chronique de CD

Sélection CD – septembre 2022 – part 1

Sélection CD de la rentrée – septembre 2022  part.1/4

 

Et danser encore…

Pour cette rentrée encore très fournie, notre première sélection se porte sur divers albums de musiques du monde qui, même si certains d’entre eux ne sortiront que bientôt, auraient eu toute leur place sur votre play-list estivale pour danser jusqu’au bout de la nuit. Du Brésil à la Jamaïque, de Cuba au Sénégal, il n’est pas trop tard pour partir en voyage sonore et prolonger l’été en inondant de soleil le dance-floor automnal.

 

ZITO RIGHI E SEU CONJUNTO «Alucinolândia» (Mr Bongo)

En écoutant cet album à l’aveugle, j’étais stupéfait par le côté vintage du son comme du répertoire qui me replonge dans mes jeunes années, à la fin des sixties et au début des seventies. Et pour cause, en découvrant par la suite que cette parution est en fait une réédition d’un disque de 1969 (bingo !), par le label indépendant de Brighton(GB) Mr Bongo, spécialisé dans ce type d’exhumation. Saxophoniste et chef d’orchestre brésilien, Zito Righi y mêlait déjà divers styles pour tracer en douze titres courts (seulement trente minutes au total) la bande son d’une soirée forcément festive où s’entrecroisent samba, bossa, swing latino et mod-jazz, avec notamment trois morceaux de l’auteur et compositeur Roberval (dont l’irrésistible tube Birimbau), et la voix de la chanteuse Sonia Santos.

Une voix qui mêlée aux percussions et aux sifflets mène dès l’ouverture à une ambiance de batucada. Mambo, cha-cha-cha, swing, vont s’enchaîner rapidement, portés par un piano jazzy, des cuivres et un orgue qui rappellent parfois les fameux  génériques TV de cette époque. C’est rétro et pourtant intemporel malgré l’aspect désuet de certains titres comme par exemple le Love is here to stay repris à Gershwin où encore la voix style crooner des îles sur Adeus Amor. Et que dire d’Alvorada, slow caricature par excellence, tellement kitchissime vu d’aujourd’hui qu’on le prendra au troisième degré pour mieux en rire, avant que l’opus s’achève sur Hert et son joyeux refrain digne d’une surboum yé-yé. Soit une play-list festive dans laquelle, toutes générations confondues, chacun trouvera de quoi s’amuser et danser comme à cette belle époque,en toute insouciance (n’en déplaise à Macron…).

 

CHICO CESAR «Vestido de Amor» (Zamora Label)

Autre Brésilien nous parlant d’amour, le chanteur et guitariste Chico César creuse le sujet du panafricanisme dans son dixième album studio produit par le grand Jean Lamoot (Bashung, Salif Keita, La Mano Negra…) qui sortira le 23 septembre prochain. Un disque où il métisse le faro nordestin au reggae-dub jamaïcain, la rumba zaïroise à la langueur du calypso, en invitant une belle brochette d’artistes en guest comme notamment Salif Keita (voix), Ray Lema (piano, voix), Albin de la Simone (claviers), Etienne M’Bappé (basse), Sekou Kouyaté (kora) ou Clément Petit (violoncelle) en plus de sa belle équipe brésilienne.

L’intro avec Flor Do Figo séduit d’emblée l’oreille avec une voix qui nous rappelle beaucoup celle de son compatriote Lucas Santtana. Une ballade sensuelle et groovy, aux nuances délicates, où la finesse de la guitare, entêtante avec son joli vibrato et son delay, donne bien le côté afro façon Wassis Diop. De quoi nous mettre l’eau à la bouche, si ce n’était la lourdeur qui suit dans le titre éponyme Vestido de Amor (qui veut dire Habillé d’amour), genre tube beauf ritalo boum-boum des années 80. Hormis cette facilité bien indigeste et le côté «variétoche» de Na Balustrada en clôture, chacun des autres titres n’a aucun mal à nous séduire en donnant envie de danser sur ces musiques du monde telles ce Reboliço qui a tout d’un hit. De SobreHumano avec son beat afro qui croise la kora à la voix du griot Salif Keita, au beat reggae-dub de Bolsominions étiré à plus de six minutes mêlant basse rectiligne, tourneries de cordes (kora et guitare) et drumming métronomique jusqu’à son final en forme de transe chamanique, en passant par Xanga Forro e Ai avec Ray Lema, on ne résiste pas à l’envie de se remuer. Si le reggae-dub de Corra Linda démarre à la façon d’un western mexicain avant de finir par une envolée plus rock qui passe très bien, l’album ménage aussi quelques séduisantes ballades, teintées de mélancolie (Amorinha), enveloppées de douceur (Te Amo Amor) tout en finesse avec un joli violoncelle en fond, ou encore parées du groove chatoyant des chœurs sur Pausa.

 

FLOX «Square» (Underdogs Records)

Pendant que l’on parle de reggae-dub, un genre plutôt peu pratiqué par chez nous hormis quelques exceptions plus electro (Zenzile, Le Peuple de l’Herbe) profitons de l’occasion pour évoquer la découverte de Flox, alias Florian Gratton (ça ne s’invente pas…) dont Square qui est paru avant l’été est son déjà septième album. Un virage dans la carrière de ce quinquagénaire franco-britannique, pionnier du nu-reggae et artisan de studio jouant de tous les instruments. Entré dans la musique jamaïcaine par la porte de Police avant de connaître la drum’n’bass et la dub poetry de Linton Kwesi Johnson, Flox qui a beaucoup composé pour la pub s’est aussi bien nourri de Bob Marley que des Pink Floyd avant d’imposer sa marque, cette forme très spacialisée du reggae au son enveloppant comme dans une bulle à la fois ouatée et tendue. Une musique ouverte aux rythmiques old style, ou parfois voisines de la techno (comme sur Spices & Herbs ou sur Be my guest que l’on aime moins du fait de leur beat plutôt chiant…), bifurquant de la trajectoire classique des reggaemen du cru qui, on l’espère dans l’esprit politique actuel, ne lui feront pas un procès en appropriation culturelle quand il signe du pur reggae-dub «comme là-bas» avec l’explicite Smoke Grass d’intro ou Herbs & Spices, en passant par In the Shade, Move On, Square ou le chaloupé raggamuffin de Coming Out. L’herbe d’ici n’est peut-être pas plus verte que là-bas, mais elle peut visiblement nous faire les mêmes effets…

 

GUTS «Estrellas» (Heavenly Sweetness)

On garde le meilleur pour la fin d’autant que ce double album riche en invités (vingt-cinq artistes !) et copieux (dix-sept titres) ne sortira que le 21 octobre sur le décidément très prolifique label Heavenly Sweetness dont on relate régulièrement ici les parutions. DJ, beatmaker et producteur renommé venu du hip-hop depuis qu’il a marqué les années 90 avec Alliance Ethnik, Guts -alias Fabrice Henin- a souhaité mettre en résonance musique afro, musique cubaine (ni blanche ni noire, ou les deux…) et musique européenne, en réunissant trois délégations de ces genres distincts et pourtant reliés. Trois cultures rassemblées pour l’occasion à La Boutique, un beau studio sénégalais ouvert près de Marina Bay à Dakar, durant quinze jours intenses. Une aventure effervescente pour d’inattendues connections entre cette foultitude de musiciens parmi lesquels côté cubain, le pianiste Cucurucho Valdés (neveu de Chucho), El Tipo Este le rappeur de La Havane, ou encore José Padilla, papy de Santiago de Cuba (à ne pas confondre avec feu celui d’Ibiza et son mythique Café del Mar) ainsi que diverses voix féminines. Côté Africains mais sensibles aux musiques cubaines, on y trouve le guitariste de l’Orchestra Baobab René Sowatche, le bassiste Christian Obam ainsi qu’une section cuivres bénino-camerouno-congolaise. Enfin pour les Européens, de vieux complices de Guts qui nous sont plus familiers comme entre autres David Walters, Florian Pellissier, Cyril Atef, Pat Kalla, et l’inénarrable duo Djeuhjoah & Lieutenant Nicholson (également d’actualité par ailleurs avec un EP dont on reparlera, NdlR) pour n’en citer que quelques uns. Soit un casting de ouf pour des musiques roots et authentiques, bien à l’image de ces tenants du groove partagé.

La longue poésie (plus de 9 mn) de Ultima Llamada qui suit l’intro du premier disque nous plonge dans une ambiance feutrée entre guitare sous effets, piano et cuivres, tandis que la flûte emmène le jazz vers la spiritualité, un caractère presque religieux comme encore sur San Lazaro avec la chanteuse yoruba Akemis Carrera. Yebo Edi Pachanga est un vieux titre afro-cubain revisité pour le dance-floor, quand Déjame en Paz, titre dominicain chanté par Brenda Navarete, est cubanisé par la trompette et le piano en sonnant comme un classique de La Havane. Des Cubains qui vont entrer dans une euphorie collective sur Oda, ballade explosive menée par Cucurucho Valdés dans le style puissant de la timba. Un piano qui remplace la guitare pour la reprise mélancolique de Adduna Jarul Naawo, un classique seventies de l’Orchestra Baobab. L’afro-latino est encore honoré par Medewui, titre béninois teinté de blues et de soul chanté ici par Pat Kalla.

Plus actuel, avec son refrain hip-hop très accrocheur inspiré des Fugees, Dakar de Noche rend hommage à la capitale sénégalaise et sa vie nocturne bouillonnante, en croisant les micros de quatre rappeurs, quand pas moins de cinq voix dont celle de David Walters en lead et en français entrent en communion générale sur le long blues africain (plus de 9mn encore) de Nunca Pierdo. Le feeling est fraternel et spontané, comme encore sur le duo hispano-créole de Por qué ou ka fé sa où la guitare rythmique et festive porte à la danse.

Sur le second disque, après le groove du rap cubain Sin Pantallas avec Cyril Atef, Barrio évoque le quartier – thème récurrent dans le hip-hop- en croisant les rappeurs de Cuba et du Sénégal sur ce titre plus inquiétant à la façon du gangsta-rap, où l’on apprécie cependant les chœurs et la flûte de Niko Coyez. Le duo-duel des deux cultures est encore présent sur Il n’est jamais trop tard, cover d’une rumba congolaise où brille le ukulélé d’El Gato Negro après que le duo Djeuhjoah & Lieutenant Nicholson aux voix fraîches et fines ait signé le groove disco-funk et léger du bien nommé Dansons cadencés, pur tube de club et assurément l’un des hits en puissance de cet opus. Enfin pour conclure, le titre éponyme Estrellas (les étoiles) signé du pianiste Florian Pellissier est décliné en deux versions, d’abord l’originale en sept minutes où le grand mélodiste a trouvé l’inspiration en se nourrissant de toutes les écoutes des morceaux précédents, et où voix (superbes chœurs) et piano résonnent d’emblée à l’unisson dans une chaleur joyeuse, puis en version «Polvo» soit plus de trois minutes supplémentaires en mode purement instrumental pour un final dépouillé allant à l’essentiel, où se marient le tempo de la guitare et le piano aérien sous les doigts déliés de Florian qui offrent une superbe envolée de notes.

Pas de doute, ce double album de Guts sera parmi les incontournables de cette rentrée automnale pour prolonger encore la fiesta estivale. Pour danser cadencé, pas mieux…

Ont collaboré à cette chronique :

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