chronique de CD

Sélection CD “janvier” 2023 – La suite (3/3)

Les derniers repérages world-music

Intemporelle, la musique brésilienne qui nous habite depuis l’avènement des tropicalistes se renouvelle avec une jeune génération qui modernise l’héritage. On l’a vu dernièrement avec notre lyonnais Joào Selva sur son versant dansant, quand arrivent bientôt dans les bacs deux autres talentueux compatriotes, Ian Lasserre et Anna Setton, qui perpétuent chacun à leur façon la transmission de ces ballades douces et élégamment troussées, autre versant charmeur du genre brésilien qu’ils vivifient d’une patte plus actuelle, néo-folk poétique pour l’un, plus pop-jazz glamoureuse pour l’autre.

Quant au collectif  de banlieue parisienne Abajade, il retranscrit avec une force spirituelle intense l’atmosphère quasi chamanique des chants sacrés de la santéria cubaine, déployant un groove mystique nimbé de soul et d’électro-jazz qui mène à la transe.

Une jeune génération créative qui ne saurait éclipser le panache et la virtuosité de quelques “vieux” maîtres, comme ceux réunis dans l’épatant Tropical Jazz Trio , autour de trois septuagénaires de très haute volée -Alain Jean-Marie, Patrice Caratini et Roger Raspail- frais comme des gardons pour faire virevolter avec joie leur jazz afro-caribéen.

 

IAN LASSERRE «Meu unico medo é primavera» (Abaju Records)

Toujours très présente et intemporelle, la musique brésilienne se renouvelle sans se départir des fondamentaux qui l’ont construite, avec l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes. Certains comme notre exilé lyonnais Joào Selva (voir ici) optent pour revisiter le tropicalisme par son versant  funky, festif et dansant, d’autres en offrant des compos qui perpétuent la douceur caliente qui a fait la réputation de ses ballades. C’est le cas du jeune chanteur et guitariste originaire de Bahia, Ian Lasserre, avec ses mélodies folk qui intègrent des sons plus actuels, mêlant le jazz contemporain à l’héritage des figures notoires du tropicalisme comme Caetano Veloso, Gilberto Gil, Joào Donato, Toninho Herta ou Moacri Santos.

Repéré par le producteur suédois Sebastian Notini, installé à Bahia, qui a produit ses deux premiers albums (dont «Atimo» qui figure parmi le Best World Music Charts de 2020), Ian Lasserre coproduit cette fois avec son pianiste Rafa Castro ce nouvel opus enregistré à Sao Paulo et qui sera distribué chez nous, et toujours par le label suédois Abaju, dès le mois d’avril.  Intitulé «Meu unico Medo é primavera», ce nouvel album file la métaphore de la nature en évoquant l’idée de fleurs et d’arbres qui s’épanouissent sous l’effet des vents semeurs, pour dire qu’à chaque nouveau cycle printanier la vie continue, quelles que soient les difficultés de l’hiver, et ne cesse de nous étonner à chaque fois.

Outre l’excellent pianiste et vocaliste Rafa Castro, le bassiste Igor Pimenta, le batteur-percussionniste Vitor Cabral, et un autre guitariste Conrado Goys, apportent leur finesse à la confection de ce petit bijou qui ravira à n’en pas douter tous ceux qui adorent se laisser bercer par la chanson brésilienne, dont les maîtres mots ici restent bien la douceur et surtout l’élégance.

Douceur de la voix de Ian Lasserre et élégance des parties instrumentales, ressenties dès l’intro qui dévoile la finesse de sa guitare acoustique, avant la berceuse d’Estrela, entre épure du piano et l’écho des vocaux. Plus rythmé et chanté en français s’il vous plaît, Petit Garçon et son swing bien jazzy fait encore resplendir le délié de la guitare, tandis qu’une superbe trompette feutrée tenue par Sidmar Vieira illumine Voa Sim. La force mélodique des compos ne faiblit pas, quelles soient plus hypnotiques parfois ou naturellement groovy, portées par l’ensemble de l’instrumentation ou dans l’intimité dépouillée d’un guitare-voix.

Seul défaut agaçant de cet album, mais dû à l’édition, le déroulé des titres à l’écoute ne correspond pas à celui imprimé sur la pochette, un décalage qui nous perturbe pour vous parler précisément de chacun d’eux, mais qui n’enlève rien au bonheur qu’il procure de bout en bout à nos oreilles…

 

ANNA SETTON «O futuro é mais bonito» (Galileo / PIAS)

Autre découverte toujours en provenance de Sao Paulo, voilà la séduisante Anna Setton, autrice-compositrice-interprète et instrumentiste dont on ne savait rien depuis son apparition en 2018 avec un premier album éponyme, puis un autre produit pendant la pandémie où la belle revisitait les grands classiques de la chanson populaire brésilienne. Elle devrait élargir sa notoriété jusqu’à nous dès le 24 février où paraîtra ce nouvel opus enregistré à Recife et où, entourée de la nouvelle génération de producteurs et compositeurs du cru, la chanteuse glamour traduit à son tour l’héritage de la tradition à travers un regard moderne et très actuel.

Un superbe son qui marque dès l’intro par la Saudade é Pouco avec la présence d’une voix très centrée, emplie de sensualité sur le chaloupé de cette saudade enveloppée par la rondeur de la basse et saupoudrée d’un fin chorus de guitare. Une guitare au son délibérément plus pop-wave sur Sigo Dizendo Sim qui suit en ligne toujours claire et limpide, avant qu’elle ne revienne à un son léger et enjoué typiquement caribéen, sur la rythmique percussive d’Aproximar.

Le titre éponyme O futuro é mais bonito est l’exemple même de ce superbe son pop très actuel, orchestré avec des cuivres en fond sur Canto de Aruanda où la flûte apporte sa fraîcheur légère.

On se laisse très vite charmer par ce répertoire -même si à la première écoute on trouvait certains titres gentiment mainstream- en y plongeant plus en profondeur, notamment dans sa montée en force sur le dernier tiers, enchaînant crescendo quelques pépites superbes, de Money no Tengo, troussé comme une prière avant d’entamer un balancement chaloupé proche du reggae, survolé par le souffle d’une flûte et de divers cuivres, à ce Forro de Dois qui donne irrésistiblement envie de siffloter ce refrain flûté. Le traitement vocal et ses effets donnent une grande pureté à la voix d’Anna qui se fond voluptueusement dans l’élégance orchestrale de l’ensemble. Un chant lascif et sexy sur le plus bluesy Me Queira qu’on adore, mixant une grosse basse dont le tricot donne le tempo, sur des volutes d’orgue et de synthés qui font dériver le trio guitare-piano-voix vers des univers plus planants, entre atmosphère psyché et groove bluesy. On est aux anges, prêt à se pâmer une dernière fois sur la tuerie finale de Sweet as Water, une petite merveille de sensualité avec sa patte slowly à l’ancienne, une voix glamour quelque part entre une Shirley Bassey et une Viktor Laszlo, sur fond de violons synthétiques très seventies, de guitare réverbérante tenue par Barro, et le charme désuet des glockenspiel et mellotron joués par Guilherme Assis. Avec des titres pareillement séducteurs, on attendant plus que la suave Anna Setton vienne vite nous les livrer en live sur nos scènes, comme aussi son compatriote Ian Lasserre avec lequel elle représente le souffle de la nouvelle génération au Brésil.

 

 

TROPICAL JAZZ TRIO «On peut parler d’autre chose»- Volume 2 (French Paradox / L’Autre Distribution)

Près d’un demi-siècle d’amitié et de complicité relie trois figures éminentes du jazz qui, après avoir moult fois croisé leurs chemins,ont fini par concrétiser ces accointances en créant en 2019, sous l’impulsion du label French Paradox, le Tropical Jazz Trio, avec un premier album mêlant musiques de la Guadeloupe et de la Martinique, jazz américain et chanson française. Perpétuant cette conversation musicale entamée autour de la rencontre séculaire de l’Afrique et de l’Europe aux Amériques, les flamboyants septuagénaires récidivent avec ce volume deux qui sortira le 31 mars prochain et offrant près d’une heure de bonheur tant leur virtuosité à la fois respective et conjointe y rayonne au fil de quatorze titres.

Un euphémisme quant au profil des impétrants qu’on ne présente plus, puisque le Tropical Jazz Trio réunit le contrebassiste Patrice Caratini (77 ans, il a entre autres joué avec Chet Baker, Stéphane Grappelli, Kenny Clarke, et fondé son propre Caratini Jazz Ensemble…), l’immense pianiste d’origine guadeloupéenne Alain Jean-Marie (78 ans, il a notamment accompagné Chet Baker, Bill Coleman, Dee Dee Bridgewater…) bardé de prix et autres distinctions,  et une autre légende lui aussi venu de la Guadeloupe, le maître des percussions Roger Raspail (70 ans, vu entre autres avec Cesaria Evora, Papa Wemba, Kassav… et souvent aux côtés de la nouvelle génération ces derniers temps).

Dans ce nouvel opus, la multiplicité des interactions du trio ouvre tous les possibles du jazz, entre swing, mambo et gwo-ka, dans un répertoire évoquant aussi bien des Cubains comme Chucho Valdès ou Mario Bonza, le Brésilien De la Freire, ou les incursions latines d’un Dizzy Gilllespie. De toute évidence, c’est le raffinement sonore qui chaque fois prévaut, dès l’intro avec A Casa de la Socera, promenade de jazz afro-caribéen qui nous met d’emblée dans le bain sous la patte d’Alain Jean-Marie qui au piano drive le trio, tout en élégance et vélocité. Un trio où tout est question de doigté, sur les touches du clavier comme sur les peaux des congas, du djembé ou du kâ, et évidemment sur les cordes de la contrebasse qui offre un beau chorus rond et résonnant dans Dindé où, après une entame bluesy, l’entrée des percussions emmène le thème chantant du piano vers la salsa. Plus romantique et nostalgique, Consolation porte bien son nom, avec cette mélodie apaisante qui précède celle, plus enjouée et typiquement caribéenne du court Mambo Influenciado qui invite, comme sur le festif et joyeux  Sé pou Velo plus loin, l’accordéon du jeune Maryll Abbas.

Résolument jazz, sur un dessin de mazurka, 22 Mézouk offre une rythmique au tempo intense, où le piano ne cesse de «taquiner» ses complices et où la contrebasse propose de belles variations sonores, assez obsédantes voire hypnotiques, comme c’est d’ailleurs tout à fait le cas pour introduire Miss Jo qui suit, sans doute notre compo favorite (signée Caratini) une pépite planante au charme ensorceleur digne de l’electro-jazz, convoquant les mânes de Joséphine Baker avec l’insert vocal de «J’ai deux amours» sur un piano aérien. Un piano souvent en avant pour piloter les tourneries mélodiques comme sur Papa Doble, ou mener la ballade énamourée de When Love is New, un slow très collé-serré. Virtuosité absolue d’un Alain Jean-Marie aussi limpide que plus complexe sur Nica’s Dream où il semble attendre le relais des percussions sur ce titre qui donne envie de danser la samba. Plus sombre et plus tortueux lui aussi, Dry Bones in the Valley part d’un fond blues, avant que la tournerie entêtante du motif de piano nous imprègne, alors que Mambo Inn, autre mambo léger et enjoué, nous donne l’impression de connaître déjà ce thème depuis toujours.

Toute la force de musiques finalement intemporelles, portées par d’immenses artistes qui eux aussi semblent traverser le temps sans prendre une ride, et mieux, comme frappés d’une éternelle jeunesse dans leur bonheur évident à jouer ensemble.

 

ABAJADE «Latopa» (Orin Abajade / Inouïe Distribution)

C’est un peu un OVNI qui nous a fasciné dès la première écoute, mais qu’on ne savait classifier tant la singularité de cet octet inconnu est forte et déroutante. On profite finalement de cette sélection de musiques du monde pour y insérer ce coup de cœur pour un album d’une puissance sensorielle rare. En colorant les chants yoruba dédiés aux orishas (ici Elegua, la divinité des carrefours, qui ouvre les chemins dans la tradition afro-cubaine de la Santéria) de ses touches soul et electro-jazz, le collectif  du 9-3 Abajade a élaboré son groove mystique entre les clubs de Paris et les rues de la Havane où les huit musiciens multiplient régulièrement les allers-retours pour participer à des cérémonies. Depuis qu’ils sont tombés amoureux des chants sacrés de la santéria cubaine, séduits par la beauté envoûtante des mélodies, avec ses fameuses polyphonies chorales et les polyrythmies des tambours batà,  Abajade a voulu retranscrire à sa manière, personnelle et très originale, l’atmosphère spirituelle intense qui se dégage de toute cette énergie rythmique.

Et l’on peut dire que c’est réussi, même si parfois j’avoue que la transe étirée à son acmé peut atteindre des sommets crispants, tant leur musique est organique et “tripale”. Une sensation exacerbée par le choix d’un enregistrement en live session, puis un mixage et un mastering réalisés sur bande analogique, avec des micros d’époque qui restituent pleinement la chaleur et l’énergie du vintage.

Dédié donc à la divinité des carrefours Elegua, «Latopa» les multiplient au fil de ces longues plages, dès l’intro qui nous capte avec Lalubanche et les percussion intrigantes de Waly Loume, le Rhodes énigmatique de Thomas Celnik (directeur artistique du collectif) et ses trois voix mystiques (Cyprien Corgier et Syrielle Guignard en lead et Sophye Soliveau aux arrangements des backing vocals). Un premier envoûtement sur fond d’orgue bluesy, un piano jazzy, et le groove d’une basse appuyée par Antonin Pauquet qui emmène la rythmique vers l’afro-jazz-rock, avec des vocaux qui ont une force très magmaïenne à dériver vers l’afro tribal. Entre chants et flûte, tenue à merveille comme le sax ténor et la clarinette basse par l’excellent poly-cuivres Thibaud Merle ,on fond dans la douceur veloutée de son sax  avant l’avènement d’une première transe collective.

L’intro véloce de Comida maintient le groove bass-drums sur des traits d’orgue où les voix mêlées se font répondre par la flûte, la rythmique saccadée et les rafales vocales tombant sec sur ce titre syncopé et puissant, zesté de hip-hop. Contrairement à la première dédicace à Elegua, Latopa titre éponyme, est tout dans la retenue, même si son crescendo final est d’une folle puissance. Entamé par un chant féminin afro en solo sur quelques percus, il offre dans la foulée une belle chorale avec des voix  ensorceleuses proche du blue-gospel, sur un Rhodes climatique qui installe une superbe atmosphère ambiante. On s’enfonce un peu plus dans cette étrange ambiance dès les première notes cuivrées d’Obatala, puis sa chorale martiale et obsédante comme un chant d’esclaves, telle une longue célébration vaudoue. Un titre qui présente de belles variations afro-jazz, où l’on soulignera l’unité groupale d’Abajade où tous sont au diapason pour monter une seconde fois à la transe, celle-ci justement tant étirée qu’elle finit par saoûler et m’aura épuisé…

Mais après ce léger moment malaisant, quelle récompense à l’écoute de deux super pépites consécutives, d’abord Abondan avec l’intro magique du Rhodes et le space sound de son delay, ses quelques effleurements de cymbales, et surtout le sublime thème soufflé à la flûte sur les volutes aériennes du piano. Après la furie précédente, quelle élégance dans la légèreté ! Un petit bijou de sensualité où la voix d’une lionne de la soul scatte au top. Une tuerie vocale encore sur le groove du Rhodes dès l’intro de Pézé Café qui suit, entre électro-jazz, nu-soul et R&B, typique de la scène anglaise actuelle adepte du broken beat. On adore la chaleur feutrée du sax en chorus, et une fois encore le feulement des tigresses prêtent à mordre et qui en ont visiblement toujours dans le coffre, le temps de bien faire monter la sauce.

Enfin la troisième dédicace (Elegua III) d’Abukenke clôt -avec toujours ce super son qui donne la sensation qu’ils jouent dans la pièce- ce fascinant opus par un groove élégant, la rythmique portant un trio piano-voix-sax de façon répétitive, tout à l’image de cet album entêtant qui lui paraît dès cette semaine (le 10 février) et qui vous remuera à n’en pas douter.

 

Ont collaboré à cette chronique :