chronique de CD

Sélection CD de la rentrée 2022 part.4/4

Les inclassables

Avant de vous dévoiler prochainement les dernières pépites de l’automne -et  elles sont nombreuses !-, et pour clore la grosse sélection de la rentrée, il me restait encore quelques albums éclectiques mis sous le coude pour leur singularité et n’entrant pas, par définition, dans la catégorisation des genres pré-établis. Inclassables donc, ce qui contribue à leur intérêt pour les oreilles curieuses qui voudront bien se pencher sur des artistes d’horizons divers mais qui partagent la même force d’improvisation pour créer et se livrer, libérés de tout carcan qui entraverait leur imaginaire de compositeurs.

 

 

GUSTAVO BEYTELMANN & PHILIPPE COHEN SOLAL «The Human Seasons» (Ya Basta! Records / Believe)

Dans la sélection des pianistes de la rentrée, j’ évoquais l’influence du temps et des saisons chez Cédric Hanriot comme chez Sébastien Moreau. On aurait pu y ajouter l’album du pianiste argentin Gustavo Beytelmann en duo avec le DJ producteur Philippe Cohen Solal, un disque d’improvisation où acoustique et électronique dialoguent dans un ailleurs musical inédit autour d’un poème de John Keats, servant de métaphore aux quatre saisons d’une vie. Cet exercice singulier a pour origine une panne informatique survenue en 2006 près de Naples, lors d’un concert de leur fameux groupe Gotan Project où ces deux musiciens n’ont pas cédé à la panique en se lançant dans une improvisation mêlant le piano de Beytelmann aux platines de Cohen Solal qui, reprenant la balle au bond, y ajoute des sons, tout au feeling. C’est en repensant à cette aventure inattendue que les deux compères ont souhaité, quinze ans après, se placer dans les mêmes conditions mais cette fois-ci en studio, avec pour base le cycle des saisons et notamment le poème de Keats qui les associe à la vie humaine, déclamé ici en spoken word par le comédien anglais Christopher Ettridge. Le DJ a choisi des sons de la nature, des chants d’oiseaux, des extraits de dialogues de films, tandis que le pianiste était appelé à penser aux saisons, en écho à sa propre expérience vécue.

Sortant de leurs registres habituels -le jazz, le tango argentin et l’électro dub- les deux protagonistes vont alors signer quatre longues plages sonores évoquant ces quatre saisons. Le printemps (Spring) ouvre naturellement le cycle, comme un éveil de la nature mêlant chants d’oiseaux et piano, associés à la musicalité naturelle des vers de Keats. Pour l’été (Summer), évoqué par le chant des grillons, la latinité est à l’honneur avec une habanera cubaine sur laquelle le clavier évolue en pleine liberté, tandis qu’au bout de huit minutes l’électro prend le dessus avec un beat séquencé de manière répétitive, avant que le piano revienne à une mélodie plus classique, étonnamment nostalgique.

Si l’on notait, à propos de Sébastien Moreau, l’influence de l’automne (Autumn) chez bon nombre de compositeurs, c’est sans doute la saison qui a le mieux inspiré Beytelmann, en tout cas celle qu’on préfère. Entre ambiance urbaine avec le bruit d’enfants dans la rue symbolisant la vie, piano contemplatif égrenant les notes (on est suspendu aux descentes du clavier), insert de la voix éternelle d’Ingrid Bergman issue du film « Sonate d’Automne », spoken word sur fond de cordes façon Glass, avant que rentre le beat des drums et des percussions électro, on reste fasciné par la poésie de ces paysages sonores très oniriques. L’hiver (Winter) va alors surgir dans sa rigueur et son atmosphère plus rude, le piano solo toujours atmosphérique créant une ambiance un peu plombée et plutôt plombante. Là encore étirée à plus de onze minutes, cette dernière plage prend son temps et il faut à nouveau attendre huit minutes pour qu’émerge un beat entre bruitages et percussions électroniques, tandis que la voix récitante achève le poème et conclut cette très originale méditation sur les saisons de notre vie, que tous nous improvisons chacun à notre manière…

 

DENIS GANCEL QUARTET «Méli-Mélo» (Carte Blanche Record / L’Autre Distribution)

On ne sait pas si ses prochains albums s’intituleront Pêle-Mêle,Patchwork ou Charivari, mais après « Miscellanées », « Bric-à-Brac » et « Puzzle », le pianiste Denis Gancel signe ce « Méli-Mélo » dont le cépage reste identique pour donner pourtant chaque fois naissance à un nouveau cru. Une variété musicale mélangeant avec originalité jazz et musique classique, notes vocales brésiliennes et culture basque, compos perso et pour la première fois quelques reprises, mais où prime toujours fondamentalement l’harmonie entre les membres complices de ce quartet qui réunit autour du Steinway de Gancel les fidèles Philippe Nadaud à la clarinette et au sax soprano, Nicolas Chelly aux basse et contrebasse et Hidéhiko Kan à la batterie. Un socle solide sur lequel vont venir se greffer pour cinq titres la voix de la chanteuse argentino-brésilienne Juliana Olm et, ça et là, l’accordéon d’Inaki Dieguez et les percussions de Luis Camino pour l’apport basque de ce disque enregistré à San Sebastian.

Une voix qui ouvre l’album pour la bossa tranquille de Aurora puis sur Es tu Amiga où resplendit la clarinette de Nadaud qui fera encore des merveilles sur la douce ballade de Eu Vous Voltar, comme sur la valse lente et nostalgique de la Valse des Basques avec l’accordéon de Dieguez. Mais aussi sur Tendres Plantes, emprunté à Jean-Philippe Rameau et arrangé par Gancel qui signe là une belle jonction entre classique et jazz, mais encore pour Le Belami final tout en élégance. Entre temps, ce subtile mariage pianistique aura brillé avec mélancolie pour Sous le ciel de Paris repris à l’icône Juliette Greco, aura dérivé vers un groove funky avec la grosse basse de Chelly sur La Terreur des Mouches à Gâteaux, se sera fondu au tambour et aux cymbales de Kan sur Belharra (repris de son album Bric-à-Brac), ou aura donné en solo une nouvelle version très personnelle et inspirée du standard Smile de Chaplin. Pas de doute, il y a beaucoup de séduction(s) dans cet inclassable Méli-Mélo.

 

 

ELLINOA & WANDERLUST ORCHESTRA «Ville Totale» ( Les P’tits Cailloux du Chemin / L’Autre Distribution)

Ellinoa nous a bluffé et époustouflé il y a deux ans avec « The Ballad of Ophelia » (album de chanson pop expérimentale figurant dans notre best-of 2020, voir ici) comme par ailleurs avec l’originalité singulière des deux albums de son autre groupe Theorem of Joy… Celle qui est depuis passée par le programme Rituels de l’ONJ auprès de l’influent Fred Maurin revient avec son Wanderlust Orchestra, big band de quinze musiciens lancé en 2018, où elle déploie son génie musical en tant que compositrice, vocaliste et cheffe d’orchestre, pour un nouveau projet à la hauteur démesurée de son talent. Avec «Ville Totale» aujourd’hui, Ellinoa (Camille Durand dans le civil) va au bout de ses folles ambitions au travers de cet étonnant concept-album entremêlant jazz, pop, musique contemporaine et symphonique, poésie science-fictionnelle mais aussi technologie dernier cri, puisque pensé et écrit en 3D sonore pour le live (en salles équipées) avec un spectacle immersif inédit permettant de spatialiser le son en temps réel, une première pour un orchestre de jazz !

Dans cette superproduction réalisée artisanalement avec son fidèle entourage, Ellinoa signe une fable écologique et dystopique qui nous plonge dans un paysage imaginaire racontant les retrouvailles entre l’Homme et la Nature, détournant le genre du conte d’anticipation pour ébaucher une métaphore du totalitarisme et tracer un chemin vers l’émancipation politique et sociale. Rien que ça !.. En superwoman (cf. la pochette…) influencée par l’univers de Matrix, la chanteuse et conteuse nous embarque donc dans une partition folle et complexe où l’improvisation musicale se déploie comme un synonyme de vie, bien dans l’esprit d’un certain jazz assez cérébral, aidée en cela par les nombreux musiciens très pointus qui constituent le Wanderlust Orchestra (avec entre autres Arthur Henn à la contrebasse, Gabriel Westphal et Léo Danais aux batteries et Matthis Pascaud à la guitare).

Dès le titre éponyme d’intro ouvrant dix autres plages souvent assez longues, le jazz-rock flirte avec les ambiances magmaïennes avant de partir en free style avec notamment le sax débridé d’Illyes Ferfera. Le montage des voix, toujours impressionnant, est d’ailleurs typique du jazz-rock choral des années 70-80, avant que la narration reprenne au son d’une musique toute contemporaine où l’on notera le beau travail autour des cuivres jazzy (Pierre Bernier, Paco Andréo, Balthazar Naturel, Sophie Rodriguez, Illyes Ferfera) et du piano de Thibault Gomez. Au fil des titres enchaînés et déroulés comme un film (il y aura d’ailleurs un court-métrage et un jeu vidéo autour de ce concept musical multimédia), la Mémoire du Monde donne cette fois la main aux cordes (Héloïse Lefèbre et Widad Abdessemed aux violons, Séverine Morfin à l’alto) et plus particulièrement au subtile violoncelle de Juliette Serrad, en parallèle à un merveilleux jeu de batteries. Lianes qui suit s’inscrit pleinement dans la musique dite contemporaine avec la clarinette basse de Balthazar Naturel, avant de bifurquer vers une rythmique plus latino et des voix chorales encore dans l’esprit de Magma. Une liberté aussi Totale que la Ville du même nom dans ce parcours urbano-sonore fantasmé sur plus d’une heure, expérimental, déconcertant voire tortueux pour atteindre sa singulière ambition. Cérébral et par trop hermétique dans son côté intello qui mêle les genres de façon parfois déstabilisante, ce disque pour oreilles averties ou pour le moins ouvertes et curieuses, n’a rien à voir avec la séduction elfique qu’on avait d’emblée ressentie à l’écoute de The Ballad of Ophelia, et personnellement ne m’a pas vraiment percuté sur le plan émotionnel. Mais il constitue une telle prouesse pour toutes les raisons évoquées plus haut en matière de concept, une telle inspiration de compositrice chez la créative Ellinoa, et un tel travail général pour les nombreux musiciens et techniciens qui sont allés au bout de ce rêve éveillé, qu’on ne peut que s’incliner et dire chapeau à tous. Pas touché peut-être, mais sacrément épaté quand même !

 

KHAM MESLIEN «Fantômes…Futurs» (Heavenly Sweetness/ Idol / L’Autre Distribution)

S’il a déjà collaboré avec des figures de renom comme Robert Plant, Archie Shepp, Justin Adams ou Robert Wyatt, on connaissait surtout Kham Meslien comme (contre)bassiste du légendaire groupe angevin Lo Jo’ avec lequel il aura parcouru les scènes de France et du monde durant deux décennies. Le tout juste quinqua prend aujourd’hui la lumière avec ce premier album perso qui tient de l’exercice de style plutôt rare et osé puisqu’il s’agit d’un solo de contrebasse (voir son concert à Vienne en 2021). Instrument massif et léger à la fois pour qui sait le dompter, dont il explore jusqu’aux tréfonds des profondeurs la diversité des sonorités, jouant des vibrations en se jouant des tempos, sculptant ses effets en artiste-artisan de son temps sous l’influence technologique des multiples effets d’un looper, tout en cherchant, dans les résonances naturelles de la boiserie, le doigter percussif qui va donner le rythme pour accompagner la puissance et la gravité des cordes. Révélant toute la puissance narrative de la «grand-mère» qui sait se faire bavarde, ce contrebassiste très instinctif ne fait plus qu’un avec l’instrument qui sert son introspection et lui fait délivrer toute sa spiritualité. Un homme, un instrument, pour une seule et même âme en quelque sorte.

Faisant chanter les cordes dans ces partitions purement instrumentales qu’il habille parfois d’un charango aux aigus sonnants et de quelques percussions, Kham Meslien nous ouvre de grands espaces oniriques, souvent arides, comme peut l’être, forcément, un solo de contrebasse…  Aride et répétitive, elle l’est dès Mauza, avant de prendre de l’ampleur sous l’effet de vagues synthétiques en ressac obsédant. Sèche de solitude aussi, sur le spoken-word déclamé dans The Alarm par l’engagé Anthony Joseph -seul apport vocal de l’album-, ou dans le dépouillement de Kar Kar Kar, austère comme l’est encore le cello qui traverse à l’archet A travers les Orages. Seuls deux titres échappent à cette rugosité persistante, F.Comme, avec son charango andin qui verse dans des mélodies orientalisantes, et le titre éponyme en clôture, Fantômes…Futurs où le tempo prend enfin un peu de groove sous l’effet chantant de la contrebasse et quelques percus métronomiques. Un titre qui reste bien énigmatique, comme le sont les méandres de cet album intrigant et empreint de rudesse, dont la sinuosité oscille sans cesse entre ombre et lumière. Si vous n’avez pas le vertige… ou mieux, si justement vous le cherchez !

 

 

 

Ont collaboré à cette chronique :

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