Premiers mois,
premiers émois…

 A peine entame-t-on l’année nouvelle qu’un premier tapis de bombes nous fait frémir les oreilles, annonçant sans doute un cru 2022 à la hauteur du prédécent déjà exceptionnel. Laurent Bardainne avec son redoutable Tigre d’Eau Douce confirme sa prééminence incontestable par un formidable Hymne au Soleil totalement irradiant, tandis qu’Oan Kim, à la fois saxophoniste et claviériste comme lui mais aussi artiste de l’image, dévoile une oeuvre ambitieuse et remarquable pour une autoproduction. Un premier album captivant, comme le sont encore celui de Kweku of Ghana qui reconnecte intensément la musique afro au reggae-dub rastafarian, ou celui du pianiste franco-arménien Yessaï Karapetian avec son jeune quintet de virtuoses. Une sélection éclectique et ébouriffante où apparaissent deux récents labels français très affûtés qui ont pris l’habitude de nous émoustiller régulièrement, Heavenly Sweetness et Kyudo Records.

 

 

 

LAURENT BARDAINNE & TIGRE D’EAU DOUCE « Hymne au Soleil » (Heavenly Sweetness / L’Autre Distribution)

 Incontournable sax ténor (mais aussi claviériste) de la scène française, Laurent Bardainne est partout. On le citait ici l’an dernier comme pilier du Supersonic de Thomas de Pourquery, avec lequel il avait fondé Rigolus et que l’on a encore retrouvé dans la foulée chez les Drôles de Dames. On se souvient aussi que celui qui marqua les années 2000 avec le post-rock electro de Poni Hoax, mène également de front son groupe Limousine et son duo LOST avec Camélia Jordana. Comme si tout cela ne suffisait pas à ce créateur aussi génial que boulimique, il a lancé son quartet Tigre d’Eau Douce en 2018 et marqué les esprits avec leur album «Love is Everywhere» sorti en 2020. Deux ans plus tard, revoilà donc nôtre souffleur inspiré avec ses fidèle complices Arnaud Roulin à l’orgue Hammond (Supersonic, Pony Hoax), son vieux pote et excellentissime bassiste Sylvain Daniel (l’un de mes gros coups de cœur de l’an dernier avec son album «Pauca Meae»), l’inamovible rythmicien Philippe Gleizes à la batterie, secondé par la grande figure des percussions caribéennes Roger Raspail. Un groupe de ouf redoutablement efficace pour écrire de nouvelles aventures félines où le jazz se nourrit de soul, de rythmes afros, d’electro et de hip-hop, et où l’esthétique seventies du groove se veut -comme d’ailleurs dans les diverses formations évoquées avec de Pourquery- très futuriste. La jonction pleinement contemporaine entre hier et demain, dans un répertoire en forme de voyage tant onirique que cinématographique par sa grande force évocatrice.

N’ayons pas peur de dire que cet «Hymne au Soleil» qui nous berce de façon addictive depuis quelques semaines déjà et qui est arrivé officiellement dans les bacs ce  vendredi, est d’ores et déjà en lice pour figurer en haut du panier de l’année qui vient. Radieux et irradiant, cet hymne à l’astre suprême démarré à l’Icare de tour par le joli thème de Oh Yeah dévoile d’emblée toute la séduction du fin harmoniste Bardainne et son souffle si mélodique. La rythmique carrée appuyée par Sylvain Daniel, les nappes de synthés et la douceur des chœurs ont toute la patte accrocheuse de la meilleure pop seventies.

L’envie de danser ne tarde pas avec le single La Vie, la Vie, la Vie… cette vie que l’on entend courir à perdre haleine tant elle est portée par un groove soutenu, enrobé d’orgue et de synthés propices à de flamboyants chorus où le son du sax ténor resplendit. Un cuivre puissant appuyé par l’orgue dans le titre éponyme, cet Hymne au Soleil ouvert frénétiquement par des percussions endiablées pour nous emmener dans une sorte de salsa afro-caribéenne démoniaque où le sax nous rappelle le maloya d’un Gaël Horellou.

Puissant, le sax mélodieux n’en perd pas pour autant sa grande sensualité, comme c’est merveilleusement le cas avec la sublime intro de My Lord, du velours ouvrant sur un beat groovy où un synthé percussif est joué comme pizzicato.

Tranchant comme une brûlure quand on s’approche trop du Soleil, Destination Danger est sans doute le titre le plus sombre, entêtant et inquiétant avec un souffle de notes déchirées à mi-chemin entre l’afro et le funk d’un Macéo Parker. Mais la sensualité revient vite avec l’enchanteur Jou An Nou Rivé chantée par la guadeloupéenne de Paris Celia Wa en feat. et où les chœurs blues-gospel se fondent à merveille dans l’électro-soul ambiant. Une patte électro qu’on adore avec son groove ouaté comme encore sur Combly Family qui suit et où, sur la ligne d’un beat impeccable, chœurs funky en anglais et sax éthéré s’emmêlent suavement.

Si Verte Gronouille –un brin agaçant et répétitif avec une voix d’enfant en dialogue avec le sax- offre un refrain plutôt japonisant, pas de doute, c’est bien vers l’Afrique que nous entraîne à nouveau le voyageur Kenya Sunrise, ouvrant de grands espaces sonores et lumineux proche d’une B.O. de safari. Et que dire en termes de sensualité à l’écoute de Sarang, encore un sublime thème jazzy livré comme dans le feutre cosy d’un club où s’entrelacent sax, basse, et l’ orgue d’Arnaud Roulin qui tombe ici des chorus très bluesy.

Cerise sur ce copieux gâteau truffé de pépites et où rien n’est jamais à négliger, c’est l’ami Bertrand Belin venu lui aussi en feat. vocal qui clôt ce magnifique disque avec la poésie flamboyante de sa fameuse chanson Oiseau où l’attachant conteur se fait plus Bashung que jamais, faisant résonner ses mots au gré d’une pop music exotique. Un bijou de plus dans ce collier de perles…

 

OAN KIM & The Dirty Jazz (autoproduction)

 Voilà un OMNI comme on les aime, indéfinissable et ne ressemblant à personne tout en retenant instinctivement toute notre attention. Un travail d’artiste créatif, hybride et défricheur, à l’image de son concepteur Oan Kim, franco-coréen à la fois diplômé de l’ENS Beaux-Arts en photo et du CNSM de Paris où il a étudié la composition classique. Saxophoniste virtuose et perché, pratiquant aussi le piano, le violon, les claviers et la guitare, le touche à tout multi-instrumentiste et pluridisciplinaire (du classique au jazz, de la musique contemporaine à la pop-rock indé) est connu aussi bien pour ses musiques de film que ses expos d’art contemporain et ses installations d’art vidéo dans le monde entier. Et comme photographe ou réalisateur de clips, cet homme de l’image comme du son y a déjà été multi-primé.

Avec son Dirty Jazz (où il fait tout, avec seulement en guest sur deux-trois plages Nicolas Folmer à la trompette et Edward Perraud à la batterie), il signe ce premier album étonnant et très sophistiqué, aux titres sombrement évocateurs ( Agony, Funeral Waltz, Fight Club, Interzone, Smoking Gun, Goodbye…) nimbé d’une mélodieuse mélancolie sans pour autant que ses musiques s’enterrent dans le dark. Entre grésillements, triturations, boucles électroniques et effets synthétiques sur les voix, dans un mariage inédit entre jazz et pop indé, le sax trace son sillon sonore dans une posture dénudée et spontanée, où les impros trouvent leur écho dans ses années de chanteur-claviériste de rock. Une voix là encore très particulière -sans compter les effets qu’il y ajoute-, qui dès l’intro avec Whispers n’est pas sans rappeler Asaf Avidan dans son ton mélo-dramatique et plaintif, très originale par sa même androgynie comme c’est flagrant sur Agony. Des effets vocaux qui s’insèrent parfaitement à la langueur du sax (Mambo, Symphony for the lost at Sea), tout en douceur cuivrée.

Du feutre, comme encore sur Wong Kar Why (jeu de mots et clin d’œil à son compatriote coréen, auteur du sublime « In the Mood for Love ») où pourtant, avec un son hawaïen à la Presley des fifties, on pense surtout à l’ambiance si étrange d’une autre B.O. inoubliable et marquante, celle du « Blue Velvet » de Lynch. Etrangeté fascinante comme sur Fight Club, avant que Fuzzy Landscape nous fasse planer en zone truffazienne avec la trompette de Nicolas Folmer. Cette Interzone qui donne toute sa dimension atmosphérique à l’album, de Smoking Gun à Thelonious, et qui nous porte à la contemplation, comme en suspension dans un monde irréel. Apte à partir dans des chorus échevelés (Quintet), le sax d’Oan Kim joue avec un grain alternant sans cesse entre ombre et lumière, limpidité du lâcher ou expulsions plus tortueuses, mais excelle toujours dans la langueur sensuelle, voire très sexy, comme encore sur ce Lonesome Path où le musicien traduit toute sa sensibilité à la fois par le sax et avec son piano.

Pas de doute, ce premier album fascinant est un coup de maître en matière de créativité et de singularité, comme bien sûr en termes de musicalité et d’apport technologique. Au vu de la personnalité d’Oan Kim, de sa stature artistique complète et de son talent avéré, on peut plus que s’étonner et s’interroger de voir que cette véritable œuvre (sortie prévue le 25 février) en soit réduite à une autoproduction. Non mais allô quoi les labels ?!…

 

K.O.G «Zone 6, Agege» (Heavenly Sweetness/ L’Autre Distribution)

En parlant de label, les frenchies de chez Heavenly Sweetness eux ne chôment pas, en nous abreuvant régulièrement de pépites. Là encore après Bardainne et son Tigre d’Eau Douce, voilà le premier album «solo» de K.O.G (pour Kweku of Ghana) alias Kweku Sackey, poète vocaliste, percussionniste et arrangeur ghanéen débarqué en Angleterre à Leeds puis installé à Sheffield depuis vingt ans. Activiste aux multiples collaborations -Onipa, All Star Revolution, Riddimtion Sound, et surtout la Zongo Brigade révélée en 2019 avec «Wahala, Wahala» (problème, souffrance en swahili)- l’exilé qui est un proche des excellents Nubiyan Twist et  du radical Anthony Joseph, pratique une musique de combat pour soutenir le « ghetto », où la forme engagée est certes grave mais où le fond se veut toujours festif.

Produit par le célèbre beat-maker français Guts et par Tom Excell (Nubiyan Twist), l’album qui porte le nom du quartier de son enfance dans la banlieue d’Accra, nous renvoie au cœur de son Afrique originelle qu’il a d’ailleurs toujours insérée dans les styles musicaux qu’il a touchés (et incendiés…), qu’il s’agisse de jazz ou de rock, de funk ou de hip-hop.

Plus que jamais reconnecté aux musiques traditionnelles, il relie avec une évidence naturelle et probante l’afro-funk et l’afrobeat avec le reggae-dub rastafarian.

Après une intro intrigante puis l’éclat typiquement afro des cuivres et des voix sur Mayedeen, c’est bien le beat reggae qui apaise un peu Like a Tree, avant le merveilleux Shidaa où chaloupent les guitares highlife dans un afro-funk propice à un beau chorus de sax et une dérive finale vers le hip-hop. Voire vers le rap avec le feat. de Franz Von sur le génial Lord Knows, entre acid-jazz et hip-hop new-yorkais, énorme coup de cœur tant il se confond à s’y méprendre avec l’un de mes groupes favoris, les Fun Loving Criminals. Une tuerie au groove de ouf, bardée de cuivres et de chœurs, mais dont on peut déplorer une fin assez insupportable du côté du chant, ce qui est plutôt dommage. Après un interlude (Heritage) dans l’air du temps woke et prônant l’identité indifférenciée («I’am man, I’ am wife, I’am black, I’am white...»), on s’en remet bien vite aux rythmiques festives et dansantes, du pur afro-funk répétitif de No way (feat. Gyedu-Blay Ambolley) à l’entêtant reggae-dub d’Ayinye. Plus dans la douceur afro-caribéenne avec percussions et guitare, Adakatia s’imbibe de trad’, tandis que Ebenezer, avec son intro la plus jazzy du disque où se marient piano et chorus de sax, ne tarde pas à relancer la machine du groove afro le plus typique. Le temps du bien nommé Spirits qui avec ses reverb’ envoûtantes refait un break du côté du reggae-dub jamaïcain, l’opus file pour finir vers la transe, d’abord avec la frénésie  de Gbelemo et sa rythmique de guitare afro échevelée, puis sur le même principe répétitif de l’afrobeat avec Yaa Yaa en clôture.

Bien entendu, ce K.O.G. découvert à l’automne aurait pu figurer parmi toutes les pépites afro dégotées en 2021. Mais sa sortie officielle n’étant prévue que le 25 février prochain, il sera sans doute parmi les belles surprises de cette nouvelle année.

 

YESSAI KARAPETIAN «Yessaï» (Kyudo Records / L’Autre Distribution)

On pourrait être blasé à la découverte régulière de trio, quartet ou quintet autour d’un piano leader, comme c’est souvent le cas partout et notamment dans la jeune scène française du jazz. Mais on y trouve à chaque salve de nouvelles pépites qui sortent du lot par leur personnalité singulière. Chez les pianistes d’origine arménienne, après Tigran Hamasyan et notre Dédé Manoukian national, il faudra désormais compter sur Yessaï Karapetian, issu du CNSM de Paris et qui est allé se frotter à l’expérience bostonienne en fréquentant les plus grands au réputé Berklee Global Jazz Institut. Double lauréat en catégorie étudiant du prestigieux Downbeat Magazine (à la fois comme soliste et compositeur), celui qui s’est déjà bien fait remarqué aux côtés de Guillaume Perret et au sein du trio ONEFOOT a monté son propre quintet avec d’anciens compagnons du Conservatoire parisien. Une formation iconoclaste et cosmopolite réunissant de jeunes prodiges originaire de Guadeloupe (Gabriel Gosse à la guitare, Philippe Katerine, Laurent Dehors, Lynx Trio…) de la Réunion (Théo Moutou à la batterie, que l’on avait découvert chez Angelo Maria), d’Algérie (avec l’impressionnant Mounir Sefsouf au sax alto), et donc d’Arménie avec Marc Karapetian, le frère de Yessaï à la basse. De nouvelles pointures à l’état d’esprit conquérant, réunies dans ce quintet déjà lauréat du Concours National Jazz à la Défense, et escortant le pianiste leader qui signe ce premier album «solo» si l’on peut dire, bien décidé à voler de ses propres ailes et surtout selon ses propres aveux, faire des étincelles.

Et c’est bien le cas au vu de l’intensité remarquable d’un premier opus (signé sur le toujours judicieux label Kyudo Records, un gage de qualité) pour ce perfectionniste qui aura quand même mit six ans à trouver sa formule idéale ! En neuf titres sur quarante minutes, cette intensité se manifeste à la fois par le lyrisme fougueux des compos mais surtout par l’ébouriffante virtuosité des protagonistes, tous à l’unisson puisqu’il ont enregistré  ensemble en conditions live dans un studio habituellement dévolu à la pop.

La Leçon de Tenèbres qui ouvre l’opus et où le piano mène la danse entre ombre et lumière, dévoile d’emblée la puissance de l’altiste et les premices très rock d’une guitare affûtée. Plus mélancolique par son thème, Invisible Moon lorgne plutôt vers un post-rock cinétique, ouvrant des champs sonores à la Radiohead, piste d’envol pour un long et tellurique chorus de sax jusqu’à l’acmé (on pense  à Pierre-Marie Lapprand découvert lui aussi chez Angelo Maria et qui joue d’ailleurs parfois avec ce quintet) . Toujours cette incroyable virtuosité que l’on retrouve dans Doppelganger 10 où le compositeur exorcise enfin ses doutes via une mélodie pianistique très enlevée. L’intro martelée par le groove profond de la basse embarque le thème strié de guitare pop-rock vers des limbes assez psychédéliques. Plus jazz-rock par sa rythmique, TI(M)ES s’appuie sur la vélocité du duo basse-batterie pour offrir au pianiste un espace de liberté totale où il se lâche de façon étourdissante. Ni tenant plus, couvant son énergie débordante, Gosse saisit l’opportunité de Her, the Unknown pour laisser exploser à son tour ses rifs heavy-rock, avant que ce soit le sax qui s’époumone sur la mélodie répétitive de CR7, jusqu’à une partie finale qui laisse groggy. Beaucoup d’expression forte condensée avec intensité, comme encore avec Seth ou le Dernier Madrigal qui clôt magistralement cet album paru officiellement ce week-end.

Comme dans la Leçon de Ténèbres d’ouverture, on pourra trouver parfois la fougue du compositeur un brin grandiloquente, dans l’esprit d’un certain jazz-rock progressif d’hier. Jamais pompeux et encore moins pompier, ce répertoire n’en reflète pas moins toute la modernité du jazz actuel. Surtout, il met pleinement en valeur un vrai esprit de groupe comme une prodigieuse osmose où tout le monde va équitablement au charbon. Yessaï voulait des étincelles, il est, comme nous, comblé…

Ont collaboré à cette chronique :

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