chronique de CD

Sélection CD spéciale Blues – Octobre 2022

Sélection CD de la rentrée – septembre/octobre 2022  part.3/4

Back to boogie

 Avec un double album de compilations studio et de live inédits, best-of de trente ans de carrière, Dixiefrog met à l’honneur le chanteur- guitariste texan Neil Black, le plus «vieil» artiste signé par le label français au flair unique qui, plus récemment, nous faisait entre autres découvrir l’explosif duo italien Superdownhome et le blues alternatif du Néo-Zélandais d’origine maori Grant Haua. Deux formations déjà de retour dans les bacs en cette rentrée, où l’on découvrira aussi le sens mélanco-mélodique du songwriter danois Mike Andersen, star des pays scandinaves qui signe son neuvième album chez Custom Records.

 

 

 

NEAL BLACK & THE HEALERS «Wherever the road takes me» Best of Collection 2CD (Dixiefrog)

Découvert en 1993 par le créateur de Dixiefrog Philippe Langlois, Neal Black est le plus ancien artiste du réputé label de blues et roots music où il aura signé treize albums en presque trente ans. Il était donc bien mérité de lui dédier une compilation de ses meilleurs enregistrements dans un double album, avec d’une part un disque de dix-huit titres studio parmi les plus marquants de son répertoire, et un second de huit morceaux live inédits captés entre France et en Allemagne lors de son Europe Tour 2018-2019. Choix cornélien mais dont le résultat est à la hauteur pour mieux (re)découvrir la stature d’un guitariste-chanteur aussi discret qu’il est pourtant majeur parmi les figures du blues de blanc (même en s’appelant Black…).

Débutant sur les scènes texanes dans les eighties, l’excellentissime gratteux poursuivra sa carrière à New-York puis à Mexico dans les années 90 avant de venir s’installer en France. C’est un peu le reflet de cet étonnant parcours que l’on retrouve avec le premier de ces deux albums où les enregistrements ont été réalisés au fil des décennies entre N.Y.C, Austin, Nashville, Mexico, mais aussi Châlons-en-Champagne, Carpentras ou Pau, compilation réunissant une trentaine de musiciens au total avec six guitaristes en guest dont notamment Popa Chubby et Fred Chapellier, Nico Wayne Toussaint à l’harmonica et le pianiste Johnnie Johnson (Keith Richards, Eric Clapton…) en plus d’une section cuivres et des choristes. Du monde -et du beau -avec du bon gros son pour plonger dans le répertoire accrocheur de l’artiste qui balaye large. D’un R&B avec orgue (All for Business) à un blues avec trompette et accordéon (Hôtel room in Mexico), l’homme à la voix caverneuse qui rappelle parfois Léonard Cohen (Jesus and Johnny Walker, Saints of New-York) voire Captain Beefheart dans le hargneux Mississippi Doctor, excelle aussi dans les ballades au son parfait de son dobro comme sur The Kings of San Antonio , où celle de Bad Rose Tatoo, errance d’un junky à la douceur alanguie, mêlant aussi rock progressif et jazz dans Justified Suspicion où l’on ressent la fièvre de son boogie-rock échevelé.

Sur l’album compilant du live et ouvrant avec If i had Possession emprunté à Robert Johnson, la voix de Neal Black peut rappeler celle de Chris Rea, sur une rythmique groovy où il nous gratifie, comme souvent, d’un solo au son d’enfer. Même son ébouriffant pour le boogie de Goodbye Baby d’Etta James ou sur Did you Ever, avec à chaque fois des envolées de piano bastringue signées Mike Lattrell qui part encore en belle impro sur Lost without you. Le blues-rock viril de Handful of Rain bénéficie du soutien appuyé de l’harmonica de Nico Wayne Toussaint. On aime aussi beaucoup le duo guitare-piano qui mène la danse sur Chicken shack Cognac épaulé par une basse de ouf tandis que ça mouline à fond avec de fracassantes descentes de notes. Une guitare qui fait des merveilles par sa maîtrise de jeu et du son comme par son feeling en chorus, comme c’est le cas sur le hit I can see Charly now repris dans moult versions par la plupart des guitaristes rock de la planète, avant la clôture sur Streamline Woman où le dobro laboure le terrain, porté par une rythmique qui pousse de façon imparable. Imparable, c’est bien le mot pour qualifier cet excellent double album qui ravira les accros du boogie-rock et du blues électrisant.

 

SUPERDOWNHOME «Blues Pyromaniacs» (Dixiefrog / PIAS)

Il y a dix huit mois dans ces colonnes, nous présentions (voir ici) la compil’ du démoniaque duo italien de Brescia formé d’Henry Sauda (voix, guitares, lap steel et cigar box) et de son acolyte frappeur et frappé Beppe Facchetti (batterie et percussions), duo qui nous avait terrassé par la puissance de feu de son blues rural très trash, un «big dirty blues» hérité de ce que les campagnes du Mississippi recèlent de plus typiquement roots. Derrière leur look tiré à quatre épingles, mi-dandy mi-cockney sardoniques, les deux allumés à l’esprit punk et au son heavy metal feraient en effet passer ZZ Top pour de paisibles papys. C’est dire l’incandescence de leur boogie blue-rock qui pourrait rappeler à certains les Status Quo mais alors sous très haute dose d’ EPO !

Chaud devant dès l’intro avec Utter Daze mêlant voix émerisée et riffs décapants, comme sur Motorway Son avec Mick Zito en feat, avant que ce soit Bambino qui tienne la guitare sur Like a rag in the Sea où l’on aime la voix traitée façon Billy Idol. La guitare est toujours lourde sur le blues-rock de Ain’t no real Love qui offre un beau solo d’harmonica signé Andy J.Forest, et c’est encore à Status Quo que l’on pense sur la rythmique binaire, simple et efficace d’Ambition Craze. Classicisme du boogie-rock que l’on retrouve sur l’hymne à la Grosse Pomme New York City emprunté à John Lennon, avec ses chorus de rigueur, moins intéressant cependant que le dirty blue-gospel de Living Disgrace avec la tournerie accrocheuse de son refrain et les effets presque pop psyché de la guitare. Une tournerie entêtante que l’on retrouvera sur le bien nommé Vacuity Blues, après deux-trois titres plutôt superflus et dont on aurait pu se passer pour alléger cet album qui en compte quatorze et semble un peu long par sa linéarité énergétique. Mais à l’image de I’m Broke qui suit, appuyé et tranchant avec sa batterie carrée, sa grosse basse, ses riffs gras au son énorme (Mike Zito) et son chant trafiqué, offrant même en son milieu un inattendu scratch hip-hop (!), les nouveaux titres de Superdownhome toujours taillés à coups de serpette continuent de ramoner la crasse avec grande classe, et cette foudroyante énergie qui cloue l’auditeur sur place. Mais du coup avec moins de surprise que la première fois, maintenant qu’on sait à qui l’on a à faire…Et c’est du lourd !

 

GRANT HAUA «Ora Blues at the Chapel» (Dixiefrog / PIAS)

Toujours chez Dixiefrog, on découvrait en même temps avec «Awa Blues» (voir ici) le grain intense du Néo-Zélandais Grant Haua, quelque part entre Tom Jones et Joe Cocker, comme sa dextérité à manier une guitare acoustique. Revoilà donc aujourd’hui l’artiste d’origine maori pour un album «collection» de treize titres tirés de son pléthorique répertoire remontant jusqu’au groupe de blues alternatif Swamp Thing par lequel il fut révélé. Une set-list qui a le mérite d’avoir été enregistrée au printemps dernier en studio mais en condition live, avec du public qui confère à cet album un son et une présence affirmée, une intimité en direct qu’on appelle la spontanéité et qui gomme l’aspect plutôt mainstream tendance pop-rock anglo-saxonne que l’on notait parfois sur Awa Blues dont on retrouve ici trois titres (Be yourself, la belle ballade avec la mélodie chantante du piano de Better Day, et le «tubesque» This is the Place avec son refrain entêtant).

Très rock binaire qui envoie bien, Bad Man ouvre l’opus suivi du blues-rock teigneux de Good Woman porté par la voix du chanteur qui va laisser le micro à sa choriste Delaney Ututaonga sur Beetlejuice où la reine du blues kiwi révèle ses talents de soul woman (elle a d’ailleurs signé à son tour un album à venir chez Dixiefrog). La rythmique avec Mickey Ututaonga à la batterie ne désarme pas, notamment sur The Burn où un beau chorus de guitare vient se greffer sur une ligne de basse appuyée par Brian Franks, où encore sur Balladeer (des Swamp Thing) et son tempo speed, entre guitare country rock et le piano de Tim Julian. Un esprit country que l’on retrouve encore dans le swing de Keep on Smiling, alors que le blues-rock domine sur Voodo Doll tendance Joe Cocker, puis sur Shame on You où la voix puissante se fait plus soul, avant que Song for Speedy, ballade néo-folk qui vient clore la galette sonne, à l’instar de This is the Place et par son piano, comme du Bruce Hornsby. Que de bonnes références…

 

MIKE ANDERSEN «Raise your Hand» (Custom Records / Baco Music)

Moins tonitruant que les albums précités et plus porté sur la mélancolie au travers de dix morceaux essentiellement acoustiques et mid tempo, évoluant entre blues, folk et country -bien que traversés parfois d’éclairs de guitare électrique échappés du swamp rock- ce neuvième album du Danois Mike Andersen révélera à ceux qui, par chez nous, ne le connaissent pas encore, le talent de songwriter et de mélodiste d’un artiste pourtant star dans les pays scandinaves. La trahison, les regrets, la soif de liberté sont les thèmes de prédilection de ce musicien, crooner à sa façon qui ne cache pas ses influences soul et américana.

On ressent d’ailleurs bien des relents de soul et de R&B sous le beat carré de Slamming the Door qui entame le disque. Souvent assez courtes, ces compos reflètent bien la patte d’un guitariste chanteur inspiré, au travers de ballades comme le très slowly  If I fall again où plus soul Down in his Room avec la guitare slide de Billy Cross et le banjo de Mikkel Boggild. On aime également bien le côté lascif façon Walk on the Wild Side (Lou Reed) de I can dance où résonne l’harmonica de Jarno Varsted, ou le boogie-rock country très New-Orleans du titre éponyme Raise your Hand avec ses cuivres (dont le sax de Ulrik Bust) et les percussions de Mads Michelsen. Si les deux titres de clôture Because of You et What can I do sont moins originaux et donc plus dispensables, cet opus à paraître le 28 octobre n’en livre pas moins un personnage singulier qu’il est temps de (re)découvrir.

 

 

P.S : Je profite de cette chronique spéciale Blues pour rappeler la traditionnelle Nuit du Blues du Rhino Jazz(s) Festival qui arrive à grand pas puisque c’est le samedi 15 octobre prochain que se succéderont sur scène à Saint-Chamond deux géants du genre et songwriters patentés, d’abord avec le retour de «l’ours du Colorado» Otis Taylor, père légendaire du fameux trance blues hypnotique, puis le touchant Big Daddy Wilson, chantre des ballades très mélodiques et gorgées d’amour.

 

Ont collaboré à cette chronique :

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