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Musiciens… Intermittents… où en sommes-nous ?

Il y a trois sortes de musiciens professionnels : les permanents, les enseignants et les intermittents. Les premiers ont des contrats à plein temps avec un orchestre, les seconds ont un ou plusieurs postes en école – et pour la plupart font aussi des concerts, les troisièmes changent plus d’employeur que de chemise – et parfois enseignent un peu, en complément.

Comme il n’existe [NdlR : quasiment] pas d’orchestre permanent dans le jazz, les jazzmen et jazzwomen professionnels appartiennent forcément aux deux dernières catégories.

Aujourd’hui la situation des enseignants et peu enviable : promenés de décrets en décrets plus ou moins compréhensibles, ils sont parfois en « présentiel » – avec mesures barrières parfois difficilement applicables, des consignes peu claires – parfois en « distanciel », sans pour autant le matériel ou la formation adéquats. Néanmoins leurs revenus sont maintenus, ce qui n’est pas le cas des intermittents.

Revenons en arrière, avant la crise, et expliquons ce qu’est la vie d’un musicien intermittent du spectacle : l’intermittent n’a pas d’emploi fixe, si certains, c’est assez rare, peuvent ne travailler que pour un seul employeur (une compagnie, une structure de production…), il signe un contrat de travail différent à chaque prestation (résidence de répétition, concert, série de concerts, tournée…). En contrepartie de cette précarité, les intermittents bénéficient d’un régime particulier de l’assurance chômage, qui leur permet de toucher des allocations entre deux contrats. Ce régime fut créé à l’origine en 1936 pour les besoins des producteurs de cinéma, qui ne trouvaient pas de techniciens prêts à travailler sur des contrats aussi courts : c’est bien un besoin « patronal », et en tant que tel, il s’appuie lui-même sur une contrepartie, qui permet à la « main d’œuvre » de rester en situation précaire et donc d’être suffisamment malléable pour accepter tout type de contrats même à des conditions douteuses. En effet l’intermittent doit réaliser au moins 507h de travail par an (les prestations au « cachet » que sont usuellement les concerts et répétitions des musiciens comptant pour 12h) pour maintenir ses droits ouverts, s’il n’y parvient pas, il perd ses droits au chômage et se retrouvera sans aucun revenu en dehors de ses contrats de travail.  507h, dans un milieu aussi difficile que le jazz, où les clubs sont peu nombreux et ont peu de ressources, ce n’est pas rien, c’est donc des heures et des heures de mail et de téléphone pour trouver des contrats, entre les heures de travail de l’instrument : en résumé, un travail à plein temps, des revenus corrects sans être mirobolants, une précarité perpétuelle et les difficultés qui vont avec – crédit et location en tête de liste. L’objectif n’étant pas ici de faire pleurer sur une situation la plupart du temps choisie mais d’expliquer le contexte d’avant la crise.

Début 2020 est arrivé le COVID et tout s’est arrêté, comme vous le savez. D’abord les grandes salles (fermées depuis le 4 mars), puis les petites, puis le confinement et les cascades d’annulation qui ont conduit a un été quasiment blanc, là où la plupart de l’activité des musiciens se concentre. S’il y a eu quelques possibilités de jouer à l’automne, vous êtes bien placés pour savoir qu’elles étaient assez rares, et que tout s’est à nouveau stoppé fin octobre. Les cascades d’annulations continuent : c’est maintenant les festivals de l’été qui commencent doucement à annoncer que leur édition 2021 n’aura, non plus, pas lieu, et les récentes annoncent de Roselyne Bachelot sur les conditions dans lesquels ils pourront se faire vont accélérer le processus.

Moralement, c’est très difficile de ne pas pouvoir exercer son métier. Mais les conséquences financières sont importantes aussi : en effet une allocation chômage (52€/jour pour les musiciens en moyenne, les musiciens de jazz se situant plutôt en bas de l’échelle) c’est beaucoup moins qu’un jour de travail (le cachet minimum pour un concert dans une petite salle étant d’environ 85€ net). Vivre sans salaires, c’est donc se voir amputer d’une part de ses revenus. En sus, les musiciens qui font des enregistrements touchent également des droits d’interprètes, et les compositeurs des droits d’auteurs : ces revenus annexes sont également gravement impactés par la crise, malgré quelques mesures de compensation.

Mais cette absence de possibilité de travailler a très vite provoqué d’autres urgences. Je le disais, 507h par an peuvent, pour certains, être difficiles à atteindre. Dès le début de la crise COVID, ce sont donc de nombreux musiciens privés d’emplois qui se retrouvaient en danger de perdre également leurs droits au chômage faute d’avoir assez travaillé.

Des syndicats dont la CGT spectacle et des collectifs se sont immédiatement mis en mouvement, pour mettre en lumière cette situation – les possibilités d’action pendant le premier confinement étaient assez limités, même si des manifestations « à 10 » ont pu avoir lieu à partir de début mai. Deux pétitions notamment ont rassemblées 200 000 signatures, réclamant notamment une « année blanche » pour que les intermittents ne perdent pas leurs droits.

Suite à ces actions, le 6 mai, le président Macron réunissait ce qu’il estimait être les représentants du secteur culturel (des personnalités triées sur le volet, ni syndiquées ni membres d’un collectif) et faisait ses annonces pour sauver le secteur, la plus retentissante étant celle-ci : « je veux qu’on s’engage à ce que les artistes et techniciens intermittents soient prolongés d’une année au-delà des six mois où l’activité aura été impossible ou très dégradée,  c’est-à-dire jusqu’à fin août 2021 » (c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=lNcwmIqUY0U à 8’35). C’était déjà un soulagement pour les intermittents indemnisés de ne pas pouvoir se retrouver à la rue avant cette date. Mais nous voyions déjà les zones d’ombres :

  1. cela ne concernait que les intermittents en cours d’indemnisation : ceux qui avaient eu un accident de parcours avant la crise, ou qui étaient en début de carrière et n’avaient pas encore réunies leurs 507h, n’étaient pas du tout pris en compte. Ils n’auront eu au final qu’une aide ponctuelle de 1500€ pour certains, et du temps supplémentaires pour faire leurs heures et accéder à l’indemnisation, ce qui aide peu vu la situation : pour les musiciens il n’y a quasiment aucun travail possible.
  2. Nous avions déjà conscience que le travail ne reprendrait pas normalement en septembre 2020 et ce fut pire que ce que nous imaginions. Double conséquence : malgré les mesures de sauvegarde, une grande partie des musiciens n’auront pas leurs heures en août 2021, et ils n’auront donc eu qu’un sursis d’un an avant de plonger au RSA ; pour ceux qui auront leurs heures, en août 2021 leur nouvelle « allocation journalière » de chômage sera calculée, comme d’habitude, sur les 12 derniers mois, soit un an quasiment sans travail : une nouvelle perte de revenus à prévoir pour une population qui a déjà payé beaucoup de l’interdiction qui lui a été faite d’exercer son métier.
  3. Cette mesure de sauvegarde ne concernait que l’assurance chômage, mais d’autres droits sont conditionnés à des heures de travail : c’est le cas du droit à avoir un congé maladie ou maternité indemnisé (600h dans l’année ou 150h dans le trimestre). Les congés payés, la retraite, la formation, sont également proportionnels aux cotisations dégagées donc au travail salarié effectué. Aucune compensation n’existe à ce jour sur l’ensemble de ces droits sociaux.

La reprise totale du travail s’éloigne de plus en plus, aussi vite que se rapproche la fin des droits. Après des déclarations enthousiastes de la ministre Bachelot sur la prolongation de l’année blanche, l’heure est au rétropédalage : une étude est confiée à M. André Gauron, de la cour des comptes, pour « trier » les intermittents qui peuvent avoir besoin d’une prolongation (ou une aide sociale, le terme figure dans sa lettre de mission) et les autres qui sont réputés s’en sortir comme ça. Ce tri est impossible, ni par métier (nos métiers sont transversaux et s’exercent dans plusieurs secteurs professionnels, certains à l’arrêt, d’autres non), un tri par situation ne peut conduire qu’à une course au moins disant, et donc à des baisses de revenus généralisées.

Car à moins d’une prolongation globale pour tous, les intermittents, dans le meilleur des cas, verront à partir de septembre 2021 leurs nouvelles allocations calculées sur la moyenne de leur travail de septembre 2020 à août 2021. C’est donc une baisse de revenus généralisée à long terme pour une population qui a déjà beaucoup payé la crise, le chômage partiel n’ayant quasiment pas fonctionné dans le secteur (moins de 10% des musiciens y ont eu – très partiellement – accès, selon une étude du SNAM-CGT d’octobre 2020, dont vous pouvez observer l’ensemble des conclusions – très parlantes – ici : https://www.snam-cgt.org/wp-content/uploads/2020/11/Enqu%C3%AAte-SNAM-Crise-Covid-et-emploi-des-musicien%C2%B7ne%C2%B7s-intermittent%C2%B7e%C2%B7s-v6.pdf).

Face à cette situation, les syndicats de salariés du spectacle réclament de Macron qu’il tienne sa promesse, que les droits des intermittents soient maintenus sans condition jusqu’à un an après la reprise totale du travail. Ils exigent que les droits à congé maternité, maladie, soient maintenus, que les cotisations retraite, formation, prévoyance, congés payés, soient compensés.

Ils réclament également, conjointement avec les syndicats d’employeurs du secteurs, un fonds d’urgence pour les artistes, qui finance le travail actuellement autorisé (répétitions, créations, résidences, captations) mais qui ne peut avoir lieu, en dehors d’artistes de certaines compagnies aux reins très solides, que bénévolement

Cette dernière proposition a été dernièrement balayée d’un revers de la main par le ministère… Pourtant le 6 mai 2020 Emmanuel Macron déclarait également : « on va donner, par ailleurs, avec beaucoup de projets, les heures qui permettront de créer et à tous ces artistes et techniciens, de ne pas activer ces dispositifs. » Amnésie ? Panne à l’allumage ?

Face à ce mutisme et ces situations qui se dégradent, la mobilisation s’amplifie : des manifestations et occupations ont déjà eu lieu un peu partout en France.

À Lyon, mardi dernier, sur l’impulsion du Collectif Unitaire 69 et de la CGT spectacle, nous avons occupé l’Auditorium pendant les répétitions des « Victoires de la musique classique », obtenu une prise de parole et qu’une délégation soit reçue par Mme Bachelot. 

Un nouveau rendez-vous est pris ce jeudi 4 mars à 14h30 devant la Halle Tony Garnier, pour célébrer ensemble, artistes, techniciens et public, le triste anniversaire de la fermeture des salles de 5000 places. »

Qui peut également se montrer au travers de cette pétition : https://www.change.org/p/emmanuel-macron-urgence-pour-le-spectcale-409f9cc9-5204-4615-b139-02d2b0fb7fe3?utm_content=cl_sharecopy_25956588_fr-FR%3A0&recruiter=1165269748&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition&utm_term=6f5d23355d6548e395c40cbac7c3310d

Antoine Galvani
Délégué du SNAM-CGT et membre de la commission sociale de la CGT spectacle

Ont collaboré à cette chronique :

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