MON RHINO DANS LE RETRO…

Retour sur les événements marquants de cette quarante troisième édition (hors Grand Barouf) parmi les concerts que j’ai pu vivre en immersion dans cette offre pléthorique où il n’y avait que l’embarras du choix, des genres et des ambiances, dans les multiples lieux investis sur un si vaste territoire. Sachant que l’on ne peut être partout à la fois, et notamment quand plusieurs rendez-vous sont donnés en même temps. Reste des moments intenses, marqués au sceau de l’éclectisme, de la rareté et de la top qualité, ces bonheurs de la découverte qui font traditionnellement l’attrait particulier du Rhino.

La baffe

S’il y avait une palme à décerner à la plus grande claque vécue lors de cette édition, de la révélation majeure d’un artiste au show ébouriffant, on l’attribuerait sans aucun doute à Ron Artis qui a littéralement scotchés les spectateurs de la Nuit du Blues, comme les techniciens aguerris du Festival -qui pourtant en ont vu d’autres !- et sont unanimes à parler de «grosse baffe». Un charisme fou et une présence scénique incroyable, une voix en or, une guitare de dingue digne de Prince, le musicien hawaïen qui joue aussi du piano Fender Rhodes et de l’orgue Hammond B3 a enflammé la soirée avec son répertoire qui mêle avec un bonheur jouissif delta-blues, gospel, funk et soul, le tout livré avec une énergie de rocker classieux, seulement épaulé d’un batteur et d’un bassiste. Ayant interverti son passage avec Giles Robson, l’harmoniciste anglais a du tout donner d’emblée, se défonçant comme un beau diable pour imposer à la sueur du front son boogie old-school juste après le tsunami hawaïen. Inutile de préciser que le carton de disques de Ron Artis a été dévalisé en quelques minutes à l’entracte. Fils d’un couple de musiciens, aîné d’une fratrie de onze enfants tous instrumentistes, le showman en tournée avec femme et enfants a vu sa petite fille de deux ans courir voir son papa en plein riff et nous faire sa révérence. L’image «trop mignonne» qui restera aussi gravée sur cette copieuse soirée, où l’on a auparavant pu découvrir le talent de compositeur-auteur et interprète de Louis Mezzasoma, régional de l’étape en duo avec le batteur et choriste Gaël Bernaud pour son déjà troisième album. La voix de Louis et le son incroyable de sa cigar-box notamment -parmi une belle collec’ de guitares adéquates- ont prouvé qu’il n’est pas nécessaire de venir du fin fond de l’Amérique pour exprimer toute la profondeur originelle du blues.

 

Le frisson

S’il y avait une palme de l’émotion ressentie, tant la puissance spirituelle qui s’est dégagée du concert était intense, on la décernerait assurément au trio du saxophoniste Raphaël Imbert pour son «Bach-Coltrane» donné dans l’église de Génilac, lieu idéal puisque bénéficiant d’un orgue monumental sur lequel jouait André Rossi, surplombant deux plots où le saxophoniste faisait judicieusement face au percussionniste Jean-Luc Di Fraya et sa voix céleste de haute-contre. Un moment totalement mystique, comme l’étaient chacun à leur façon J.S. Bach et John Coltrane à trois siècles d’écart, ce que le trio démontre avec un incroyable brio en unissant les musiques de l’un et de l’autre et qu’explique, en passionnant pédagogue, Raphaël Imbert avec un humour décalé où l’ogre marseillais séduit aussi l’auditoire par son autodérision quant au free-jazz. Entre un premier morceau d’intro où le sax alto lâche d’emblée un chorus juste stratosphérique, et un dernier titre (avant rappel) où souffleur et chanteur remontent chacun de leur côté la nef recluse de spectateurs… le son ahurissant, puissamment spirituel, nous a souvent fait dresser les poils et mis carrément les larmes au yeux. My God, juste grandiose!

 

Le charme de l’intime

Et pendant que l’on est dans le registre de l’émotion, on ne peut oublier la force de différents solos qui à chaque édition marquent le Rhino. Une belle façon de découvrir une nouvelle génération de jeunes et très talentueux musiciens dont cette forme intimiste révèle sans artifice la touchante maestria. Ce fut notamment le cas pour la harpiste et chanteuse Laura Perrudin, ovni musical alliant avec grâce un instrument rarement présenté -à fortiori dans le jazz- à une voix captivante, pour dérouler un répertoire de chansons en forme de contes pour grandes personnes. Le charme naturel de la belle bretonne a également contribué à séduire de bout en bout le public de Beauvallon captivé par son énigmatique univers sonore.

Et que dire du tout premier solo du violoncelliste qui monte qui monte (voir chronique), Guillaume Latil, offert en exclu pour le Rhino, et combinant un patchwork d’influences aussi éclectiques et raffinées que l’est sa vaste culture musicale. Là encore, un instant furtif de magie sonore dans l’écrin céleste de l’église de Saint-Paul -en-Cornillon où l’angélique Latil a suspendu le temps par ses suggestions oniriques, laissant l’assistance en pâmoison.

C’est encore à Génilac que nous avions déjà connu un grand moment d’émotion en 2018, avec le précédent solo de l’Américaine engagée Krystle Warren, au lendemain de son éblouissante découverte au sein du Bowie Symphonic monté par Daniel Yvinec. Une chanteuse et guitariste hors-norme, poétesse et compositrice venue de l’underground new-yorkais qui déroule un blue-folk intense où sa voix tour à tour cristalline ou grave est un condensé des plus grandes, de Nina Simone à Tracy Chapman, de Joan Armatrading à Erika Badu. Son nouveau solo présenté en première partie de Thomas Naïm* n’a pas failli à sa réputation en captivant l’auditoire, prenant d’emblée toute la lumière sur son fascinant personnage. Entre force et sensibilité, on fond à chaque fois.

*(Un Thomas Naïm aussi discret qu’élégant, merveilleux guitariste tout en fine précision, qui nous a offert une magnifique revisite du répertoire hendrixien, à sa façon et avec son propre son, grâce aussi à son groupe de premières gâchettes alignant s’il vous plaît Marcello Giuliani à la basse, Pierre-Alain Tocanier à la batterie, le sieur Camille Bazbaz au Hammond B3 et le gentleman canaille Hugh Coltman au micro. Forcément, ça le fait ! On retrouvera d’ailleurs Thomas bien vite sur le nouvel album de Youn Sun Nah et la tournée en février, et ça promet …^^ ).

 

Géniale créativité

S’il y avait cette fois une palme d’or dédiée à la plus inventive des créativités, le génie musical offrant la plus belle des originalités, il y aurait comme une évidence à la remettre à l’estonienne Kadri Voorand, autre ovni sidérant que l’on attendait avec la plus grande impatience depuis l’an dernier. Après Ron Artis, c’est la seconde gifle de ce quarante-troisième Rhino Jazz(s) d’où l’on sort bouche bée et la banane jusqu’aux oreilles. On avait prévenu et l’on a été mieux que servi. Un univers musical indéfinissable tant la richesse de ses emprunts est quasi-exhaustive chez la pétillante et malicieuse blonde, aussi diabolique vocaliste-pianiste-violoniste, qu’elle est décontractée. Avec un pilier solide comme un roc en la personne de l’immense contrebassiste (et parfois guitariste) Mihkel Mälgand, voilà un duo formidable qui superforme dans la ligne éditoriale de cette édition, en matière d’accointance des jazz(s) avec la pop et le rock. Etonnant et surtout, détonnant! Le seul concert où entre chaque titre le public a applaudi à tout rompre comme si c’était chaque fois le dernier… Du jamais vu!

 

Les good vibes du groove

Si l’on ne doute pas une seule seconde que les bien nommés Buttshakers ont mis le feu à Unieux avec leur redoutable nouvel album « Arcadia », c’était malheureusement le même soir que, sur le même créneau du bon gros groove -et puisqu’il faut bien choisir devant si cruel dilemme-, j’ai opté à défaut des explosifs voisins lyonnais pour les plus rares en nos contrées, les Tourangeaux Lehmanns Brothers que nous attendions de pied ferme depuis un an. Entre temps les sympathiques frérots du jazz-funky ont lâché une belle petite bombe avec leur nouveau EP « The Youngling » (je vous en reparle bientôt) après l’excellent « Another Place » qui était plus afro. Pour ce rare concert en nos terres (hormis Chasse-sur-Rhône et Crest cet été parmi quarante dates de festivals en France et à l’étranger), le Rhino a mis le feu à la nouvelle (et très réussie) salle de spectacle de Saint-Martin la Plaine, en les programmant à La Gare. Les jeunes et joyeux funkers ont rassemblé et fait danser nombre des deux cents spectateurs de toutes générations qui ont pleinement joué le jeu de la découverte et surtout, se sont vraiment éclatés. Merci à eux, et à ces vrais brothers de cœur qui depuis dix ans ont su garder leur belle amitié de lycée et la fraîcheur intacte de leur good vibrations. Funk you les brothers!

 

Buzz et audience

S’il y avait un trophée d’audience, en termes d’entrées , il n’y aurait pas photo sur l’ensemble des quelque soixante concerts de cette quarante troisième édition: la jeune et sexy Kimberose pulvérise la concurrence dans la foulée de sa tournée d’été, avec plus de huit cent soixante spectateurs réunis au Fil pour sa première venue à Saint-Etienne. Très remarquée avec son premier « Chapter One », la belle artiste née en banlieue parisienne d’un père anglais et d’une mère ghanéenne a grandi dans celle de Londres, d’où ses influences naturelles avec le trip-hop, le R&B et la soul dont elle est désormais une emblématique représentante de la nouvelle génération. J’ai été pourtant très agréablement surpris de voir dans ce temple des musiques actuelles une majorité de spectateurs très loin d’être des ados ou étudiants, mais bien un public « Rhino » curieux et friand. Si les avis ont parfois divergé sur le strict plan musical, il faut lui reconnaître une approche scénique très pro, motivée et généreuse (deux bonnes heures) durant un vrai show à grand renfort de (très) gros son et jeux de lumières dans une ambiance de fête des retrouvailles avec le public Mention spéciale à son excellent (et très rock) guitariste Paul Parizet, et à sa grande choriste dont -pardon- on ignore toujours le nom…

 

Quelques regrets…

Il est heureusement plus que rare qu’un concert soit annulé au dernier moment, c’est pourtant ce qui s’est passé pour Madison McFerrin dont le solo était prévu au Pax à Saint-Etienne déjà l’an dernier. On ne saura pas la vraie raison de cette défection et peut-être faudra-t-il attendre encore un an avant de pouvoir découvrir enfin le répertoire et la prestation solo de la jeune Américaine fille du grand Bobby.

Parmi les rendez-vous alléchants de cette édition, je n’ai malheureusement pas pu assister au concert d’Hannah Williams & the Affirmations à Roche-la-Molière. Mon plus  grand regret d’autant que les retours de ceux d’entre nous qui y étaient sont unanimes pour dire combien c’était bon, avec une soulwoman débordante d’énergie et de sympathie. Aux dires du programmateur Ludo Chazalon, la grande dame pourrait cependant revenir l’année prochaine. A suivre donc, mais cette fois, à ne pas rater!

Autres retours particulièrement positifs sur des soirées manquées, les deux brass-bands Gallowstreet à Saint-Just-Saint-Rambert et Out of Nola à Gringy n’ont visiblement eu aucun mal à embarquer leur public dans la frénésie de leurs sets festifs et groovy. On n’en doute pas d’autant que le Rhino s’est toujours fait une spécialité de proposer à chaque édition le meilleur du genre sur ce créneau qui lui est cher.

Enfin pour clore le chapitre des petites déceptions, on pourrait déplorer la faible audience réunie à l’Escale de Veauche pour le concert de Mélanie Dahan et son excellent sextet, un peu moins de cent personnes dans un théâtre qui en contient le quadruple, c’était un peu froid et la distance qui sépare la scène des gradins n’arrange pas le contexte quand le public est si clairsemé. Et surtout dommage de se priver d’un beau répertoire de chanson et poésie française que la lumineuse jazzwoman aborde avec classe, comme le sont ses solides musiciens, tous de haute volée. La soirée -en concurrence tout de même avec Michel Portal à l’opéra de Saint-Etienne- fut cependant bien belle et c’est l’essentiel. Les Ligériens du secteur qui avaient la tête ailleurs ce soir là pourront se rattraper au printemps puisque Mélanie et ses charmants garçons seront en mars prochain à l’affiche de Jazz à Montbrison.

Ont collaboré à cette chronique :

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