Pour finir en beauté…

Encore quelques derniers coups de cœur pour clore cette riche année florissante en albums tous azimuts. Une fois encore, le «violoncéleste» Matthieu Saglio s’impose au sommet de l’émotion avec le merveilleux live de son nouveau quartet, quand son ami guitariste Quentin Dujardin s’affirme comme un grand compositeur du ressenti. Loin de ces introspections sentimentales, les Lehmmans Brothers privilégient la force infernale du groove funky-hip-hop, comme nos lyonnais de Dowdelin qui eux métissent culture créole et électro avec une étonnante originalité.

MATTHIEU SAGLIO QUARTET & Guests «Live in San Javier 2021» (Pulpito Records)

Sublime, forcément sublime… pourrait-on dire en parodiant Duras. Pour rappel, il y a tout juste un an dans ces colonnes, je plaçais en tête des meilleurs disques de 2020 l’album «El camino de los vientos» que le violoncelliste Matthieu Saglio venait de signer chez ACT et qui d’ailleurs, tous titres confondus, cumule à ce jour quelque quatre millions d’écoutes en streaming sur Spotify ! Un concentré de beauté pure, chef d’œuvre résumant vingt ans de carrière à marier avec une élégance qui n’appartient qu’à lui musique classique, baroque, flamenco, jazz et musique du monde. Des compos magnifiques sur lesquelles intervenait un casting all-stars, à la hauteur d’un répertoire sans frontière ni chapelle. Mais bien sûr, il apparaissait d’emblée qu’il serait bien difficile de réunir un tel line-up pour le porter en scène. D’où l’idée de monter officiellement un quartet, réunissant autour de lui deux des protagonistes du disque, le grand maître des percussions Steve Shehan et le violoniste virtuose Léo Ullmann, auxquels vient s’ajouter une figure du piano -tenu en studio par le même Shehan- aussi imposante que (bien injustement) discrète en la personne de l’excellent Christian Belhomme. Une base merveilleuse (comme a pu le constater dernièrement notre collègue Edmond-Henri Supernak lors du Grenoble Alpes Métropole Jazz Festival, voir chronique ici) qui peut s’agrémenter encore selon l’opportunité des lieux et les disponibilités de certains guests, comme c’est le cas sur ce live enregistré cet été au festival international de San Javier en Espagne.

Où l’on retrouve ainsi avec bonheur certains complices vocaux de l’album studio, comme le Sénégalais Abdoulaye N’ Diaye (déjà aux côtés de Matthieu dans le trio afro Diouke), son frère Camille Saglio et sa voix angélique de haute-contre, la chanteuse et danseuse de flamenco Isabel Julve, mais aussi son compatriote ibérique Carlos Sanchis (le troisième membre de Diouke) à l’accordéon, quelque part entre un Marc Berthoumieux et Daniel Mille. Il se substitue à Vincent Peirani (présent en studio) sur le bouleversant Boléro triste qui entame ce concert dans une version qui gagne deux minutes sur l’original, et que l’on retrouvera plus loin sur A night in San Javier, nouvelle compo virevoltante alliant avec maestria manoucherie grapellienne du violon, cello façon contrebasse, claquettes flamenca d’Isabel Julve et qui, comme son nom l’indique, a été spécialement écrite pour ce festival. Car le répertoire de cette superbe soirée méditerranéenne offre, outre sept morceaux de « El camino de los vientos », trois inédits ainsi qu’une reprise (Après la pluie) de Jerez-Texas (2005), le groupe de flamenco-jazz qui révéla Matthieu au monde entier. C’est le cas encore de Cositas del querer où le puissant vibrato d’Isabel Julve rayonne, et où la conjugaison de la rythmique de Steve avec l’accordéon joyeux de Carlos entraîne le groupe dans un final particulièrement festif. La Berceuse qui viendra clore le concert est également un inédit du quartet où la beauté toute classique du cello allié au piano et aux percussions est très émouvante.

Entre temps, et en matière d’intense émotion, on aura eu l’immense plaisir d’entendre bon nombre de pépites incontournables de l’album studio, bien joliment orchestrées dans des versions pour la plupart généreusement étendues, avec tout ce que le live réserve de feeling en sus. L’incontournable et poignant Amanecer bien sûr, le mystique Atman avec la voix céleste de Camille et où le violoncelle qui dialogue avec le violon de Léo offre ses variations  bachiennes, cette voix si intensément habitée que l’on retrouve encore sur El Abrazo et sa dimension quasi religieuse puisque ce titre a été écrit au décès du grand-père de Matthieu et Camille.

Sans son co-créateur le guitariste N’Guyen Lê, Caravelle est également au programme et déroule sur près de neuf minutes son étonnante revisite du fameux Boléro de Ravel, sous le tempo assuré donné par Steve Shehan, les nuances fines et variées du violoncelle, et cette étincelante clarté du piano où Christian Belhomme combine magistralement fermeté du jeu et délicatesse aérienne des notes. L’émotion est naturellement au rendez-vous du magnifique Sur le chemin avec ses cordes au charme slave, et l’on se laisse comme à l’habitude totalement envoûter par L’Appel du Muezzin (ouvrant l’album studio et souvent les concerts solo de Matthieu) qui par sa longue introduction gagne ici plus de quatre minutes où se succèdent les trois vocalistes avant de s’émanciper dans un véritable tourbillon rythmique.

Alors oui, avec un tel répertoire et un tel band pour l’interpréter en scène, ce live sorti il y a dix jours ne peut être que sublime, forcément sublime. Un bonheur n’arrivant jamais seul, il suffit pour s’en convaincre d’aller sur Youtube où ce concert également filmé avec la même qualité a été mis en ligne dans son intégralité dès la parution du disque. (https://www.youtube.com/watch?v=xgtTW5vkc78).

 

QUENTIN DUJARDIN «2020» (Agua Music)

Si lui aussi croise ses cordes à celles de Matthieu Saglio et Léo Ullman au sein de l’ensemble baroque Résonance autour du haute-contre Samuel Cattiau, le guitariste belge Quentin Dujardin reste très actif et productif via son propre label Agua Music fondé il y a plus de vingt ans autour des musiques acoustiques. Et si son album de 2016 «Catharsis» s’est porté sur le jazz-groove avec notamment Manu Katché et Richard Bona, sa rencontre en 2019 avec son compatriote Didier Laloy – l’un des meilleurs tenants de l’accordéon diatonique en Europe- a donné lieu à un album (Water & Fire chroniqué ici), beaucoup plus atmosphérique, où participait cette fois un autre très grand bassiste, son ami bruxellois Nicolas Fiszman.

Restant mobilisé et particulièrement engagé durant l’année 2020 et ses longs confinements où il a fait de la résistance pour maintenir des concerts en son pays (il a même gagné face aux tribunaux son combat contre les restrictions étatiques), Quentin a débordé d’inspiration pour signer de nouvelles compos où il croise cette fois ses deux équipes, mariant à nouveau sa guitare nylon (mais aussi fretless, baryton, électrique) son piano, ses percussions et ses vocaux à l’accordéon de Laloy, toujours avec une rythmique first class puisqu’elle associe ici Manu Katché à Nicolas Fiszman. Excusez du peu ! Mais point de jazz-groove avec ce «2020» qui se retourne sur cette année bizarre et tous les sentiments très particuliers qu’elle aura engendrés. Une façon de prendre la parole en réaction au muselage des artistes privés de scène. Plus dans la continuité du précédent album donc, le guitariste hors pair nourri de ses nombreux voyages planétaires (Andalousie des Gitans, Paraguay, Madagascar, Rajasthan, Maroc…) quant aux accents de ses divers instruments, poursuit ses dessins de paysages sonores, tous nimbés d’atmosphères prégnantes pour refléter à la fois des lieux, souvent la nature environnante et les saisons (ses clips et ses titres en témoignent) et graver comme une trace en forme de message destiné aux proches (enfants, parents, amis) qui lui sont chers.

Autant d’allégories sonores comme le titre éponyme en ouverture, long et ascensionnel, porté par la rythmique d’une lourde basse et les frappes véloces de Katché. La présence très appuyée de Fiszman se retrouve encore sur le Blue for M&N où la guitare se fait on l’aura compris plus bluesy. Le mariage tout en douceur de celle-ci avec l’accordéon sur Aimé installe une plénitude avant de se faire plus électrique pour évoquer les steppes malgaches (Madagascar). Avec des consonances plus andalouses et proche du tango, le nostalgique Val de Gore ramène Quentin au décor de son enfance, avant un hommage à ses parents sur Michèle et Philippe, quand Laloy signe pour sa part la Ballade de Nils dédiée à son fils. Avec encore un Ave Maria en forme de manifeste défiant les autorités et croisant flamenca et rock, et deux bonus tracks qui renvoient au dernier opus –Baroque, plus sombre, et Avril, très atmosphérique- ce «2020» qu’il présentait dernièrement au Grenoble Jazz Festival (voir chro ici) est foisonnant de matières diversement expressives pour traduire l’état d’esprit éclairé d’un compositeur du ressenti.

 

THE LEHMANNS BROTHERS «The Youngling» vol.1 (10h10/ Cristal Record Publishing)

Il est encore temps de revenir sur ce second EP de nos jeunes Angoumoisins dignes héritiers des grands funkers afro-américains, comme ils nous l’ont prouvé notamment lors du dernier RhinoJazzs. Des compos qui n’ont rien à envier à leurs mythiques référents (James Brown, Prince, EW&F, The Roots…), puisant dans ce fameux jazz-funk que ces frenchies bien dans leur époque revisitent avec brio, en y instillant des échos hip-hop, house et nu-soul. Une alchimie rythmique portant le groove à l’incandescence et qui sonne avec beaucoup d’authenticité grâce à la voix et la parfaite maîtrise de la langue d’outre-Atlantique du chanteur et compositeur Julien Anglade, leader qui drive le combo avec une généreuse énergie depuis son clavier-maître vintage (Prophet).

Après l’infernal et bluffant « Another Place» (Irma Records) paru en 2019 – déjà un EP de cinq titres, peut-être un peu plus afro mais avant tout fortement trempés dans le funky des eighties et les riffs de guitare furieusement rock d’Alvin Amaïzo– «The Youngling» s’inscrit dans une probante logique de continuité, envoyant du bois dès son intro avec l’explicite War à l’intensité guerrière, mêlant hip-hop et funk cuivré où les deux soufflants Florent Micheau au sax alto et Jordan Soivin au trombone sont renforcés par la présence additionnelle de Jonas Muel (sax ténor) et Julien Silvand  (trompette). Même beat appuyé sous la férule du solide duo Dorris Biayenda à la batterie et Clément Jourdan à la basse sur le très funky Inked et la pure bombe que constitue Save your life from me dans la même fluidité d’un groove tout bonnement irrésistible. La guitare décidément très rock d’Alvin puise plus franchement dans le P-funk sur Nine teen dont le beat d’intro n’est pas sans nous rappeler aussi quelque part un certain Michaël Jackson. L’esprit joyeux et bon enfant de cette belle bande de potes et vrais brothers de cœur trouve son acmé dans l’ambiance de totale «party» créée façon live dans le démoniaque Simply Dancing qui clôt bien trop tôt cette nouvelle galette brillamment accrocheuse.

Alors plutôt que de se demander pourquoi les confirmés Lehmanns ont à nouveau opté pour un EP de cinq titres -où encore une fois le graphisme de la pochette est également très réussi- je préconise de ne pas se poser la question tant ils sont au final aussi bons l’un que l’autre et très naturellement complémentaires. Le mieux étant d’opter pour un deux en un qui équivaudra à un vrai LP dix titres, en somme… Même si l’on a bien noté que ce «Yougling» est sous-titré Vol.1, ce qui augure une suite qu’on est déjà tout émoustillé de connaître.

 

DOWDELIN «Lanmou Lanmou» (Under Dog / Bigwax)

Et pendant qu’on parle de groove, et sans retard cette fois, on prend même un peu d’avance pour annoncer la sortie prévue fin janvier prochain du nouvel opus des Lyonnais de Dowdelin avec sa pochette elle aussi bien joliment colorée. Voilà encore une petite pépite qui va ensoleiller le cœur de l’hiver à défaut de pouvoir se rendre dans les DOM caribéens où l’ambiance conjoncturelle n’est pas des plus réjouissantes en ce moment.

Pour rappel, l’aventure a commencé en 2018 avec la parution de «Carnival Odyssey», fruit de la rencontre entre le compositeur multi-instrumentiste et producteur David Kiledjan -alias Dawatile– qui a fait ses armes via Fowatile, Vaudou Game et The Bongo Hop, avec la chanteuse également lyonnaise mais d’origine guadeloupéenne Oliviya. En privilégiant finalement la langue créole à l’anglais, le déclic se produit et David fait appel à Raphaël Philibert (percussions, sax et chanteur, chantre du gwo ka la musique tambourinaire de la Guadeloupe) puis à Greg Boudras, batteur déjà complice de David dans les formations précitées. Les textes vont suivre dans un mélange étonnant de créole, anglais et français pour porter leurs messages d’amour et de fraternité, de mémoires et de combats aussi, la biguine s’enlaçant au hip-hop, le jazz flirtant avec le reggae et son pendant dub, l’électro servant à la jonction des beats caribéens avec l’énergie des musiques urbaines, le tout avec une patte où prime une forme charmeuse de sensualité.

Usant souvent de gimmicks au groove par définition très répétitif, les morceaux instinctivement dansants s’enchaînent dès le titre éponyme en ouverture, puis de Tan Nou à Simé Love, quand Mama Wé qui convoque Vaudou Game en featuring se fait forcément plus afro. On dodeline, c’est vraiment le cas de le dire, au fil de ce répertoire qui vous étreint progressivement, comme avec encore ce Shadow on the Wall electro-groove où les synthés peuvent nous rappeler un peu de Talking Heads, avec Yo Wé plus funky et orné d’un beau sax, ou encore le chaloupé naturel de Somebody New et son beat reggae-dub où la voix est filtrée au vocoder. Plus court mais toujours efficace, On Nou Alé qui achève ce huit titres offre une ambiance afro-caribéenne au pur jus créole où s’entremêlent percussions et chants avec un montage vocal en canon très réussi.

Pas de doute, une fois encore la place lyonnaise s’impose sur le créneau des musiques métisses, et l’on ne devrait pas tarder à découvrir ce séduisant nouveau répertoire sur nos scènes régionales.

Ont collaboré à cette chronique :

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