Plume d’ange, Nougaro (juin 1977)                                                             

 

« y-a-til un au delà de la musique ? »

 

Nougaro chanteur? Puncheur qui boxe avec les mots, swingue avec des images débridées?

Nougaro séducteur,  ivrogne, matamore viril à la tessiture de ténor ? Pas faux ! Le plus apparent !

Nougaro poète, parleur, diseur de contes mystique, illuminé. Aussi !

Nougaro l’homme des contrastes, inclassable. Décollons les étiquettes, cherchons Nougaro…

Nougaro tendre, discret, pudique, secret…  

La pudeur : Pour cacher les angoisses les plus profondes, le désir secret, toujours insatisfait d’une rencontre en humanité, d’une humanité enfin fraternelle ? Pour cacher le lourd désir, Nougaro propose la légèreté, propose un rire léger comme une plume, la légèreté d’un fou rire -l’insignifiance même-, ce qui est chargé sans le savoir du plus de sens, la légèreté angélique de l’homme qui jamais ne renonce, quitte à passer pour un fou…

Nous n’allons pas vous raconter l’histoire. Chacun peut la lire aussi bien que moi, ou l’écouter, dite par Nougaro, dans une version concert que propose  « YouTube« . Sur le fond intermittent et évanescent de nappes synthétiques. Nappes qui évoquent davantage un au-delà étoilé qu’un orchestre de jazz. Nous sommes d’emblée « au septième ciel ; là où  Huckleberry Finn*1   ne veut surtout pas aller car il craint de s’ennuyer dans un paradis où les anges jouent de la harpe. Dans la version « disque », la musique est davantage présente, illustrative, dramatisant le texte. Mais dans les deux cas, soit elle disparaît soit elle ironise face au monde « de malédiction guerroyante et funeste ».

Le texte de Nougaro loin de provoquer cet ennui céleste, est riche en rebondissements distribués à travers une trame narrative fortement structurée et qui s’enfle progressivement jusqu’à la résolution finale. Ce drame est construit, beaucoup plus qu’il n’y paraît à première vue. Le mariage, les épousailles intimes de l’inspiration et de la technique, de l’instinct et de la raison dans l’art font de l’art une activité expressive de l’homme en son unité en son entier, activité mille fois plus complète que la seule activité technique qui exclut l’inspiration et l’instinct pour se plier aux seules règles du savoir faire. L’art ne saurait cependant manquer aux règles sans échouer – et il échoue parfois (Léonard de Vinci ne considérait-il pas que les 9/10 de sa peinture sont des échecs?)- Mais ces règles qu’il découvre toujours après le « faire » sont à redéfinir à chaque fois pour chaque œuvre, chaque période, chaque style.

Dans l’après coup de l’analyse, nous décelons dans le texte de Nougaro 12 parties (autant que les apôtres, ) distribuées en 3 parties et 4 sous parties à peu près égales (entre 8 et 10 lignes chacune)

  • I) Le poète pris d’une crise de « mysticisme sauvage » cherche à partager l
    • A) la révélation de son trésor
    • B) dans l’amour d’une « funeste passion »;
    • C) l’amitié (André);
    • D) l’humain anonyme de la rue la foule que gouverne l’agent de police ; première série d’échecs, suivi d’une autre illumination.

Là ou l’homme fait est incrédule, l’enfant, comme l’ange sait que « la foi est plus belle que Dieu ».

Qui mesurera la profondeur de cette intuition; elle libère du conflit des religions constituées pour ouvrir sur une humanité constituante ?

  •  II) L’enfance l’esprit d’enfance, ce thème déjà présent dans « la Neige » (voir ici), l’aube de l’humanité avant sa chute. L’approche ne va pas de soit, tellement l’humanité, tel le visage du Dieu Glaucon repêché des eaux est défiguré*2
    • A) le premier jour
    • B) le lendemain le surlendemain et les jours qui suivirent
    • C) le jeudi et l’arrestation
    • D) le commissaire

nous avons là en résumé une image de la chute originelle, répétée encore.

  • III) la clinique psychiatrique:
    • A) portrait du vieil homme;
    • B) échange avec le vieil homme;
    • C) espoir d’une Rencontre, enfin sur l’essentiel
    • D) espoir déçu ? Rebondissement final: « Je suis un noyer, l’arbre » !

Double révélation:

  1.  l’importance du rire, sous jacent à tout le texte. Les vérités cruelles sur lui-même, qu’il confie, au public, fait rire le public. Le poète sortait dés les premières lignes d’un rêve « désopilant ». L’illumination qui suit cette sortie est une Révélation heureuse. C’est l’humanité sans elle, qui est triste, ce que manifeste à chaque étape le récit ! Le poète et l’arbre rient de la méprise : « noyé- noyer » : puissance des mots dans ce jeu involontaire. Puissance des jeux de mots. La langue comme la musique peut sauver l’humain de son enfermement.
  2.  La deuxième révélation suppose que nous parcourions d’un coup d’aile ce récit où l’humain défaille dans cette possibilité de confiance en l’autre, dans la confiance qu’elle peut accorder au témoignage d’un de ses membres. Nous constatons que ce récit nous conduit d’un au-delà de la condition humaine à un en-deçà de cette condition. Du monde des anges, des esprits, de l’âme, de la spiritualité, de la foi, nommez  le comme vous voulez, au monde de la nature, symbolisé par l’arbre, au monde végétal. Ces deux univers « communiquent »  puisque le « vieil homme-arbre » est capable d’identifier la plume comme étant une plume d’ange.

De Platon à Pascal l’homme est ce milieu entre deux ordres surnaturel et naturel, et s’il et vrai que « qui veut faire l’ange fait la bête » (ici « fait  le fou », celui qui parle et rire avec un arbre), l’homme qui prétendrait à lui seul résumer les trois ordres (naturel, surnaturel et humain)  est bien malade, sans le savoir. C’et ce que nous apprenons progressivement. L’homme malade du Covid n’est pas ce Dieu surpuissant pour lequel,  il s’est pris. La seule technique et la seule vie économique ne font pas le bonheur de l’humanité, le désastre actuel le montre fort bien ; où le manque de poésie de notre situation et le manque de musique montrent bien que ces biens sont plus essentiels que les décideurs ne veulent bien l’accorder.

L’homme, milieu entre nature et surnature, s’effondre dans son incapacité à sauver la nature, laisser parler les arbres, avoir une vie spirituelle, une vie intérieure. Alors que le « pauvre fou », le poète mystique est celui qui laisse la porte ouverte à ses illuminations et au dialogue avec les arbres ! Il peut rire avec légèreté parce qu’il n’est pas enfermé dans le sérieux d’une humanité close sur elle même qui ne croit qu’en la rationalité technicienne, mutile la nature et se détourne de la création poétique ou musicale, artistique en général.

Belle intuition spirituelle et écologique avant l’heure de Nougaro, dans son animisme débridé (« je suis un petit taureau »), qui réconcilie les trois ordres, au risque de la folie certes, mais dans une folie légère et rieuse, riante. Laquelle vaut bien le désespoir stupide dans lequel s’effondre l’humanité malade, peureuse, confinée, « raisonnable » croit-elle, mais si pervertie au mercantilisme du « buzz », délirante en fait.

Bien sûr, il y a un au delà de la musique dont un des noms est le silence. Sans le silence, aucune extase musicale n’est possible. Sans l’humilité (et Nougaro est admirable dans tout ce récit, depuis le renoncement initial par expérience bien sûr, à être entendu, jusqu’au choix du fou rire en débandade pour clore son drame) aucune humanité n’est possible. Homme, humilité, Humus, c’est la même racine.

Heureusement, nous avons appris que les arbres parlent *3. La vraie sagesse ne consiste-elle pas à écouter le poète ? Heidegger se met à l’écoute de Hölderlin, et Brassens chante aussi « Auprès de mon arbre »… Foin de la nostalgie! Un peu d’espérances! Les jeux ne sont jamais définitivement faits !

La terre est là ! Elle nous attends. Arrêtons d’avoir peur !

 

 

 

 

*1 : Mark Twain, Tom Sawyer

*2 : Starobinsky: Jean-Jacques Rousseau, la transparence ou l’obstacle

*3 : Peter Wohlleben: la vie secrète des arbres

 

 

Ont collaboré à cette chronique :

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