chronique de CD

Sélection CD – Février 2022 V2

Les french touches ont du souffle

Il pleut des cordes à foison dans le nouvel opus du contrebassiste Renaud Garcia-Fons au souffle étourdissant, quand celui de l’accordéoniste Christophe Lampidecchia respire entre joie et mélancolie. On aura quelques réserves sur certaines compos tout aussi échevelées du saxophoniste Sylvain Rifflet ou du pianiste Gauthier Toux, mais qui sont pareillement empreintes du souffle épique qui traverse actuellement le jazz français, toutes générations confondues.

 

 

Renaud Garcia-Fons «Le souffle des cordes» (E-Motive Records / L’Autre Distribution)

Figure majeure de la contrebasse française avec quinze albums en tant que leader, Renaud Garcia-Fons produit depuis vingt ans des compositions au carrefour du jazz et des musiques du monde, de la musique traditionnelle et du classique. C’est le croisement de ces deux derniers genres qu’il a voulu creuser encore plus en profondeur en réunissant ce World String Instrument Octet, des cordes venues de différentes régions du monde pour un projet d’écriture alliant compos et impros dans le respect de l’authenticité à la fois de la culture, du style et du jeu de chacun. Venu d’Istambul, on y retrouve le joueur de kemence Derya Turkan avec lequel Renaud avait connu le succès en duo sur Silk Moon, avant de créer des pièces pour quatuor à cordes pour France Musique. Avec Serkan Halili qui joue du qanun (cithare du proche-Orient), ils représentent les musiques ottomanes et moyennes-orientales, tandis que le merveilleux Kiko Ruiz à la guitare instille sa ferveur lyrique dans les rythmes ibériques du flamenco. A ces virtuoses de la tradition s’ajoute un magistral quatuor alignant Florent Brannens et Amandine Ley aux violons, Nicolas Saint-Yves au violoncelle et Aurélia Souvignet-Kowalski à la viole, tous membres de l’Orchestre Philharmonique de Radio France et apportant la rigueur de la musique de chambre occidentale dans un répertoire où ils se chargent de dresser l’ossature, tandis que la contrebasse joue, grâce à ses multiples sonorités et aux modes de jeu du maestro, le rôle de trait d’union aussi bien entre l’écrit et l’improvisé qu’entre ces univers musicaux distincts.

Autant le dire d’entrée, il pleut des cordes à grands traits dans ce nouvel opus dont on peut sortir rincé tant le tourbillon qui souffle au fil de ces douze titres est d’une intensité continue. Si, depuis que l’on a quitté Renaud Garcia -Fons dans le tout autre répertoire de la « Vie devant Soi » (2017), on a connu des albums particulièrement forts en mariages de cordes comme les « Brothers of String » de  Mathias Duplessy ou encore le Manifesta » d ‘El Mati alias Mathias Berchadsky, le contrebassiste risque à son tour d’étourdir les amoureux du genre.

Dès l’intro, Animame! au son grandiose de musique symphonique offre un ballet virtuose et virevoltant de cordes en tout genre où tout est là, dans un mix éperdu entre Méditerranée, Orient, Asie, Est européen et flamenco. Un jazz orientalisant rappelant parfois certaines compos de Matthieu Saglio, avec ici une patte très charnelle où l’on sent le grain des peaux comme celui des attaques d’archet sur les cordes. Mamamouchi qui suit ouvre également très classique avec ses effluves de Bach comme de Vivaldi. Entre valse baroque et bouffonne, turquerie burlesque et fandango campagnard, on se fait esbroufer par la vivacité fougueuse de l’ensemble, entre le pincé des cordes et la guitare de Kiko Ruiz qui marie flamenco, country et esprit vivaldien. Des cordes qui se chevauchent toujours et caracolent dans les aigus dans l’impressionnant montage polyphonique de Serene Walk, avant qu’un thème nostalgique et très cinématographique serve de prélude au grand Bal des Haftan, grand tourbillon oriental-jazz de toute beauté avec ses folles envolées. Skopje Melodija, majestueux à son tour avec ses rafales de cordes triturées offre aussi un beau chorus de violoncelle. Plus groovy cette fois, la contrebasse est percutante sur Jinete Viento avant de revenir à une douceur romantique pleine d’élégance dans Chiche Hoop. Après Qi Yun au parfum tout asiatique, le titre éponyme rappelle si l’on en doutait encore qu’autant de cordes virtuoses entremêlées peut assurément nous terrasser par leur impressionnant effet de souffle.

 

Christophe Lampidecchia «French Colors» (Marianne Mélodie / Socadisc)

«Les voyages, les concerts à travers le monde, la découverte de différentes cultures et les rencontres inattendues m’ont inspiré pour composer cette musique… Toutes ces émotions vécues, toutes ces richesses musicales partagée, toute cette humanité reçue en abondance m’ont guidé pour enregistrer cet album» explique Christophe Lampidecchia qui lui, offre une autre forme de souffle, celui de son accordéon qu’il pratique depuis l’enfance et avec lequel il s’est formé auprès des maîtres comme Marcel Azzola, Jo Privat, Louis Corchia ou Jean Corti. Après un premier album «Musette au Soleil» composé à l’âge de dix-huit ans puis «Mazurka dans Paris» avec Privat, c’est la rencontre en 2000 de Richard Galliano qui va donner un déclic à Christophe pour s’orienter vers le jazz avec des professeurs comme Mario Stantchev et Ivan Jullien.

Depuis, s’il a joué avec Azzola, Galliano, ou Francis Lockwood pour des musiques de films, c’est surtout avec une certaine tribu qu’il s’est produit, la grande famille sixunienne avec notamment Louis Winsberg, Michel Alibo, Stéphane Edouard, Paco Sery, et bien sûr Jean-Pierre Como son «compatriote d’origine napolitaine» pour lequel jouait Christophe encore l’an dernier sur le merveilleux « My Little Italy » avec ses autres amis que l’on retrouve à nouveau sur ce French Colors, dont Dédé Ceccarelli à la batterie et Minino Garay aux percussions. Une affaire de famille avec les « cousins » Jean-Marie Ecay à la guitare, Jean-Philippe Viret à la contrebasse, et en guest chacun sur un titre Pierre Bertrand au sax soprano et Kevin Reveyrand à la basse électrique. Du beau monde on vous dit.

Ici ce n’est pas la french touch au sens électro du terme que l’on retrouve, mais bien ces touches de couleurs françaises si typiques dans notre imaginaire (que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître même s’ils ont vu Amélie Poulain…). Avec dès l’ouverture et le titre éponyme ce parfum musical particulier qui fleure bon la France d’hier, du jazz musette à l’accordéon sur une rythmique entraînante alors que la guitare de Jean-Marie flirte avec le style manouche. C’est joyeux et fougueux comme Azur qui suit avec son beau drumming batterie-percus et une contrebasse véloce. Pierre Bertrand unit son souffle au bien joli thème de King Tango qui rend hommage à Piazolla, quand c’est Azzola qui est à l’honneur sur l’explicite For Marcel, un jazz musette où l’on entend claquer les touches tandis que le tricot tout en rondeur de Kevin Reveyrand invité à la basse débouche sur un beau chorus.

Toujours  très chantante, la douce ritournelle de Vague à l’âme fait affleurer la nostalgie, alors que Point de vue se fait plutôt dansant avec sa rythmique façon bossa sous les baguettes de Dédé et le fin doigté de Jean-Marie. Une guitare qui sera encore en dialogue avec la contrebasse jouée à l’archet pour un son de violoncelle sur Moorea, sans doute un souvenir fort pour Christophe dont l’accordéon exprime encore beaucoup de nostalgie, tout en douceur. Une tristesse délicate que la touche classique du piano de Jean-Pierre Como vient sublimer sur Celine, un thème gorgé de mélancolie que chante l’accordéon avant de se quitter dans la joie de Jésus de Janeiro, titre de clôture plus léger et dansant, mené par les roulements de batterie jusqu’à une speed envolée finale.

De la couleur, des émotions et du souffle, tout l’esprit de cette fameuse patte française servie par une brochette de ses meilleurs représentants.

 

Sylvain Rifflet «Aux anges» (Magriff / L’Autre Distribution)

Après dix ans de travail avec son groupe Alphabet, le succès du disque «Mechanics» meilleur album aux Victoires du Jazz 2016 puis le plus conceptuel «Troubadours», voilà «Aux anges», synthèse voulue comme la plus personnelle par le saxophoniste Sylvain Rifflet qui a souhaité créer une ode à tous ceux -ses amours, ses anges, artistes ou non- qui l’inspirent et l’aident à vivre. Des citations, des références parsemées ici et là, comme un jeu de piste à travers son intimité artistique où chaque titre de pièce est donné comme un indice. Toujours avec ses fidèles acolytes Philippe Gordiani à la guitare (I-Overdive trio, Libre Ensemble…) et Benjamin Flament  aux percussions, désormais sans la flûte de Joce Mienniel mais avec la trompette et les effets electro de Verneri Pohjola.

Le premier clin d’oeil de Déjà vu? en ouverture lorgne en direction de la musique répétitive des grands compositeurs américains auxquels le saxophoniste emprunte souvent des techniques d’écriture, comme Reich, Glass ou Riley. Une caractéristique certes identifiable mais qui va s’ouvrir aussi à d’autres horizons avec le tourbillon des deux cuivres et des percussions et surtout la rythmique toujours très rock de la guitare de Gordiani dont c’est la signature, et que l’on va retrouver au fil du disque. Plus cool et apaisé, Abbey évoque bien sûr Abbey Lincoln pour laquelle Sylvain Rifflet avoue une admiration sans borne. Après une ritournelle dédiée aux Messanges, ses anges-oiseaux, la musique désarticulée de Cake walk from a Spaceship est une sorte de private-joke, destiné à son pote Thomas de Pourquery qui aime filer la métaphore lunaire, tandis que Sven Coolson se réfère au pseudo utilisé par Stan Getz, un morceau construit autour de l’ostinato improvisé par Benjamin Flament dont les recherches sonores en matière de percussions servent d’échafaudage aux compos du saxophoniste. Là encore les riffs de guitare sonnent très rock et sont éloignés volontairement des clichés de la guitare jazz comme notamment sur Ryuichi, Fennesz, Alva et les autres qui fait référence au cinéma de Claude Sautet, sur Awkward Commute  et Baldwin (référence cette fois au romancier américain James Baldwin) mais pas des plus heureux à mon goût…

On préférera de loin la courte mais doucereuse pièce The Viking’s Waltz –en référence à Moondog que vénère Sylvainet écrite pour une boîte à musique, où la guitare est cette fois acoustique et où le souffle du sax se fait plus languide, et surtout le titre final Duo 2, compo planante et contemplative, seule pièce entièrement improvisée du disque (et sans doute la meilleure) qui fait écho au duo enregistré en 2005 avec son amie la trompettiste Airelle Besson avec laquelle il formait le duo RockingChair.

 

Gauthier Toux Trio «The Biggest Steps» (Kyudo Records)

Figure de la nouvelle génération du jazz français dont on parle beaucoup, Gauthier Toux qui aura trente ans l’an prochain vient de publier son troisième album en trio (évitant la quinte... qu’il pratique déjà chez Léon Phal) chez Kyudo Records, label qui venait déjà d’éditer «Dust to Stars» du Leon Phal Quintet (voir chro ici) dont le jeune pianiste est un éminent pilier. Passé par la Haute Ecole de Musique de Lausanne (où il vit) puis par le Conservatoire de Copenhague, le natif de Chartres qui avait lancé son premier trio en 2013 n’a cessé depuis de se faire remarquer au fil de son parcours qui lui a déjà valu de nombreuses distinctions (Lauréat du Festival de la Défense Jazz, du Tremplin Jazz à Vienne, Révélation Jazz Mag, Talent Jazz Adami…).

Toujours avec son redoutable batteur franco-genevois Maxence Sibille (Legnini, Truffaz, Perret…) et désormais avec l’excellent Simon Tailleu à la contrebasse (après le Danois Kenneth Dahl Knudsen) dont on a pu apprécier le talent au côté d’autres grands pianistes comme Paul Lay ou Pierre de Bethmann mais aussi avec Marion Rampal, Gauthier le « touche à Toux » revient creuser le sillon déjà maintes fois exploré  (surtout en trio) du son acoustique après ses détours électriques et électroniques, jouant très collectif dans les audacieuses géométries de ce power trio pensé de façon orchestrale et porté par un souffle épique.

Tout à fait dans l’esprit de ces trios de jazz moderne qui se sont imposés ces dernières années, certains de ces onze morceaux (dont on peut se demander pourquoi, alors qu’ils sont instrumentaux, des musiciens français les titrent toujours en anglais…)  sont cependant plus enthousiasmants que d’autres, et les préférences varieront selon les goûts de chacun.

Si l’on apprécie la vélocité irradiante de The other side of the chase et le son très claqué de la contrebasse (comme encore sur Hanging on it), la puissance rythmique échevelée de The Biggest steps, le toucher très percussif mais avec tact sur Turning around avec sa jolie mélodie de piano, son tricot de contrebasse et l’agilité du drumming, d’autres comme There is no shortcuts, Jerry Wren (repris à Paul Mc Cartney) ou Walking alone sont esthétiquement moins heureux. En tout cas nous plaisent au final bien moins que les pièces plus apaisées telles que l’atmosphérique A secret place avec les notes vaporeuses d’un piano d’obédience classique suspendu aux balais délicats du batteur, la douceur contemplative de Twelve ou la quiétude finale de Driving Away. Comme quoi on peut aimer Toux sans pour autant tout aimer…

Ont collaboré à cette chronique :

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