chronique de CD

Origlio/Edouard/alem « Bogota Airport »

Des projets emmenés par Alfio Origlio, ce trio est très certainement le plus original. Si vous ne le connaissez pas encore malgré le fait que nous vous avons déjà maintes fois incités à le suivre en concert, tentez d’imaginer, oui je sais ce sera difficile… Aux claviers du leader, pianos acoustique et électrique, synthétiseur et autre clavier de basse pour délivrer les lignes du même nom, il s’est adjoint la collaboration et presque la fusion de deux maîtres : l’un utilise ses paumes, ses doigts, ses mains qu’il prolonge parfois par des baguettes et autres balais en tous genres pour faire sonner son kit de percussions et quelques cymbales aussi : Stéphane Edouard ; l’autre n’a que sa bouche, il est human beatboxeur : Alem (Maël Gayaud).

L’histoire a commencé à deux, avec le vocaliste, par un premier concert en septembre 2012, quelques autres puis, en 2014, ce besoin d’un trio. Il est presque nécessaire dès lors, mais pas forcément indispensable, de « voir » cette musique pour tenter d’identifier qui fait quoi; la curiosité supplante un peu l’écoute à ce moment-là. Comme l’affaire risquait de ne pas forcément se prêter à l’encodage sur un CD, Alfio Origlio a eu l’excellente bonne idée d’individualiser les compositions originales et collaboratives avec des invités… Compte tenu du carnet d’adresses à sa disposition, il suffit d’appeler : certains n’ont pas hésité une seconde, d’autres ont renoncé. Parmi les guitaristes (Alfio dit souvent qu’il aurait aimé être un « guitar hero » …) vous aurez le choix de préférer Emmanuel Heyner, Nguyên Lê, Louis Winsberg ou Cédric Baud, excusez du peu ; pour les voix, par ordre d’entrée en piste également : Hyleen, Célia Kameni, Ibrahim Dabré et Minimo Garay et pour les saxophones Philippe Sellam est solitaire, à l’alto bien sûr mais au soprano également.

De ce gang énergisant je paraphrase mes émotions parlant d’Alem : « Les flots harmoniques se marient avec les polyrythmies incessantes de cette bouche devenue multi-instrumentale. Micro collé devant les lèvres, ce sont toutes les caisses et cymbales de la batterie devenue traditionnelle mais aussi tous les instruments de percussion du panel, y compris les tablas que nous entendons, et quasiment en même temps. Mais ce sont aussi les sons spécifiques inventés par le hip hop avec ses scratchs des turntables, ses samples et surtout ses rythmes endiablés pour lesquels il est impossible de ne pas s’ébranler …/… « . A cette découverte indéniable, les percussions toujours inventives de Stéphane savent aussi donner l’énergie ou la douceur des rythmes les plus actuels qui utilisent également ceux des références historiques des musiques.

En mentor affirmé, Alfio Origlio aime faire partager ses découvertes, ses rencontres. C’est avec la chanteuse Hyleen que les frissons déboulent. Après douze mesures, presque banales, elle s’envole sans crier gare et Last Call devient complètement soulfull (un très beau clip vous les montre tous…), le piano s’efface et le Moog sensible survole à son tour l’ensemble, frissons garantis en vérité…

Sur scène les improvisations sont souvent libres pour le trio, ici l’aventure est orchestrée brillamment pour un éventail d’ambiances. La chronologie des titres est impeccable, Electric Discorder en trio avait lancé l’affaire, le titre éponyme Bogota Airport la redit jusqu’à ce Smoke Bob développé par Alem, provoqué par Alfio et qui, tout en délicatesse, laisse place à Célia Kaméni en choriste puis en chanteuse délicieuse. C’est Inner Waters qu’elle cosigne avec Alfio et fait virer l’affaire vers une musique de l’âme voluptueuse et sensuelle. Louis Winsberg est un soliste magistral, on le sait.

Au passage, Stéphane Edouard aura évoqué les tablas indiens et « dit » son respect pour le batteur Paco Séry, Alfio et Nguyên Lê auront célébré leur hommage à Ennio Morricone.

La musique africaine, Alfio la connait depuis qu’il a succédé à un certain Joe Zawinul au côté de Salif Keïta. Kiba est une autre pièce de choix du disque : Alem l’introduit avec ce très curieux nouvel instrument, le Gubal dont la sonorité rappelle celles des steel drums de Trinidad, la voix d’Ibrahim Dabré puis les incantations exacerbées de Philippe Sellam au soprano.

Délires de Minimo Garay, sur fond d’ambiance de stade de foot hurlant, l’alto de Philippe rageur, presque énervé, puis Alfio calme le jeu au piano acoustique. Ecoutez bien son improvisation : forcément s’y cachent ses propres mélodies qui le hantent indéfiniment, une touche de Sérénade à Loulou

Les compositions d’Alfio Origlio sont comme toujours des airs et de ces harmonies qui sont devenues siennes et qu’il développe infiniment aussi ; voilà bien la musique contemporaine qui fait fusionner les genres et les cultures, voilà le métissage du jour, celui qui fait dire que le jazz est toujours créatif et porteur d’une bienveillance intemporelle.

P.S.: le disque peut être commandé directement auprès des artistes, c’est mieux: http://alfioorigliopro.wixsite.com/alfio-origlio

Ont collaboré à cette chronique :

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