chronique de CD

Sélection CD – juin 2022

Les coups de cœur world du printemps (3/3)

 

De l’Afrique du Sud avec la révélation majeure de Pilani Bubu, à la Tunisie avec le duo Yuma, en passant par l’Arménie et la Turquie réunies dans le collectif Medz Bazar, les folklores traditionnels sont à la fois honorés et bousculés par des artistes créatifs qui les marient avec inventivité aux sons d’aujourd’hui. Une sélection éminemment «world» et voyageuse comme l’est aussi la musique de notre combo lyonnais The Bongo Hop qui renouvelle son line-up et revient avec des inédits et des remix hyper groovy de ses titres mêlant ambiance latino et afrobeat.

 

 

PILANI BUBU «Folklore» chapter 1 (Bupila/MDC/PIAS)

Très populaire dans son pays après dix ans d’activités créatives en tous genres et trois albums dont ce «Folklore» qui a remporté le vingt-sixième Prix du meilleur album contemporain africain, la sud-Africaine Pilani Bubu sera sans doute La grande révélation world de l’année et cet album parmi nos meilleurs coups de cœur. A trente huit ans (même si par son look très travaillé elle en fait douze de moins..) l’auteure-compositrice-interprète multi-diplômée en business-marketing, décoration et théâtre musical, gère parfaitement son affaire de production TV, son propre label et sa maison d’édition.

Une artiste très créative qui se définit comme une conteuse «jazzy-folk-soul» avec assurément beaucoup de talent(s), qui nous surprend et nous ravit dans ce premier chapitre (un second opus est à prévoir) d’un folklore puisé dans ses racines originelles où elle nous raconte son identité, sa culture et ses traditions.Des textes lancés comme des conversations sur les rapports humains et notamment concernant les femmes face aux récurrentes violences conjugales et domestiques, le trauma des enfants et la maltraitance en générale dans un pays qui rappelons-le, bat tous les records de foyers où le père est absent !

Folk et bien plus

En regardant la pochette du disque, son graphisme, son titre, on pourrait d’abord s’attendre a un pur disque de folklore traditionnel, intimiste et dépouillé, avant de découvrir sa folle richesse et sa modernité portées en réalité par une douzaine de musiciens et une instrumentation de grand orchestre au complet. Par ailleurs, la musique qui emprunte autant au folk qu’à l’afro cuivré, mais aussi au rap, à la pop ou au reggae, se mêle à la poésie déclamée souvent par le biais du spoken word utilisé par la chanteuse et sur certains titres par la voix masculine de Lebo Mochudi au débit appuyé, donnant un flow très particulier et cadençant cet album qui déroule un fil où certains des titres sont répétés et repris avec de nouvelles nuances qui transforment la version après une transition affirmée par de longs interludes. Originalité là encore d’un montage et d’une production très léchée, sonnant aussi bien dans le dépouillement de chansons a capella porté par une seule basse, ou dans le magnifique travail de doublage des voix entre chant lead et choeurs, comme avec une orchestration plus luxuriante alignant piano élégant, percussions multiples, guitares électrique et acoustique, grosse basse prégnante, une section cuivres donnant le groove sur des titres plus afro ou reggae (écoutez l’excellent Boom Che), mais aussi un accordéon au son parfois cajun et une flûte ensorceleuse.

Une magnifique découverte, réellement originale, avec une patte remarquable à marier son folk et son étonnant vibrato ( qui me rappelle celui de l’incroyable Monika Njava de Toko Telo)  à des ambiances tour à tour jazz-world, trad’, soul-pop et afro, où très urbaines avec ces nombreux et percutants spoken words qui empruntent au hip-hop et au rap.

 

THE BONGO HOP «La Napa» (Underdog/ Bigwax / Believe)

Après huit ans passés en Colombie, le bordelais Etienne Sevet (compositeur,trompette et chant) s’est installé à Lyon où avec le producteur Patchwork il a monté The Bongo Hop, projet afro-caribéen qui nous avait d’emblée émoustillé par son groove très world qui puise à la fois dans l’Afrique de l’Ouest et dans les musiques typiques d’Amérique du Sud. Après deux albums en quatre ans, TBH revient avec un EP particulièrement généreux et inspiré (huit titres pour trente deux minutes) dans le sillage d’un retour à sa Colombie d’adoption et avec un nouveau line-up multiculturel, avec des inédits et des remix particulièrement décoiffants proposés par  divers artistes amis d’ici et d’ailleurs, en attendant un troisième LP prévu pour 2023 qui promet !

Un avant-goût tourneboulant et où TBH étend son territoire, nous emmenant d’un vieux club de Lisbonne à une épicerie de quartier à Cali, pour finir dans les sables de l’erg occidental au fil d’un disque parsemé de voix envoûtantes comme celle de l’Angolais Paul Flores qui ouvre avec Tempo Rei et son chaloupé latino, entre basses gonflées et cuivres aériens. Le tire éponyme La Napa offre un écrin à la voix de Nidia Gongora et son flow irrésistiblement groovy, entre rap et hip-hop cuivré, hip-hop qui claque encore sur The Red Hill (réinterprétation d’El Terron par les danois de Dafuniks et du Mc nigérian Kuku Agami) qui lorgne vers le rap de L.A. C’est d’ailleurs encore Nidia Gongora qui mène la danse joyeuse et festive du solaire Esta Vida.

On aime beaucoup l’ambiance electrorientale de Maydoum Hal avec la chanteuse algérienne Souad Asla qui mêle sa voix lancinante aux percussions du conguero colombien Mario Vargas sur ce dub au velours hypnotique lardé de trompette et de flûte envoûtantes. Plus afro-funk et toujours hyper dansant par son groove porté par la guitare de Riad Klaï (Bigre!) et les lignes de basse du redoutable Camerounais Jean Tchoumi (Peter Solo, Kady Diarra…), Ventana remixé par Voilaaa est une bombe pour le dancefloor, dans l’esprit  disco du Lagos des seventies. Mais la grosse  tuerie vient sans doute sur Clouds qui suit, proposé par Futuropelo entre electro-rock et garage-psyché tropical, sous la frappe du batteur béninois Albert Gnanho et les cuivres afro-beat avec le sax de Luisa Caceres et un superbe solo de trompette d’ Etienne Sevet. A la rythmique d’enfer s’ajoute les synthés de Vicente Fritis (Vaudou Game) au son magistral qui nous font penser carrément à celui d’Art of Noise. Plus sombre que le reste, l’opus s’achève sur un Grenn Pwonmennen proposé par les collègues lyonnais de Dowdelin, entre techno vintage afro-futuriste et musique créole, pas toujours du meilleur effet (le break disco au milieu est plutôt lourdingue…) mais qui développe une rythmique de transe reliant Detroit à Port-au Prince. Comme d’hab avec The Bongo Hop, le carnet de voyages est décidément grand ouvert.

 

YUMA «Annet Lekloub» (French Flair / ADA/ Warner)

On l’a vu encore avec Pilani Bubu, le genre folk n’en finit plus de renaître et, sous l’étiquette indie, se pare de multiples autres couleurs à l’instar de la fertile hybridation des musiques d’aujourd’hui. C’est le cas pour ce troisième album du duo tunisien Yuma (qui veut dire allié) réunissant la chanteuse Sabrine Jenhani -également plasticienne et peintre diplômée des Beaux-Arts – et le guitariste chanteur Ramy Zoghlami, tous deux venus de la scène underground et passés par le rock alternatif. Un disque certes chanté en arabe tunisien mais réalisé dans un studio néerlandais plutôt dévolu à la dance music ! Ou comment développer des chansons à la Peter, Paul & Mary  avec une guitare acoustique et des mots ciselés, avec une patte orientale et des rythmes et des sons propres à l’électronique nord-européenne.

Héritier des conteurs du Maghreb, le duo qui s’était un temps dissocié s’est retrouvé et ressoudé pour raconter des histoires d’amour ou sociétales (les nombreux  bouleversements nés de la Révolution tunisienne nourrissent leurs compos) en usant de métaphores et autre écriture imagée empruntée au cinéma pour mieux dessiner des scènes, des ambiances et des atmosphères.

C’est bien la douceur apaisante du folk qui ouvre l’album avec Sucre, où se mêlent les cordes de guitare et de violon, puis les voix d’abord séparées avant de se fondre dans un duo qui a le sens de la mélodie comme sur Wahna Kbar qui évoque les rêves d’enfants qui ont été volés ou Denia Dour qui parle de doute et de désarroi. On aime particulièrement la pop-rock symphonique  de Chloun El Kâa alliant guitare, basse et violons avec un son à la London Grammar, un peu moins les boucles electro-disco plutôt bateau de Rit Khyelek qu’on verrait tout à fait dans l’esprit de… l’Eurovision. C’est assurément dans la douceur folkeuse des ballades sur fond de violons (Elli Fet, Nokta…) que Yuma trouve son point d’ancrage, mettant en évidence la superbe voix de Sabrine, notamment sur les deux morceaux de clôture, d’abord sur Fartatou puis sur le magnifique final de Hmema avec de très belles vocalises et une ambiance sonore dignes de la pop anglo-saxonne.

 

COLLECTIF MEDZ BAZAR «Insanistan» (Collectif MB / Inouie Distribution)

«Insanistan est une invitation à nous émanciper… Si le mot existait vraiment, il signifierait en turc le pays des humains. Il évoque la singularité de chacun et le chemin que nous partageons avec tous les êtres vivants. Au fil de nos chansons, nous voulons avancer un peu plus loin vers l’inconnu, en unissant nos folies qui nous rendent si vivants» explique le Collectif Medz Bazar créé à Paris voilà déjà dix ans. Deux hommes, trois filles, pour un quintet aux cultures croisées où chacun est à la fois instrumentiste et chanteur(se), mêlant leurs langues maternelles que sont l’arménien, le turc, l’anglais et le français. Imprégnés des traditions populaires avec des chants qui empruntent aussi bien à l’Asie Mineure qu’au swing et au blue-grass, et avec des arrangements originaux de musiques en provenance d’Anatolie, du Caucase et des Balkans, ces enfants des diasporas arménienne et turque forment un combo nomade engagé pour la paix, la justice et la fraternité qui, comme pour ce quatrième album qui sort cette semaine, fait aussi appel à divers amis invités en featuring, venus élargir encore l’armada instrumentale avec l’apport supplémentaire de xylophone et toy piano (Patrick Gigon), qanun (Fotini Kokkala) et trombone (Rui Bandera).

Dès les premiers titres où l’on se laisse étourdir par une rythmique un peu obsédante et des mélopées répétitives, c’est assurément la beauté et le son de la clarinette d’ Ezgi Sevgi Can (également au chant et sax) qui nous saute aux oreilles et prend le dessus, comme ce sera le cas tout au long du disque. Sur un traditionnel arménien enjoué avec le violon de Marius Pibarot rappelant les Violons Barbares, comme dans la douceur d’un traditionnel portugais ou encore sur des titres aux sonorités plus orientalisantes, la clarinette impose clairement sa magistrale présence. Une beauté partagée avec celle des différentes voix que l’on entend  au gré des morceaux, notamment celle de Sara Yasmine en invitée, qu’elle soit a capella ou en mode jazz vocal avec des montages toujours intéressants. La variété des timbres vocaux comme ceux des instruments est aussi diversifiée que celle des compos  tour à tour planantes et assez psychédéliques, donnant ici dans l’ambiance cabaret jazzy, se parant là d’atours plus rock ou carrément swing (Jumping in the River), optant pour la poésie vibrante (Infini, écrit et joliment interprétée par Pinar Selek) où pour la folie douce du délirant et drôle On en a marre. Un vrai travail collectif (avec Elä Nuroglu aux percussions, saz et baglamadaki, Vahan Kerovpyan au clavier, accordéon et kalimba, Shushan Kerovpyan à la contrebasse) qui doit assurément dégager une folle et joyeuse énergie en concert !

 

Ont collaboré à cette chronique :

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