(69) RhôneA Vaulx Jazz

Nik Bärtsch’s Ronin à Vaulx-Jazz le 30/03/19

Atmosphérique trip

Double plaisir de la découverte pour le chroniqueur samedi, soirée de clôture du festival A Vaulx-Jazz, puisque contrairement à certains de mes camarades, je n’avais encore jamais vu ni Nik Bärtsch’s Ronin ni Mélanie de Biasio.

D’abord donc NBR, le groupe du compositeur et pianiste zurichois Nik Bärtsch, rentré la veille d’une tournée américaine, avec au répertoire leur dernier album « Awase », cinquième livraison chez ECM depuis la signature de la formation en 2005 sur le prestigieux label allemand. Pour peu que l’on connaisse les canons du genre, pas de doute, les critères esthétiques inhérents à cette distinctive étiquette sont assez flagrants.

Dès l’intro qui prend longuement son temps, on sait que l’on a ici affaire à de la musique climatique où l’étirement des phrases répétitives que chacun des quatre hommes en noir se distribuent porte jusqu’à l’hypnose. Progressif par paliers, le rythme entêtant monte inlassablement, martelé par le piano percussif d’un Nik Bärtsch en piqué sur les aigus et soutenu par la basse claquante de celui qui a rejoint le groupe désormais en quartet, Thomy Jordi. Métronomique comme le batteur Kaspar Rast, l’homme qui tient la bien nommée Précision (modèle de basse Fender) donne l’impression de jouer avec un médiator alors que seuls ses doigts pincés produisent ce spécifique effet. Là-dessus viennent se dérouler les lumineuses mélodies au son étincelant de la clarinette basse, puis du sax, cuivres soufflés par le fidèle Sha à la patte de velours. Une bonne douzaine de minutes plus tard vient un second titre pareillement entamé dans une quiétude minimaliste avant que soudainement cymbales, piano et descente frénétique sur le manche de la basse nous extirpent telle une bourrasque de notre rêverie. Comme de rigueur chez Nik Bärtsch, le baromètre n’est jamais fixe et ne cesse de s’affoler en d’inattendues oscillations. Mais l’horizon s’éclaircit et le calme revient après cette tempête de variations rythmiques fulgurantes au groove funky jazz-rock.

Entre envoûtement et incandescence

Déjà quarante minutes de concert et l’on ne sait plus si l’on est passé à un troisième titre ou toujours dans le second ! Chez NBR visiblement, on est dans un timing presque magmaïen, avec des pièces musicales qui ne s’embarrassent pas de regarder la montre. Puis le piano restera seul confronté à une basse sur laquelle se tricotent de superbes harmoniques pour faire chanter les cordes, avant que batterie et sax apportent un retour de flammes dans une rythmique toujours incandescente. Là encore étirés à l’infini, les motifs atmosphériques développés en boucles jusqu’à la transe nous mènent, comme ensorcelés, à l’envoûtement. Au bout d’une heure intense vient la fin du set, prolongé d’un rappel frisant là encore le quart d’heure avec une compo des plus syncopée, toujours basée sur une rythmique hachée sur laquelle le piano papillonne dans les aigus avant de s’achever sur un final crépusculaire.

Vous avez dit zen-funk ?…

Définie par Nik Bärtsch lui-même comme « zen-funk » et présentée à la fois comme sérielle et groovy, la musique de son groupe sensée se situer « au carrefour de Steve Reich et de James Brown », est assurément très personnelle, saisissante et réellement passionnante. On reste cependant dubitatif quant à sa définition. Certes obsédante par ses motifs minimalistes en circulation répétitive qui rappellent les maîtres référents du genre sériel contemporain, comme Reich ou Glass, son esthétique sonore particulière et effectivement basée sur l’ostinato s’en éloigne vite cependant. Ce qui est certain en revanche, c’est que ces compositions visent l’effet maximum par un minimum de moyen, confortant l’idée du groupe « d’atteindre l’extase à travers l’ascétisme ». Toute une philosophie (domaine qu’il a par ailleurs étudié) pour Nik Bärtsch, passionné et influencé par la culture japonaise. Ce n’est pas un hasard si son groupe s’appelle Ronin, comme les samouraïs solitaires dont il reprend l’étonnant look vestimentaire, ni que cet album soit baptisé Awase, terme issu des arts martiaux (aïkido notamment) et évoquant la fusion des énergies (ici pleinement réussie !).

Quant à évoquer James Brown, franchement, on ne voit pas, mais alors pas du tout le rapprochement ! A chacun son ressenti et les mots que l’on applique sur ce que l’on entend. NBR sait assurément développer par instant un groove fluide et fortement appuyé sans pour autant que la musique puisse être assimilée à du funk au sens black-américain du terme. Quant à l’esprit zen, il y en a sans doute bien un dans la portée des compos de NBR, mais le tonitruant reprenant souvent le dessus sur le contemplatif béat, cela les éloignent des qualificatifs abstract, ambient ou lounge qui définissent généralement la zen music. Personnellement, j’ai d’évidence pleinement trouvé ma zénitude un peu plus tard, à l’écoute du trip-hop éthéré de la sensuelle Mélanie de Biasio…

Ont collaboré à cette chronique :

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