Ludovic Louis «Rebirth» (LL Productions)

 

La trompette de la renommée

 Paru il y a quelques mois déjà, il aurait du avoir toute sa place dans le best-of de l’année écoulée, mais je n’ai découvert cet album que tout récemment en rencontrant son auteur, Ludovic Louis, lors du concert de Jean-Philippe Fanfant. A l’instar de son ami batteur, le merveilleux trompettiste aura mené vingt ans d’une brillante et intense carrière transatlantique dans l’ombre des géants avant de se lancer à son tour dans son premier album solo (mais où il est loin d’être seul !). Et comme lui encore, de nous livrer un superbe condensé de toutes les influences qui l’ont nourri, entre jazz-funk, soul et pop heavy, sans oublier bien sûr les musiques caribéennes de ses origines martiniquaises. Une charpente façonnée au fil d’un parcours qui tiendrait du conte de fée et ferait rêver plus d’un jeune musicien français si, au talent, ne s’ajoutait un travail incessant.

 

Né au Havre en 1980 dans une famille baignée de musique, il a commencé  dès cinq ans par le piano avant de passer à la trompette à huit. Après une scolarité musicale parfaite entre la réputée école de jazz JUPO et le Conservatoire du Havre, l’ex élève de Sylvain Maillard puis d’Alain Loisel décroche la médaille d’or en trompette classique. Fan de Miles Davis et de Roy Hargrove, il entamera sa carrière à Paris dès 2003 avant de croiser Lenny Kravitz en 2009, avec lequel il fera le Grand Rex puis s’embarquera pour ces dix dernières années où, aux côtés de la star planétaire, il va pouvoir lâcher ses solos d’impro sur les scènes des plus grands festivals du monde. Et de faire le grand saut en 2013 pour s’installer pleinement en Californie, à Los Angeles où le désormais réputé trompettiste frenchy de Kravitz va également travailler avec les Black Eyed Peas, Kanye West, Robin Thicke, Jimmy Cliff ou les légendaires The Meters. Excusez du peu !

 Partagé entre Etats-Unis et Paris où il a joué aussi bien avec Pagny, Trio comme avec les rappeurs Orishas, et où il travaille actuellement avec Christophe Maé et Slimane, Ludovic a désormais bien posé son image à la fois de musicien, improvisateur, compositeur et arrangeur. Il est également comédien ou musicien pour divers gros programmes TV qui ont contribué à sa notoriété, des Grammys Awards à The Voice en passant par Dance with the Stars, et joue aussi le rôle du trompettiste d’un club de jazz dans la série «Eddy» de Damien Chazelle sur Netflix. Le voilà désormais producteur de ce premier opus à son nom, édité sur son propre label, marquant une étape au cap de sa quarantaine.

Une armada de pointures

 Un  explicite «Rebirth» qui le fait « renaître » en pleine lumière et qui porte aujourd’hui à maturité tous les fruits de ses nombreuses et exceptionnelles rencontres de par le monde, évidemment avec un casting poids lourds qui réunit des deux côtés de l’Atlantique et du Pacifique une armada de pointures en guest. Aux baguettes tenues par Nisan Stewart, incontournable drummer de L.A  spécialiste du R&B et du hip-hop (Beyoncé, Jay Z, Jammie Fox…) s’ajoutent celles de Gorden Campbell (George Duke, EW&F, Whitney Houston..) mais aussi notre frenchy Romain Joutard (joker de Fanfant sur The Voice et avec Christophe Maé). Coté basses, que du beau monde encore avec l’immense Brandon Brown (Isaac Hayes, Stevie Wonder, Smokey Robinson…), Henri Dorina pilier de la scène française depuis quarante ans, et JJ Smith. Pas moins de quatre guitaristes sont convoqués dont le talentueux Hailé Jno-Baptiste et pour un titre Kamil Rustam, grande figure hexagonale qu’on avait un peu oublié depuis qu’il mène lui aussi une brillante carrière à Los Angeles. Egalement de la dream-team de Fanfant (mais aussi de Pagny et Maé), on retrouve le pianiste désormais incontournable Vincent Bidal (Ayo, Loïc Ponthieux, Natasha Saint Pier, Mylène Farmer) clavier maître sur la moitié des morceaux, tandis que George Laks et Ric’Key Pageot en guest le rejoignent à l’orgue.

Entre sensualité et groove infernal

 Enregistré et mixé entre Los Angeles et Paris avec bien entendu un super son, l’opus généreusement garni de onze titres regorge de pépites en tout genre à l’image de la palette exhaustive du souffleur qui les parsème d’hommages. A la Martinique d’abord avec Madinina, court thème d’intro (repris aussi en outro) entamé par le bruit de la mer et mariant la flûte de Mario Masse au tambour bèlè de Thierry Boucou Pastel. Une ouverture vers trois titres placés sous le signe d’une grande sensualité, dès le groove raffiné de Which way to go où nous enveloppent le piano de Bidal et la basse de Dorina, et sur lequel la trompette vient (en)chanter sa mélodie. Très évocateur par son titre, Sunset on the Beach où s’énamourent piano délicat et trompette feutrée, nous suspend à ses notes aériennes, ouvrant fortuitement De bon matin qui suit, où l’on s’imagine bien faire un lever très slowly face à l’océan, dans la douceur ouatée de la basse en guise de couette et où la trompette s’incruste lascivement mais d’une puissante présence, offrant un (sunset) boulevard au chorus de guitare finement maîtrisé par Hailé Jno Baptiste.

A la cinquième plage, Rebirth vient trancher sec dans la sensualité ambiante, avec son gros son de pure machine à groove sous la férule de mister Brandon Brown. Etincelant avec sa section cuivres (à la trompette de Ludo s’ajoutent le sax de Jacob Scesney et le trombone de Lasim Richards), le titre éponyme a tout d’un gros hit funky façon No Jazz, avant un break inattendu et débridé, enflammé par une guitare très rock, comme un clin d’œil à l’univers de Kravitz où la trompette part en folie free. Un dérapage savamment contrôlé avant que tout rentre dans l’ordre sur l’autoroute rectiligne du groove. Comme une parenthèse vitaminée avant que la douceur se réinstalle dans la nostalgie de Missing You, d’une lumineuse tristesse pour évoquer l’éloignement familial, où le compositeur exilé signe un sublime thème qui vous imprime d’emblée, propice à des chorus enchanteurs, lorgnant vers la ballade caribéenne et où les superbes chœurs du final se teintent du Brésil. Bel hommage aussi à sa femme Eva au travers de Nothing but You rythmé par une guitare acoustique et où la trompette guillerette donne un ton très enjoué à la ballade.

La patte L.A

 Seconde étape de l’album, c’est cette fois It’s not easy to say sorry qui marque le pas vers trois derniers titres enflammés, encore une pépite ouverte sur un lit d’orgue bluesy avant de développer son groove salace où les cuivres viendront envoyer du bois. Pas de doute, nous sommes bien dans l’univers du jazz-funk californien des année 80-90. Une patte très US que l’on retrouve pareillement dans la pop-rock heavy de LH to L.A où guitare, orgue et trompette se lâchent à fond et balancent du très lourd avec un final digne d’un live. Toute une époque avec un son west-coast bien spécifique, mais à laquelle on préférera encore sa précédente, celle du funk black débridé des seventies et ses mémorables partys, comme nous y entraîne le très cuivré et irrépressible Everybody où Ludo donne aussi pour la première fois de la voix. So amazing. Alors, Enjoy, everybody !…

 

 

 

 

Ont collaboré à cette chronique :

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