chronique de CD

PierreJean Gaucher « Zappe Satie »

[NdlR : Cela nous arrive parfois de faire une double chronique d’un CD, cela témoigne de l’enthousiasme de notre équipe pour le petit nouveau. Aujourd’hui Laurent Brun et Gérard Brunel se sont collés à la chronique de cet album à sortir mi-mars 2021.]


« Il danse, il piaffe d’impatience. Il ouvre ses parapluies, il nous salue bien bas. Il traine un peu sur le boulevard Montparnasse, rejoint la rue Cortot et marche tout petit, allegro, dans Paris, avec son air accablé morose, en criant à tous les pianistes : ce soir, la seconde mesure se joue à sec ! » *

Chaque période vit les prémices de sa propre destruction, par l’accélération des changements sociétaux. À l’époque, Satie aurait pu croiser les écrits de Walter Benjamin, sur le drame du capitalisme, dont l’accélération et son corollaire, l’agitation, constituent le fondement. Aujourd’hui, le philosophe allemand Harmut Rosa pointe « cette agitation transformative qui justifie l’emploi de métaphores comme fusion, volatilisation, ou encore fluidification des structures sociales ». Mais Satie, avec son ironie, tout droit tirée de la veine dadaïste, n’en aurait que faire, tout du moins en apparence, de la même façon qu’il notera dans l’un de ses cahiers, si l’on en croit l’écrivain et critique littéraire Pierre Jourde que « le jazz nous raconte sa douleur et on s’en fout. C’est pourquoi il est beau, réel… ». Et Pierre Jourde d’en conclure que la beauté, associée au réel, se trouve dans l’au-delà de la souffrance, dans sa transcendance. Satie était sans doute un grand poète.

Agitation et transcendance : ainsi commence et finit le nouvel opus de Pierrejean Gaucher. Je pourrais encore dire ironie et profondeur. Je ressens chez lui une insatiable curiosité qui le pousse à appréhender la musique par ses aspects à la fois ludiques, sensibles et analytiques. Les trois sont puissamment liés. Elle finit par le dépasser et prendre une dimension poétique insoupçonnée.

Pourquoi s’intéresser à Satie après s’être intéressé à Zappa ? Il y a sans doute une filiation entre les deux maestros. Pierrejean Gaucher a remonté le temps, pour revenir à l’un des inspirateurs des musiques du vingtième siècle. Satie était un fouineur, il puisait partout, à toutes les sources sonores, assemblant, recomposant, mixant tous les bouts, les agençant, jusqu’à proposer une musique faisant fi des conventions, bousculant les certitudes, une musique bigarrée, inclassable pour la plupart de ses contemporains, bien en avance sur son temps.

Pierrejean Gaucher opère de la même façon, mais à sa manière. Il part des bouts de l’œuvre de Satie, rajoute des échos de celle de Zappa, incorpore ses propres divagations, thèmes et improvisations. Cela donne un album magique et réjouissant, mêlant l’intelligence conceptuelle à une sensibilité à fleur de peau. J’imagine que chaque musicien, en s’emparant de la partition, a rajouté à cet effet d’une musique qui ne leur appartient plus. A l’écoute de cet opus, on entre dans un univers foisonnant d’idées mélodiques et rythmiques, une construction sonore hors normes. C’est un objet narratif, il y a du mystère, des choses qui se racontent, de la profondeur, du décalage, du goût pour le lyrisme et la dérision, pour la légèreté et la gravité, jamais appuyée. Cela va au-delà du vibrant hommage, c’est une envolée vers du neuf. Quel plaisir à l’écoute !

Cette vaine agitation, qui ouvre le bal, me rappelle le côté film muet. On imagine le Paris virevoltant de la fin du dix-neuvième siècle. Le format court sied à la recherche ludique de Pierrejean Gaucher.

Satie blues ou Satie à la Nouvelle Orléans. Il y a ce dialogue prégnant entre la guitare et la trompette, le tapis soutenant du saxophone (courte apparition du saxophoniste et peintre Paul Vergier) les sons déstructurés du Fender Rhodes. L’écriture est précise, les chorus de toute beauté. C’est intéressant ce qui se passe en deçà des solos, ce sont des histoires dans l’histoire, du relief, comme plusieurs plans superposés, à la manière d’une bande dessinée. Cet effet démultiplicateur est jouissif, nos oreilles sont en constante sollicitation. Le trompettiste Quentin Ghomari se retrouve ici dans un rôle qui lui va comme un gant, comme dans Papanosh. Il a la force d’un Avishai Cohen. Un morceau tout en fluidité. Je reparlerai plus tard du rôle de la guitare dans cet ensemble. **

L’écriture totomatique m’a rappelé l’humour qu’on peut trouver dans l’Arfi, et notamment avec Alfred Spirli et l’effet vapeur. Ou encore chez Pascal Berne avec son spectacle musical théâtralisé Sati(e)rik. C’est un peu un défilé qui tournerait mal, un manège qui aurait du mal à s’ébranler. Encore un format court et une guitare dans l’hyper aigu, un pur bonheur.

La croisade ça use-le départ, le morceau rejoint la vaine agitation, mais dans le sens opposé. Ça s’étire, les sons sont distendus, notamment par l’effet du bottleneck. Pierrejean Gaucher crée des effets de retardement, d’étirement du temps dans le tempo. Le pianiste très inspiré, Thibault Gomez s’en donne à cœur joie. Le Fender Rhodes brouillonne. L’arrangement s’intensifie, ça va crescendo, jusqu’à cette petite mélodie, presque enfantine, évanescente, qui clôt en sobriété.

Circulation fluide opère un décentrage du point d’équilibre. Des riffs s’entrecroisent sur un saxophone en liberté (beau jeu free de Julien Soro). Le morceau se termine en point d’interrogation, une corne de brume.

Les clowns dansent est un morceau d’une belle densité et intensité. Il y a de la matière sonore, un arrangement fourni, de la jovialité, beaucoup de vie, une des pièces majeures de ce disque. La guitare est aux aguets, espiègle. C’est une déambulation, c’est une représentation. La mélodie tourne entre les instruments. La fin est un tourniquet.

Pesée nocturne est un moment poétique, avec crachouillis, comme un vieux disque qui craque. Peut-être l’état d’âme du clown après la représentation. Une gravité de boite à musique. Il y a plusieurs niveaux d’appréhension des événements sonores, là encore, une atmosphère dédoublée, une guitare incisive, un piano dans les limbes. Effet garanti, chacun racontant son histoire.

Gymnopédie 8 ou un hommage aux mélodies les plus populaires de Satie. Les improvisations jouant le rôle de commentaires. Encore une belle texture sonore pour le morceau le plus jazz du disque. C’est une étonnante valse, chaotique, en 11/8, expressionniste. Une illumination, un feu d’artifices. (A souligner le rôle essentiel du batteur Ariel Tessier, tout en délicatesse) Tout est posé avec encore une fois une superbe guitare.

En forme de prune révèle tout le travail rythmique de cet album et son caractère ironique, dadaïste. C’est du cirque. Attention, roulement : pouet ! « That’s the melody »

Sad Satie est une mélancolie, de ces mélodies que l’on retient. C’est une solitude, une profondeur. La batterie retient, la trompette chante, la guitare arpège, en échos inférieurs, comme chez Serge Lazarevitch, le Fender Rhodes s’incruste. Des voix de guitare s’élèvent sur cette beauté émouvante.

Service coupé, ou l’intermède en forme d’interrogation. Une petite pièce ambiante.

L’office des étoiles installe un mystère. C’est une procession, une ballade, pour quatre notes. La texture est mouvante, il y a des hauts, des bas. C’est un long périple, enchanteur. Le contrebassiste, Alexandre Perrot, pétri de musicalité, se fait entendre à l’archet. C’est une musique de la suspension, envoûtante, d’une écriture précise, qui révèle une fois de plus la justesse de cette combinaison de musiciens.

La croisière ça use-le retour ça jazze. Un mode sert de prétexte. Décliné à plusieurs reprises par les instrumentistes. Très beau solo du tromboniste Robinson Khoury qui ne démérite pas de sa réputation de mélodiste hors pair. La guitare éclate en bulles saturées. Magnifique duo entre le Fender Rhodes et la batterie. La guitare se fait incisive une fois de plus.

Qu’est-ce qu’une berceuse pudique ? Une guitare acoustique, en doigtés délicats, à la Bill Frisell, un saxophone tout de douceur.

Le binocle et le moustachu Vous aurez reconnu Erik Satie et Frank Zappa, dans un dialogue improbable, anachronique et pourtant indispensable. C’est le grand art de Pierrejean Gaucher que de les combiner. La contrebasse, élégante, est mise en avant sur des accords introduits par la guitare avec la pédale de volume. C’est une ballade, construite sur plusieurs paliers, plusieurs tonalités. La guitare butine sur un parterre harmonique fait pour elle. Elle surfe sur la vague, fluide, lyrique.

Sad Franky, un intermède avec bottleneck, dans les étoiles. Une tranche lunaire.

Cette danse de travers n°4 est emballante. C’est une danse joyeuse, solennelle, foisonnante, dans laquelle la guitare par son effet reverse hypnotise. J’imagine assez, au cœur d’un rêve, Pierrejean Gaucher demandant à Satie avec qui il aurait aimé jouer : « avec vous, pardi, et puis avec Pat Metheny, et puis Henri Texier ».

Circulation dense reprend la musique fluide en rajoutant des bruitages de la rue. Tout cela finit en cascade, sirène et par ces mots de Franck Zappa: « The easiest way to sum up this tale, it could be anything, anytime, anyplace, for no reason allored ». (Le moyen le plus simple de résumer cette histoire, est qu’elle raconte n’importe quoi. Elle pourrait se passer n’importe quand, n’importe où. Peut-on lui prêter un sens ?)

Serait-ce une ironie de plus ? Face à cette tragédie du non-sens, il faut en rire. C’est ce que propose Pierrejean Gaucher, comme l’avait fait avant lui Zappa et encore avant lui Satie. Soigner notre tragédie d’humaine condition dans la joie, comme aurait dit Nietzsche et après lui Clément Rosset. Ce nouvel opus de Pierrejean Gaucher a cela qu’il est une joie, un bonheur généreux. Quel plus beau cadeau a à nous offrir un artiste ? Qu’une vie passée à remettre tous les jours sur le métier une obsession, un désir (je pense aussi à Joëlle Léandre – pour avoir tout récemment relu son « à voix basse » – ou encore à John Cage, son mentor, qui avait pour la musique de Satie une grande admiration).

Pierrejean Gaucher a pour lui, d’abord, et pour nous, ensuite, le plus grand soin, décapant. Applaudissements !

* extrait de « Les parapluies d’Erik Satie » de Stéphanie Kalfon (éditions Folio)

** L’utilisation du vibrato, des effets de delay, de bottleneck accentue le côté absurde du propos, cette fibre dada, en même temps qu’il participe à l’arrangement sophistiqué et très efficace de l’album. Parallèlement, la guitare devient incisive et précise, tranchante, et conduit la mélodie ou l’improvisation dans des sphères de haut vol. Jouant avec sa guitare tous les rôles possibles (du grave à l’aigu, des sonorités naturelles à l’usage des sons travaillés, par échos, par contrepoint) il inscrit là une de ses contributions les plus remarquables.

Laurent Brun


 

 

Après quarante ans de carrière,  de multiples projets concrétisés par une vingtaine d’albums qui de la période  jazz-rock progressif avec « Abus Dangereux », à la période New Trio en passant par « La Fontaine et Le Gaucher » étonnante mise en musique des fables de La Fontaine (quinze ans avant la version de Fred Pallem et le Sacre du Tympan… !) jusqu’au deux albums  « Melody Makers  » (voir ici et ici) hommage aux grands groupes de rock historique à travers des reprises pour le premier et essentiellement des compositions personnelles sous influence pour le deuxième et bien sûr à l’orée du nouveau siècle,  le séminal projet  « Zappe Zappa »  hommage à Frank Zappa son grand inspirateur bien avant que le génie du moustachu soit unanimement reconnu, aujourd’hui  le guitariste PierreJean Gaucher se lance  dans un nouveau projet « Zappe Satie » après s’être plongé dans l’œuvre d’Erik  Satie (1866-1925) ce musicien fantasque et décalé qui a influencé toutes les musiques d’aujourd’hui et qui raisonne un peu comme le grand-père spirituel de Zappa tant on trouve des points communs entre les deux musiciens.

Précisons que pour PierreJean Gaucher, avec Zappe Satie , il ne s’ agit nullement d’un album de reprises de pièces d’Erik Satie mais à l’image de ce qu’il avait fait autour de Frank Zappa d’un véritable travail d’appropriation, de variations et de reconstruction à partir de thèmes inspirés par le compositeur de sorte que toutes les musiques de l’album  marque son retour à l’écriture sous  signature  PierreJean Gaucher inspiré comme il le précise par Erik Satie et aussi … Frank Zappa.

Pour mener à bien ce travail notre compositeur guitariste s’est entouré de jeunes et brillants musiciens de la scène jazz française éclos dans la mouvance de la compagnie Pégazz & l’Hélicon (Pj5 – Ping Machine – Papanosh) ou encore de membres de l’actuel ONJ . Ensemble ou séparément, ils ont tous contribué à la réussite de l’album : Thibault Gomez (piano & Fender Rhodes) ; Alexandre Perrot (contrebasse) ; Ariel Tessier (battterie) ; Quentin Ghomari (trompettes) ; Robinson Khoury (trombone) ; Julien Soro (sax et clarinette) et  Paul Vergier (sax additionnel).

Une des grandes réussites de l’album tient en cet art  des traits d’unions que PierreJean Gaucher a su mettre entre les différentes plages de l’album soit sous forme d’interludes,  de vignettes de courtes compositions renvoyant sans cesse aux liens existant entre les musiques de Satie, de Zappa et ses propres compositions. En avant-propos, la première vignette  Vaine agitation virevolte  en plaçant densément l’album sous le signe de la guitare. Dans la foulée démarre Satie’s Blues (sous-titré I can’t get no Satie’s faction) une composition à la fois riche, intense  qui lorgne vers le blues tout en dérapant de toute part à la fois de riffs de guitares et de Fender jusqu’à la superbe envolée de trompette de Quentin Ghomari ; avec ce titre  le projet se place d’emblée sous les meilleurs augures et on comprend qu’on n’échappera pas au régal cochléaire.

Deuxième vignette Ecriture totomatique inspirée de Descriptions automatiques  de Satie (1913), on pense à l’orgue de Barbarie des fêtes foraines ou des manèges d’autrefois. Avec La croisiére ça use : le départ s’ouvre le premier volet d’une suite inspiré de Yachting (suite Sports et  divertissement de Satie, 1914), ici ça bruisse  en douceur  avec un travail tout en subtilité de Thibault Gomez au Fender Rhodes. Plus loin dans l’album on trouvera le deuxième volet La croisiére ça use : le retour sur un tempo beaucoup plus rapide avec ici un remarquable solo de trombone de Robinson Khoury (dont Bernard Otternaud  célébrait la semaine dernière dans JRA la beauté de son album Frame of Mind, voir ici) et toujours des interventions mordantes  de guitare ici très « zappaiennes ».

Morceau court mais inspiré avec Circulation fluide qui mélange hardiment guitare et sax très free de Julien Soro qui signe là  sa première intervention sur l’album. Avec Les Clowns dansent, (inspiré par les Pantins dansent de Satie, 1913) on pense inévitablement à la musique d’un  film muet plutôt une comédie faite de poursuites et d’espièglerie ou tous les instruments se renvoient la balle en se tournant autour.

Pesée nocturne interlude inspirée par la 5ème Nocturne de Satie démarre sagement avant de se charger de modernité. Gymnopédie N°8 s’inspire des trois Gymnopédies de Satie qui sont un peu les tubes reconnus du compositeur, ici PierreJean Gaucher a voulu respecter l’esprit tout en laissant largement s’exprimer sa guitare, ici très « métheniennes » bien secondée par le Fender Rhodes et la rythmique. Au final une parfaite relecture très jazz de Satie.

Suivent ensuite trois pièces assez courtes et très différentes, l’ironique bien dans l’esprit zappa En forme de prune, la nostalgique, mélancolique et en beauté  Sad Satie et enfin très naturellement le clin d’œil rock progressif Service coupé façon guitare Robert Fripp.

L’office des étoiles est le morceau le plus long de l’album avec ses six minutes ; il est inspiré d’une messe de la période mystique de Satie. Méditatif dans son ouverture, le morceau se densifie et s’enflamme ensuite pour une montée vers les étoiles dans un ordre impeccable ou chaque membre, ici du quintet, tient magnifiquement sa place.

Sous le regard compréhensif du sax de Julien Soro , il manquait le clin d’œil à la guitare americana de Bill Frisell, c’est chose faite avec Berceuse pudique.

Autre temps fort de l’album avec Le binocle et le moustachu où PierreJean Gaucher, en grand entremetteur décomplexé, marie superbement Satie et Zappa dans un style délicat et aérien sous les regards  complices de la clarinette de Julien Soro et du clavier de Thibault Gomez

Interlude psychédélique avec Sad Franky librement inspiré de Zappa, avant de rentrer joyeusement dans une fougueuse Danse de travers n°4  construite à partir  de trois Pièces Froides de Satie et taillé pour la guitare nordique  et aérienne  de notre virtuose qui  donne des idées d’ ailleurs et d’élévation au trombone de Robinson Khoury.

Le voyage s’achève avec Circulation dense et ses bruitages très urbains et actuels placés sous l’ironie d’une déclaration de Franck Zappa s’interrogeant sur le sérieux de tout cela !

Après tout peu importe le sérieux de l’entreprise, l’important c’est le plaisir qu’on en retire et avec ce Zappe Satie, on peut dire que PierreJean Gaucher a frappé dans le mille pour son retour, relevant le défi ambitieux d’unir Satie et Zappa pour le plus grand bonheur de nos oreilles. Une totale réussite et un album vers lequel il faut vite se précipiter avant d’en découvrir rapidement on ose l’espérer !  une version live …

Gérard Brunel

Ont collaboré à cette chronique :

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