcours. Un agglomérat de pointures parmi ce que les îles (Guadeloupe, Martinique, Réunion) et au delà nous ont offert de meilleur. Une très encourageante Lueur d’espoir…(voir chro ici).

 

MILES DAVIS «Merci Miles» Live at Vienne 1991 (Rhino / Warner)

Ce n’est certes pas une création de l’année, mais la publication en juillet dernier de ce live inédit du Miles Davis Group, à l’occasion à la fois du 40e anniversaire de Jazz à Vienne et des trente ans du passage  inoubliable du mythique trompettiste et de son band faramineux (Ah les chorus fous de Kenny Garrett !…) sur la scène du festival est évidemment un événement majeur. Un hommage posthume à un génie musical incontournable du XXe, une immense et délectable surprise- totalement inespérée- qui en fait bien naturellement l’un des disques tout à fait indispensables de cette année. (voir chro ici).

 

MATTHIEU SAGLIO QUARTET & Guest «Live in San Javier 2021» (Pulpito Records)

Comment ne pas retrouver, forcément, cet autre live dans ce best-of, alors que l’album studio de notre violoncelliste adoré y a trusté la première place l’an dernier ? C’était déjà pour lui aussi, au travers de ses sublimes compos, comme une sorte de best-of résumant vingt ans d’une carrière internationale menée avec brio et où il aura marié magistralement tous les genres qu’il aura abordés, du classique au jazz, du baroque aux musiques du monde, dont le flamenco de l’Espagne où il s’est installé. Ne pouvant tourner avec la flopée de grands noms qui l’entouraient sur ce projet, il en a réuni quelques uns en montant son quartet qui, au gré des concerts, peut s’agrandir avec la complicité de certains guests (idem chez notre ami Fanfant), comme ce fut le cas en juillet dernier à San Javier puis à Torrent, deux grands festivals espagnols. Et comme toujours avec Matthieu, la beauté sonore et l’émotion sont bel et bien au rendez-vous. (voir chro ici).

 

THE VOLUNTEERED SLAVES « SpaceShipOne » (Day After Music / Kuroneko)

Peu médiatisé, ce collectif jazz protéiforme et très roots en est pourtant à son cinquième album en vingt ans de présence, mêlant dans une subtile alchimie jazz-funk, afro et électro, pour aller de plus en plus vers des sonorités planantes, aériennes voire franchement galactiques puisque ce dernier opus offre en fil rouge des réminiscences seventies très cosmiques, notamment sous la férule de l’orgue du grand Emmanuel Bex. Et d’y révéler, s’il en était encore besoin, le sens mélodique du sax Olivier Témime qui offre, aux côtés de la rythmique impeccable tenue par la basse d’Akim Bournane et la batterie de Julien Charlet, un groove rectiligne des plus fluides. Dans ces compos pour moitié signées par le pianiste Emmanuel Duprey, la musicalité est d’une ébouriffante richesse. (voir chro ici).

 

NATACHA ATLAS «The inner & the outer» ( Wise Music)

Parmi les exceptions de cette play-list, ici on ne groove pas vraiment au sens strict du terme mais, en matière cosmique là aussi, qu’est ce qu’on plane ! Fruit d’une introspection menée durant les confinements, ce concept-album de la chanteuse belge d’origine égypto-britannique (révélée en son temps au sein de Transglobal Underground) revient au travail d’hybridation qu’elle a toujours mené entre musique arabe et électro. Avec son compagnon le violoniste Samy Bishaï, éminent designer sonore, notre hôtesse de l’air favorite signe l’album le plus contemplatif de l’année, un down tempo alangui et extatique qui n’est pas sans rappeler parfois le trip-hop anglais nineties de Massive Attack et de Morcheeba. Soutenant les vocalises arabisantes de la chanteuse, le bugle magique de Yazz Ahmed contribue pleinement à nous scotcher en orbite, comme si Pink Floyd avait invité Nils Petter Molvaer ou Erik Truffaz à monter dans la fusée. Good trip! (voir chro ici).

 

DOBET GNAHORÉ «Couleur» (Cumbancha)

Reine de la musique ivoirienne mais installée depuis longtemps en France, la chanteuse et danseuse Dobet Gnahoré est retournée s’installer en Afrique dès le confinement du printemps 2020. Historiquement portée vers la musique acoustique, elle a profité de cette ré-immersion pour se frotter aux talents de son pays d’origine et rompre avec cette habitude au travers de ce sixième album bien nommé Couleur, gorgé de groove afro-pop et électro. Autant de titres solaires, emplis d’espoir, d’abnégation et d’optimisme, notamment concernant les femmes africaines qu’elle enjoint de s’émanciper. Elle même femme de conviction et de croyance forte, elle déborde d’énergie et de joie dans cet opus très dansant où ses textes très pertinents sont chantés dans un savant mix de français et divers dialectes africains. L’un des disques les plus positifs de l’année. (voir chro ici).

 

ANGELO MARIA «Afromando» (Collectif Bus 21)

Si le claviériste Philippe Codecco vient du rock, ses longs séjours en Afrique lui ont inspiré de nombreuses compos radicalement afrobeat qu’il a confiées à un collectif de jeunes musiciens issus des conservatoires de Grenoble, Chambéry, et Paris, et qui désormais portent avec lui sur scène ce répertoire incandescent. Si le batteur d’origine réunionnaise Théo Moutou donne le tempo, appuyé de la lourde basse de Juan Villarroel, Philippe avec le pianiste Charles Heisser qui le seconde aux claviers soutiennent l’ambiance que vient strier de ses riffs acérés le guitariste tout en finesse Martin Ferreyros. Mais le show (très chaud) est garanti avec les chorus hallucinés du jeune prodige multicarte Pierre-Marie Lapprand, un saxophoniste débridé qui emprunte tour à tour à Manu Dibango et à Macéo Parker pour ouvrir des espace sonores aussi vastes que les plaines africaines, jusqu’à atteindre une plénitude radieuse. Une impressionnante révélation. (voir chro ici).

 

MONOSWEZI «Shanu» (Riverboat Records)

C’est sans doute le groupe le plus oxymorique de l’année puisqu’il se situe sur le genre inconnu jusqu’alors de l’afro-nordique. Etonnant,non? aurait dit Desproges à propos de ce combo de world-jazz sans aucune frontière qui réunit, autour de la chanteuse-conteuse zimbabwéenne Hope Masike (qui manie à merveille le mbira, piano à doigts traditionnel dont le rôle est primordial dans leur compos), quatre garçons multi-instrumentistes : le compositeur Hallvard Godal, le Mozambicain Calu Tsemane, et les deux nordiques Putte Johander et Erik Nylander. D’où l’acronyme Monoswezi, contraction de Mozambique, Norvège, Suède et Zimbabwé. Si la musique africaine est bien au cœur de leur inspiration avec des compos héritées des traditions locales, la fameuse patte du jazz scandinave apporte une particularité qui fait toute la singularité de ce groupe qui vous accrochera l’oreille très aisément (voir chro ici).

 

LEHMANNS BROTHERS «The Youngling.Vol.1» (10H10 / Cristal)

Dignes héritiers des grands funkers afro-américains qui les inspirent depuis le lycée où ils se sont rencontrés il y a dix ans, les toujours jeunes Angoumoisins maîtrisent leur sujet en matière de jazz -funk, genre que ces sympathiques frenchies bien dans leur époque revisitent avec conviction en y instillant des échos actuels de hip-hop, nu-soul et house. Une alchimie rythmique basse-batterie qui porte le groove à incandescence, sous les coups de boutoir d’une section cuivres ici renforcée, d’une guitare résolument rock, et de la voix adéquate du leader métissé Julien Anglade qui maîtrise parfaitement la langue d’outre-Atlantique et manie en expert son clavier vintage Prophet. Après l’excellentissime premier EP «Another Place» déjà indispensable, ces vrais brothers de cœur enfoncent judicieusement le clou, toujours en version EP. (voir chro ici).

 

LEON PHAL QUINTET «Dust to Stars» (Kyudo Records)

Repéré dès son premier album par le Rezzo Focal qui lui a valu d’être lauréat des tremplins de Jazz à Vienne puis du Nancy Jazz Pulsations, le jeune saxophoniste champenois confirme avec ce second opus mixé à Lausanne par Benoît Corboz (Truffaz)- encore beaucoup plus séduisant – la force de ses compos à la fois mélodiques et groovy où, s’appuyant sur la tradition du hard-bop, il confronte acoustique et électro dans des thèmes qui empruntent au nu-jazz, à la house et au drum& bass. Un sax au son ample et soyeux, bien entouré par ses acolytes parmi lesquels des valeurs montantes comme le claviériste Gauthier Toux ou le batteur Arthur Alard. (voir chro ici).

 

WASIS DIOP «De la glace dans la gazelle» (MDC / PIAS)

Après s’être adonné à de nombreuses B.O pour le cinéma, le parisien de Dakar Wasis Diop nous est enfin revenu avec de nouvelles compos bien à son image, mêlant élégante musicalité et poésie humaniste déclamée en français, langue qu’il cisèle en orfèvre tandis que les volutes aériennes de sa guitare cristalline et réverbérante déploient leurs effets hypnotiques. Un album d’une extrême délicatesse qui s’apparente à de la dentelle brodée, et qui aura pleinement contribué à la douceur printanière. (voir chro ici).

 

 

 

NB : Cette liste, toujours difficile à arrêter tant les très bons albums ont proliféré cette année, aurait pu aussi comprendre quelques autres de mes gros coups de cœur comme par exemple en matière de blues ceux de Superdownhome (No balls, no blues chips), d’Archie Lee Hocker (Living in a Memory) et de Joe Barr & Breezy Rodio (Soul for the Heart) tous chez Dixiefrog, celui du merveilleux ensemble corse L’Alba (A Principiu) en musiques du monde, du renversant compositeur Isfar Sarabski (Planet) pour les amoureux du piano.

Pour ce qui est du groove, on n’oublie pas non plus les remix du mythique Tourist de Saint Germain qui a fêté ses vingt ans déjà, et, sans vouloir être chauvin, nos Lyonnais Joao Selva avec le néo-disco brésilien de son Avegar ou encore nos Buttshakers avec la soul puissante et engagée d’ Arcadia.

 

Ont collaboré à cette chronique :

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