chronique de CD

Sofiane Saidi et Mazalda, El Ndjoum, label Carton Records

Avant de parler du CD, j’aimerais dire quelques mots sur le groupe Mazalda, peut-être parce que je les connais un peu. Ces garçons sont tout sauf mystiques et pourtant ils entendent des voix. Ils captent les voix du monde, aussi sûrement que vous la 4G sur votre iPhone. Et cela depuis de très nombreuses années. Plus de vingt ans d’existence, un vrai laboratoire. Tentant toutes les expériences, toujours au plus près des gens et de la musique. Sans aucun compromis dans leur démarche ni aucune faute de goût. Très éloignées du formatage des oreilles par les vendeurs de produits musicaux. Au plus près des musiques populaires, de celles qui parlent de la vie, dans la rue, sur les places, sur les scènes du monde entier, toujours en contact avec les autochtones, musiciens et non musiciens. Toujours prêts à toutes sortes de rencontres, d’abord humaines, et si possible un instrument à la main. Il y a les concerts, il y a les avant et les après concerts. Il faut les voir évoluer, monter des fanfares amateurs, jouer dans les fêtes et accompagner en improvisation un quidam qui se met à chanter. Pas de plan de carrière chez eux, pas de soif d’arriver, juste le trajet qui compte et se tenir au présent en profitant des moments de grâce. Il y a de la délicatesse chez eux, de l’épaisseur aussi et je ne parle ni de leur taille ni de leur poids, mais bien de cette densité qui fait les personnes rares. Pas étonnant que sous leurs doigts leur viennent des mélodies des cinq continents. Ils pourraient dialoguer avec n’importe qui.

 

Retour au CD. Ce qui m’a frappé à la première écoute, c’est d’abord le son. Magnifique. Ça, c’est pour l’habillage. Ensuite, j’ai été captivé par la chaleur de la musique et la voix du chanteur. Et Sofiane Saidi n’est pas n’importe qui. Voilà une collaboration plus que fructueuse. Un disque généreux, qui à chaque passage, gagne en profondeur. On y perçoit de nouveaux détails, des deuxièmes voix, de nouveaux timbres, des ponts, des espaces. Il y a dans ces créations la force d’un Rabih Abou Khalil avec de très belles mélodies tout en arabesques, de celles qui vous empoignent et vous font tourner la tête. Il y a l’énergie d’un funk raï arabisant à la portée quasi prophétique dans la façon de chanter. Une voix qui dit la modernité, avec ses doutes, ses errances et ses bonheurs. Une voix grave, charmeuse, entre respiration, feulement et belle assurance, qui porte un message, celui de la fraternité, de la poésie, de l’amour. Il y a dans cet opus quelque chose de l’ordre de la transe, qui vient instiller dans nos esprits rythmes, polyrythmies et mélodies entêtantes. Le groupe Mazalda a mis tout son savoir-faire et toute son expérience au service de la musique et du chant. Les claviers analogiques de Lucas Spirli éclatent en mille feux d’artifice. Les deux soufflants, Julien Lesuisse au saxophone et Gilles Poizat à la trompette enchantent cet album de leurs riffs affûtés, experts en appogiatures et ornementations. Adrien Spirli nous envoûte avec ses basses profondes et chantantes. Le jeu du batteur Yann Lemeunier a l’éclat des grands maîtres du genre. Viennent se rajouter les percussions essentielles de Djamel Hamitèche et Mohammed Ben Amar. Enfin Stéphane Cézard excelle dans l’art de marier sa guitare et son saz avec les musiques arabes, colorant le tout d’une patine funky. C’est un disque à écouter, à danser, à méditer, à savourer seul, à plusieurs, en lâchant les rênes et en virevoltant.

Le morceau qui ouvre l’album, Wadhi Ana W Galbi, est pour moi un hymne à la vie. Entre musique traditionnelle et vent de modernité, il est caractéristique de ce projet. Avec un refrain de toute beauté. Le morceau qui suit, El Ndjoum, indique que le groupe saura donner sa pleine mesure en concert. Voilà une musique de transe, de danse, qui est prête à déborder du cadre strict des contraintes d’une galette. D’ailleurs les musiciens, tous excellents improvisateurs, se refrènent sur le disque, plus au service de la voix. En live, ils lâchent la bride. Viennent ensuite trois morceaux, Yadra, Bourkan et La Classe Fi Las Vegas, qui nous transportent dans l’orient d’aujourd’hui, au cœur des métropoles où règnent les mystères poétiques et la liberté dans les dancefloor. Ces musiques sont proprement hypnotiques, et la voix est d’une justesse de ton, autant chantée que parlée. On dépasse largement un des modèles du genre qu’a pu représenter dans un passé proche « l’orchestre national de Barbès » et ses musiques melting-pot. Il y a ici une vraie profondeur, indépassable. Le groupe, avec Yamma, donne du côté des musiques créoles, et rivalise haut la main avec des groupes qui ont compté sur la scène des musiques du monde, « Sixun » ou encore « Ultramarine ». Le groove est d’une efficacité redoutable. Gasbah Trisinti creuse encore plus cette veine entre tradition et contemporanéité, en introduisant un son feutré de flûte (ici joué au saxo ewi), voix du désert et la percussion timbrée. On pense aux musiques berbères, gnawa ou touareg. Après une magnifique introduction toute en finesse par la trompette sur Bab El Saida, Saida, de Cheikha Rimitti, clôt l’album en solennité et en majesté.

Le cd est un voyage à travers la représentation d’un orient moderne, qui reconnaît ses traditions mais qui les dépasse allègrement. C’est l’album de la consécration, autant pour le chanteur que pour les Mazalda. Là encore, ni le premier, ni les seconds ne se croient arrivés, mais le cd, à mon sens, est une bombe dans le paysage musical, sans doute un des meilleurs albums depuis bien longtemps de ce qu’on appelle les musiques du monde, dans un syncrétisme qui n’a rien d’un puzzle mais plus de l’aboutissement d’une merveilleuse connivence artistique et humaine, intelligente et raffinée. Musique de notre temps, avec ce rien d’intemporel, et pleinement incarnée. Cela fait beaucoup d’attributs et d’atouts qui porteront, j’en suis sûr, le groupe uni vers de nombreuses contrées en prise directe avec son public, heureux de trouver en lui chaleur et générosité. A mettre entre toutes les oreilles, dare-dare.

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