chronique de CD

Tarel/Lonergan Quartet « Blurred future »

J’ai posé le cd dans la chaine stéréo. Fabrice Tarel au piano, Riley Stone Lonergan au saxophone. J’ai enclenché. Michel Molines à la contrebasse, Andy Barron à la batterie. Je les ai laissé jouer et suis allé dans la cuisine faire mes petites affaires. La musique a envahi l’espace. Pleine. Sensible. Quelques instants après, j’ai été étonné de ne plus rien entendre. J’aurais juré qu’il s’était écoulé seulement quelques minutes. Plus de quarante pourtant et tout était bouclé. J’aurais voulu que cela ne s’arrête jamais. Une météorite. Un passage éclair. Une illumination. Puis ce silence. Et moi interloqué, abasourdi. Est-ce finalement cela le bonheur ? Feu ma grand-mère aurait dit « ça fera du profit ». La beauté nous fait renaitre. Elle nous fait peser moins lourd sur le temps.

Quelques jours après, cela nécessite une deuxième écoute. Un bon feu dans le poêle, un canapé dodu avec vue sur les arbres roux du jardin. Même impression. Une trace impressionniste. De la délicatesse, rien qui viendrait bousculer l’harmonie. Une maturité d’automne. Ecoutez Duilleoga. C’est l’eau que colorie le soleil, qui vibre. Ça étincelle. Quelques feuilles tanguent à la surface. C’est fluide. Les sons s’épousent. C’est de la vie à l’état brut, ça fait du bien et ça emporte. C’est un tissage dont on ne verrait plus les coutures. Tout ça se joue entre le regard, l’oreille, une connivence entre amis. Embarqué dans un même bateau. Le miracle de l’improvisation. Judgments est poignant par ses échos. Le thème a du caractère, deux faces, une interrogatrice, l’autre suspensive, magnifique entente encore une fois du groupe et le saxo qui vagabonde sur une rythmique de velours. Le ton monte. Le piano parcourt à son tour l’espace. Cette musique c’est de la géographie qui repousse les limites, de l’infini qui s’échappe. Iona est fragile comme une musique de Bill Evans. Il est intéressant de constater à travers cette rencontre, que l’enfer, ce n’est surtout pas les autres. Au contraire, comme ils nous métamorphosent. Si on reconnait bien le style de chacun des musiciens, c’est dans leur confrontation qu’on peut entendre la nouveauté sous leurs doigts, ce petit plus, ce mieux, ce différemment. Encore une belle unité, communication non verbale. Me rappelle la chanson de François Morel, « se taire avec un ami ». Avec Meteors, c’est Coltrane qui entre en scène. Son fantôme plane. Solides comme le roc, le piano, la contrebasse et la batterie font merveille derrière le saxo qui éructe. Un bloc d’intelligence sensible. La balade, Blurred Future, a tout de suite le son et l’équilibre rythmique pour captiver et emporter loin. No one turn up, morceau rentre dedans, aux consonnances orientales, est plus complexe qu’il n’en a l’air. Les solos s’enchainent, débridés, avec quelques rendez-vous, comme des leitmotivs. The conqueror fait partie de ces thèmes qui posent un groupe, lui donne de l’assise. De forme plus classique, il vient clore en beauté cet album, réalisé de main de maîtres, magique dans tous les sens du terme. Je ne saurai dire qui de Fabrice Tarel ou de Riley Stone Lonergan a composé les morceaux mais je subodore, à l’écoute, une vraie entente groupale. Encore un disque indispensable dans sa discothèque. 

Ont collaboré à cette chronique :

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