Quiconque veut vraiment devenir philosophe devra « une fois dans sa vie » se replier sur soi-même et, au-dedans de soi…  Du moment que j’ai pris la décision de tendre vers cette fin, j’ai donc par là même fait vœu de pauvreté….

HUSSERL
Méditations cartésiennes, tr. fr. G. Peiffer et E. Lévinas, éd. Vrin, p.15

Invitation

Cela était possible: ouvrir  le « home concert » par une « Invitation (au voyage) », ce thème de Kaper et Webster, un peu  loin de Baudelaire, un peu loin de cette « room full of stranger »,  pour permettre de mettre un peu en présence un musicien et son public

« Time after time
Room full of stranger
Out of the blue
Suddenly you are there « …

 

Durant le confinement Alfio Origlio a donné rendez-vous à ses amis et aficionados pour un certain nombre de concerts en solo, jouant à la maison sur son piano d’étude et de création, concerts retransmis sur Facebook en direct.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela a plutôt très bien marché, les abonnés de la plateforme étant fidèles au rendez-vous, et l’ambiance étant à la fois conviviale et féconde.

A tel point que l’idée est venue de produire un enregistrement piano solo, à partir des thèmes joués en directs, et un financement participatif de tous ceux qui souhaitaient réentendre les compositions d’Alfio, ses arrangements originaux sur quelques thèmes classiques  (ou non) du répertoire, sa manière reconnaissable entre mille de jouer du piano, alliant la robustesse et la délicatesse.

Le CD que nous présentons est le fruit de ces « rencontres ».

 

Invitation donc mais relativement loin des arrangements originaux de Georges Shearing, car Alfio préfère une manière personnelle, créatrice de jouer à la reproduction de l’histoire du jazz.

Alors pourquoi ne pas se laisser « envoûter » par un compositeur du XVIème siècle? Monteverdi, en pleine époque baroque fait partie de ces musiciens qui improvisent déjà, à partir d’une ligne de basse et d’une mélodie. Si Dolce el Tormento… Selon une forme poétique qu’adoraient  les Dante, Pétrarque et autres Ronsard « Si doux au cœur le souvenir me tente », « Si de vos doux regards je ne vais me repaître »…Le jazz n’exclut pas la courtoisie.

De Monteverdi à Herbie Hancock, il n’y a donc qu’un pas, l’étoffe mince de quelques Textures qui peuvent aussi être délicates. La Javanaise y perd aussi en rythme (c’est un choix très assumé par Alfio), en canaillerie ce qu’elle gagne en impressions légères.

 

Ennio emoi. En voilà un titre qui en rabat sur les prétentions narcissiques, et aussi sur la mode qui consiste à « rendre hommage » aux musiciens de préférence morts, car c’est comme cela qu’on les préférerait, ils « coûtent » moins cher. L’émoi dont il est question est cette constante dans l’oeuvre d’Alfio qui est le primat donné aux émotions esthétiques sur les prodiges techniques. Ennio Morricone est une source d’inspiration pour un mélodiste. Et le pas de géant coltranien, loin du jeu de Mc Coy Tyner, C’est sous les doigts d’Alfio un Giant steps mastiqué, digéré, ruminé, bref autre chose. Après tout, disait déjà Epictète, on ne demande pas à la brebis de recracher de l’herbe, mais de donner du lait.

Norvegian wood  (Ah, les Beatles!) ramené à sa plus simple expression d’un morceau de thème, une heureuse harmonisation de substitution venant clore la chanson.

Come back  introduction contemplation et lyrisme, dans l’étude de Bach.

Dans La chanson d’Hélène, Michel Piccoli est redevenu amoureux de Romy Schneider et cela semble plutôt une valse heureuse.

Quatre titres encore que je vous laisse découvrir, 13 en tout pour un Repas de fête, lorsque la Scène est interdite. Et les Lacrimas n’empêchent pas de célébrer les Ascendances, les Nuna et enfin Le Monde qui au delà de l’enfer du quotidien, n’aura jamais été aussi merveilleux (What a wonderful world).

Alfio a choisi ici le dépouillement. Parfois, à peine un thème, parfois une grille où l’on devine que les lions sommeillent.

Mais quelle richesse! L’invisible aux yeux, visible au cœur seulement, l’Essentiel, l’intime!

Ont collaboré à cette chronique :

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