chronique de CD

Sélection CD – Février 2022

Dames du Monde…

 Honneur aux femmes dans cette sélection pré-printanière et sans frontières qui réunit le jazz pop-folk de la coréenne Youn Sun Nah à son meilleur, un premier album révélateur du talent de la pianiste et vocaliste créole Clelya Abraham, le retour à grande voix d’ Indra Rios-Moore américano-danoise d’origine portorico-syrienne (!), et le merveilleux mariage de celles de la griotte malienne Mamani Keita et de l’iranienne Aïda Nosrat dans l’envoûtant projet «De Kaboul à Bamako» proposé par le collectif hétéroclite Sowal Diabi. Dames..ned !

 

Youn Sun Nah «Waking World» (Arts Music / Warner)

Après avoir réussi la prouesse de nous livrer dix albums sans cesse renouvelés en vingt ans de carrière, on aurait pu croire à l’écoute ne serait-ce que des deux derniers «She Moves on» et «Immersion» que la plus française des chanteuses coréennes avait atteint des sommets indépassables. Ce serait douter du génie de la discrète Youn Sun Nah qui ne déroge pas à la règle de nous émerveiller encore, comme le prouve une fois de plus son dernier né «Waking World» qui réussit l’exploit de nous scotcher. Confinée en Corée lors des restrictions dues à la pandémie, l’inventive artiste qui aime tout remettre en jeu à chaque fois ne s’est pas morfondue très longtemps, profitant de cet arrêt brutal dans une carrière fulgurante et jusqu’alors ininterrompue pour concevoir sa renaissance dans le monde d’après. Suite à une passionnante «immersion», c’est en elle -même qu’elle s’est immergée pour une introspection où la pudique et réservée Youn se livre comme jamais,  en signant pour la première fois de son imposante discographie toutes les musiques et surtout tous les textes. Doutant encore pourtant de sa légitimité à le faire, il suffit de plonger dans ces onze nouvelles compos pour admettre que cet album le plus personnel, qui l’assoit définitivement comme compositrice éminente et désormais songwriteuse, est peut-être le plus réussi. Sa grosse promo et une presse unanime le placent d’ailleurs déjà en tête des meilleures ventes ces derniers jours.

Si Youn préfère parler de fragments d’histoire et de pièces poétiques plutôt que de chansons, ses textes résument bien le panorama de ses états d’âme entre tristesse, mélancolie, voire cauchemars parfois mais espoirs aussi. Pour porter ses mots, les musiques écrites offrent un écrin de soie où l’on retrouve au meilleur ce mélange unique où l’intimité doucereuse du folk se marie à merveille à une geste pop scintillante, autant de ballades sonores toujours frappées d’une patte jazz assurée par la crème de nos musiciens notamment en live comme nous l’avons constaté tout dernièrement (voir chro ici).

Si elle a confié la basse à l’un de nos incontournables géants Laurent Vernerey, piano synthés et percussions à Xavier Triboulet, quel plaisir d’y retrouver gravés avec surprise une brochette de jeunes instrumentistes de haut vol qui tous, comme Youn d’ailleurs dès ses débuts, sont des fidèles du Rhino Jazz(s) Festival où l’on a pu savourer leur talent, avec Thomas Naïm aux guitares, Airelle Besson à la trompette, Guillaume Latil -décidément partout- au violoncelle, et Héloïse Lefebvre au violon. Un casting de rêve où l’on notera que l’instrumentation rythmique électrique est systématiquement doublée par son pendant acoustique dans ce groupe qui se passe de batteur.

Tout en clairs-obscurs

Sensible et fragile, bien à l’image de Youn, magistralement sombre dans son fond puisque la légèreté de la plume y est lourde de sens, le répertoire qui trame cet autoportrait révèle, s’il en était encore besoin, l’amplitude et l’agilité vocale exceptionnelle de l’humble diva. Une voix parfaitement posée, envoûtante comme dès l’intro avec le vaporeux Bird on the Ground qui nous suspend à son étrange ambiance, planante et méditative. Entêtant et énigmatique encore ce Lost Vegas où la voix doublée et trafiquée prend une consonance très rock sous le martèlement d’un banjo déglingue et de cordes lancinantes. Tout en clairs-obscurs, on reste dans cette atmosphère particulière quand la chanteuse nous ouvre son cœur telle une prière sur Heart of Woman, un coeur qui bat au rythme de la basse, piqueté des attaques de trompette. Un cuivre plaintif qui fait encore merveille sur le bouleversant My Mother, une ode à la fois nonchalante et habitée dédiée à sa mère.

Mais il ne faudrait surtout pas résumer ce «Waking World» à l’obscurité de toute cette mélancolie, comme en attestent bien d’autres pépites particulièrement réjouissantes, tel la pop légère de la courte mais superbe pièce Don’t get me Wrong (le clip diffusé actuellement vous en dévoilera toute la saveur), même si la trompette crépusculaire d’Airelle est du meilleur effet. Et que dire du tubesque Round & Round, un bijou d’electro-pop porté par le groove de la basse et des cuivres afro, où la voix fabuleuse oscille quelque part entre une Barbara Streisand et Kate Bush.

Une voix angélique encore sur le titre éponyme Waking World qui est à lui seul le condensé de tout ce qui fait le charme unique de Youn depuis ses débuts, justesse et sens de la nuance, puissance phénoménale mais contenue, sensibilité à forte valeur sentimentale. Sous l’ostinato tenu par les cordes du violon et de la guitare avec le violoncelle en embuscade, on s’y laisse bercer par la magie du son de bout en bout merveilleux. Comme ralentie, l’electro-soul cuivrée de Tangled Soul est striée par les riffs rock et soignés de Thomas Naïm qui alterne ses instruments et nous fait chalouper cette fois sur le blue-folk d’Its Ok où là encore le montage des voix est superbement mixé. Un groove tranquille qui se poursuit avec le beat installé par la basse couplée à une boîte à rythmes pour le drôle de titre Endless, Déjà Vu où les synthés se font ici très vintage. Enfin, une dernière pour finir de nous scotcher en apesanteur, l’explicite I’m Yours vient clore ces confessions comme une dernière offrande d’elle même. Merci chère Youn, on prend tout !

 

Clélya Abraham «La Source» (Le Violon D’Ingres / Inouïe Distribution)

Plusieurs jeunes talents français passés par le Conservatoire et diplômés du Centre des Musiques Didier Lockwood m’avaient déjà parlé de Clelya Abraham avant que j’ai l’occasion de découvrir fortuitement cette pianiste et vocaliste antillaise l’été dernier à Jazz à Vienne, au sein du trio soul-folk de Maë Defays où je l’avais particulièrement remarquée, à la fois pour l’aisance de sa patte sur les claviers et sa maîtrise du jazz vocal. On se réjouit donc de retrouver la demoiselle pour ce tout premier album à son nom, d’autant que, à l’instar du pianiste arménien Yessaï Karapetian dont je louais dernièrement le quintet, elle réunit autour de son clavier une équipe de jeunes amis virtuoses, qui démontre une fois encore le formidable vivier de prodiges que constituent nos meilleures institutions musicales.

Avec le contrebassiste Samuel F’Hima (Baptiste Trotignon, Baptiste Herbin, Shahin Novrasli…), et le batteur Laurent-Emmanuel Bertholo alias Tilio (Mario Canonge, David Linx…) elle s’assure une rythmique toujours impeccablement carrée notamment par la lourdeur du son de contrebasse, mais c’est sans doute le guitariste Antonin Fresson qui à mon sens tient le plus souvent le manche de cet univers musical onirique où Clélya nous invite à boire à La Source, dévoilant elle aussi son cœur (mais sans les mots, contrairement à Youn) et son identité plurielle. Une parabole pour remonter là où naissent les émotions et où l’amour se partage, souvent en musique comme c’est le cas de toute sa famille. L’Abraham Reunion notamment, avec son frère Zacharie (contrebasse) et sa sœur Cynthia (voix), qui a donné lieu il y a deux ans à un disque (où elle signe la majorité du répertoire) et des concerts remarqués.

Grâce à une carte blanche offerte par le Baisé Salé, Clélya a pu peaufiner ses talents de compositrice et l’inventivité acrobatique de son piano en rendant aussi hommage à toutes les musiques qu’elle admire.

Entre jazz vocal et jazz-groove syncopé, M.A Style ouvre l’opus sur plus de sept minutes, les accords lumineux du piano entraînant le band à célébrer le dancehall jamaïcain et le calypso de Trinidad. Des instrumentistes tous au diapason sur la Ritournelle qui suit où la pianiste fait montre à la fois de sa rigueur classique, de sa virtuosité jazzistique sans oublier sa touche de tradition créole. La guitare jazz aux accents parfois manouches tient un long chant sur cette ritournelle entre biguine et salsa inspirée par l’univers de Mario Canonge. Le maloya de la Réunion et le sega de Madagascar sont  cette fois à l’honneur pour accompagner le poème créole Outre-Mer de Teddy Sorres, où là encore on aime ce gros son ferme et enveloppant de contrebasse, avant que Padjenbel, du nom de ce rythme du gwoka guadeloupéen, offre de bout en bout un superbe travail de percus et de toms. Au chorus de piano enlevé, Clélya allie sa voix avec celle de la guitare qui elle aussi semble encore chanter avec elle. Un Antonin Fresson qui mènera encore le jeu sur le titre éponyme La Source comme encore en ouvrant les Réjouissance(s) sur le titre du même nom.

Plus onirique voire carrément aquatique, The River qui évoque en fait des larmes se fait plus mystérieusement envoûtant, la voix plus vaporeuse et introspective. Comme encore l’ambiance plus cinématographique de Dune, planante et extatique, entre la douceur des cordes de la contrebasse jouée à l’archet tel un violoncelle et celle du piano, ourlée de percussions atmosphériques. A l’instar de sa longue ouverture, l’opus se referme avec une pièce de plus de sept minutes, un Hurricane qui à la vigueur d’un ouragan et libère un jazz-rock choral où s’entrechoquent frappe puissante, tricot viril de contrebasse, phrasé aérien de guitare, et ce piano toujours aussi agile et voltigeur dont l’inspiration n’est pas sans rappeler un Tigran Hamasyan. De toute évidence, voilà un groupe et un répertoire qu’on espère découvrir très prochainement en live pour se ressourcer !

 

Indra Rios-Moore «Freedom Road» (NCB)

Elle aussi entend célébrer à sa manière la puissance de l’amour et de l’ optimisme en proposant sa voix (et sa voie) du bonheur avec «Freedom Road» qui est son quatrième album en douze années de carrière. Née d’une mère portoricaine et du bassiste d’origine syrienne Donald Moore (Archie Shepp, Sony Rollins…), Indra Rios-Moore qui a grandi dans le Lower East Side de New-York a développé dès la prime adolescence une passion pour le chant, alliant son remarquable timbre de soprano à un registre musical très large, même si elle est très portée sur le funk et notamment Prince dont elle est la plus grande fan. Un éclectisme qui se révélera notamment au travers de son album Heartland paru chez Impulse! en 2013 sous la férule de Larry Klein, producteur de Jony Mitchell, où celle qui aime l’exercice délicat de la reprise démontre comment elle peut avec une incroyable aisance sublimer les originaux (de Billie Holiday à Pink Floyd, de Duke Ellington à Bowie…) avec une patte très personnelle.

Et c’est bien encore ce qu’elle nous prouve à quarante deux ans avec ce nouvel opus qui sortira le 18 mars prochain, puisqu’on ne compte que deux compos originales parmi les dix titres, dans un répertoire où la chanteuse met avant tout à l’honneur des chansons traditionnelles et très populaires de l’Amérique.

Celle qui avait quitté son job de serveuse à Brooklyn pour le Danemark après avoir rencontré son mari le saxophoniste  Benjamin Traerup ouvre d’ailleurs cet opus avec le titre éponyme emprunté à Josh White, grande figure du blues et des protest songs américaines qui influença beaucoup les folkeux new-yorkais comme Dylan. Elle qui a tout digéré du gospel au R&B, du funk au blues-rock, nous en livre une version bluesy très old school. Ce même swing qu’elle met dans sa compo Gimme some of that joy, portée par le piano jazz de Rune Borup (qui produit le disque) avec un beau chorus de son saxophoniste adoré.

Autre reprise de Josh White, l’hymne aux droits civiques Eyes on the Prize est plus intéressant par son beat basse-batterie tenu respectivement par Thomas Sejthen et Anders Vestergaard et où le chant lui aussi très marqué est porté par une guitare au son plus rock, avec encore un joli chorus salace et très jazzy du sax. Aux antipodes de Lou Reed, Walk on the Wild Side reste d’ailleurs dans ce swing rock emmené par la guitare de Soren Bigum et la ligne speedée de contrebasse, quand le sax comme la voix qui scatte généreusement ramène au final le titre vers le jazz.

Seconde compo de l’album, Oh Love est bien entendu une chanson d’amour, une ballade sensuelle où la crooneuse amoureuse qui lorgne vers les divas style Patti Austin love sa voix à la pureté cristalline dans les volutes d’un piano aérien.

Les cinq titres qui suivent sont tous des reprises de standards de cette fameuse chanson populaire anglo-saxonne. De There’ll be some changes avec son étrange et captivante ambiance d’intro, son sax frémissant et sa lourde basse, où l’on sent toute la puissance contenue dans la voix, à Long as you’re living, blue-folk emprunté à Oscar Brown Jr. -un petit bijou où nous avons un coup de cœur pour cette même voix à la fois claire et lascive dans la tradition des plus grandes jazzwomen- portée par un piano lounge jusqu’à son final crépusculaire, on continue de se laisser charmer au fil de l’écoute qui nous réjouit de mieux en mieux. Keep on the Sunny Side, autre standard,  se rapproche pour le coup beaucoup plus de l’ambiance de Walk on the Wild Side de Lou Reed que la version précitée, encore une petite merveille de country-folk au groove inné et où le velours feutré du sax est également bien dans l’esprit reedien, alors que la voix cette fois puise clairement dans le gospel.

Certes plus convenu mais nickel chrome, I won’t back down est une supplique gorgée d’espérance, une ballade reprise à Tom Petty qui offre de jolis riffs de guitare écorchée, alors qu’un autre grand standard populaire You are so beautiful de Joe Cocker vient clore l’album dans une version dénudée qui va à l’essentiel et respire comme une évidence. Celle d’une grande chanteuse tout terrain dont la maîtrise totale de la voix, quel que soit le registre, sait décidément se faire jubilatoire à tous les coups.

 

Sowal Diabi «De Kaboul à Bamako» (Accords Croisés / PIAS)

Sowal signifie question en persan, et Diabi réponse en bambara. Deux langues qui vont se télescoper dans un ambitieux projet né il y a deux ans autour des réfugiés sur le sol européen, et qui a donné lieu à un événement transculturel intitulé «De Kaboul à Bamako» réunissant à Bruxelles des artistes pluridisciplinaires apportant chacun son altérité. Un concert fut donné à Venise, réunissant en complicité des musiciens de cultures différentes autour de deux grandes chanteuses, la griotte autodidacte malienne Mamani Keita, et son homologue iranienne Aïda Nosrat également  violoniste concertiste classique issue du Conservatoire de Téhéran. Toute une smala hétéroclite où l’on retrouve aussi sa compatriote Sogol Mirzaei joueuse du luth târ, le tablaïste afghan Siar Hashimi, le vocaliste virtuose kurde Rusan Filiztek qui tient aussi le saz, le daf et l’oud, Barmak Akram autre vocaliste, tous accompagnés par le groupe d’éthio-jazz français Arat Kilo, ça commence à faire du bruit!

De ce rapprochement préalable entre des traditions et des pratiques dissemblables découle cet album, recueil de treize pièces en forme de tapisserie sonore où la diversité des timbres, des tempéraments vocaux et des écarts de mode (tonalités comme tessitures), ont par magie conduit cette diaspora disparate à s’unir d’évidence dans un rapport musical quasi amoureux. Une complicité naturelle qui resplendit notamment dans l’unisson des deux formidables chanteuses aux techniques et langues pourtant si lointaines.

Désert en intro a été composé par Rusan Filitzek in situ dans deux déserts, marocain et iranien, pour servir symboliquement de lien entre ces deux voix, appuyées de cuivres afro où l’on retrouve Michaël Havard au sax et flûte traversière et le claviériste Aristide Gonçalves à la trompette. Une ouverture pour Solila ébauchée par le percussionniste d’Arat Kilo Gérald Bonnegrâce qui va tramer l’écoute de l’autre et faire émerger les affinités. Dès son entame, on a ce mix réussi entre chant et rythmique malienne répétitive avec la guitare de Fabien Girard, et les échos arabisants du chant persan et de l’instrumentation traditionnelle.

Les cuivres afros prennent le dessus sur l’euphorique Kera Kera quand l’avantage est bien sûr à l’univers persan sur l’explicite Ecoute le Ney -tiré d’un poème de Rûmi-  évoquant le déchirement du déracinement et la nostalgie des origines. Une pièce qui met particulièrement en lumière le vibrato incroyable et si particulier d’ Aïda Nosrat, dont la rare singularité me rappelle beaucoup celui de la grande Monika Njava du groupe malgache Toko Telo, comme ce sera encore le cas avec le chant profond et poignant de Râhé Nour.

Comme son nom l’indique, Drums Talk donne le chant libre au rythmicien Siar Hashimi dont les tablas ne sont pas sans évoquer l’univers de Trilok Gurtu. On aura un gros faible pour Snow in Addis, compo nomade entre éthio-jazz et electro-jazz où la voix profonde multiplie les variations sur une belle ligne de basse de Samuel Hirsch ourlée de percussions et de cuivres. On entre alors dans les ambiances plus atmosphériques des deux dernières pièces, d’abord l’énigmatique Zolf Porayshan où le chant arabe, les rebonds de tablas, le sax et la guitare réunis nous ensorcellent, comme l’intro du Mirage de clôture avec sa trompette aérienne qui vient survoler le mariages des cordes traditionnelles.

Voilà un grand voyage sonore, onirique et captivant qui embarquera assurément tous les amoureux de world music et de mix sans frontières.

Ont collaboré à cette chronique :

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