chronique de CD

« Tumulte » de Bigre! & Célia Kaméni

Bigre!, Tumulte

Quand on m’a proposé d’écrire un article sur le nouveau disque de Bigre!, je n’ai pas hésité une seule seconde. Je les aime, ces artistes. Bigre!, quel beau nom ! Je ne sais pas qui a trouvé ça, mais ça sonne. On peut le décliner, bigre, bigrement. Y’a ce côté spontané, étonnamment énergique.  On n’est pas loin de tigre. La musique de bigre!* est une vraie fête. Qui n’est jamais allé les écouter dans l’antre du Toï Toï à Villeurbanne ne connait pas la joie de la communion des corps et des cœurs. Ça chaloupe, « muy caliente ». C’est un peu comme aller à Paris sans prendre le temps de faire le détour par le studio l’Hermitage à Belleville pour aller danser sur la musique de Fanfaraï. Les deux groupes d’ailleurs se ressemblent, une bande de mecs, des trublions du jazz et des musiques du monde, la crème de la crème des musiciens. Bigre!, c’est une machine à swing, d’une puissance de feu insoupçonnée, qui produit cette musique dense, chaleureuse, mouvante, connectée, un bloc d’équilibre d’où transpire le rythme, la transe, la mélodie. La quintessence de l’arrangement** où rien n’est écrit au hasard, sans surcharge, ni romantisme, le juste maillage pour accueillir la voix de Célia Kameni. La chanteuse est de la partie depuis déjà quelques albums et le ton de celui-ci renvoie directement aux splendeurs des musiques cubaines. La voix en est l’épicentre, les textes ***sont ciselés, poétiques, tendres et incisifs, des histoires d’amour où la chanteuse s’oppose aux chœurs des hommes de l’orchestre. Une belle interprétation de bout en bout, qui a tous les atouts d’un grand album, juste représentatif de ce qui se joue. Et sans doute encore mieux : j’imagine à la fin de l’enregistrement de chaque morceau le groupe levant les bras pour accueillir la prouesse délicate de l’instant.

Juste un Vertige : quelle performance, de l’orchestre et de la chanteuse, quelle émotion dans la voix, quelque chose de susurré, voix de tête, pour un condensé entre entre Le beau roman, de Fugain, et une chanson de Mercedes Sosa, Alfosina y el mar. Une histoire d’amour qui se noie. Mystérieusement. Enigmatique comme la pochette de l’album. Enigmatique comme cette finale sur une 7ème. Un début en apothéose !

La machine repart de plus belle avec ça m’ira. Chaleur des nuits cubaines. L’orchestre conduit magistralement la mélodie. La voix de Celia Kameni est d’un timbre qui se teinte de mille feux. Le morceau s’emballe avec le solo de saxophone (on sent derrière toute l’équipe qui pousse le soliste en avant), le tempo se double et la voix atteint le suraigu. Beau texte poétique écrit par Loïc Lantoine et Félicien Bouchot (le créateur du groupe il y a maintenant douze ans).

L’étoile filante est sans doute le tube de ce disque, mis en exergue par un clip marrant et bien fait, sur un air de rumba cubaine, avec une mélodie simple et des paroles qui parlent de la passion dévorante « est-ce que les astres mentent, est ce que le ciel m’en veut, mon étoile filante, moi quand je fais des vœux, t’es mon étoile filante au fond du ciel en feu, mon étoile filante et moi je fais quoi ? ».

Je ne sais pas. Salsa, salsa, quand tu nous tiens. Encore une chanson d’amour. Pas facile à chanter. Le chœur des hommes répond à ce « je ne sais pas », pour une histoire de voyage à travers le doute ? Beau solo, dans le style, du trompettiste, façon Irakere, de Chucho Valdès.

Nos fontaines de Trevi est d’un genre plus sophistiqué, entre rythmique africaine et arrangement pour big band rappelant les musiques de Michel Legrand. Tout ça fait très cinématographique, sans caricature. Encore un beau texte poétique.

Demain nous transporte vers l’Amérique, entre nord et sud, musique porto ricaine, aux accents de Soul américaine, de smooth jazz et de musique new-yorkaise.

Tu sais. A nouveau la salsa. Ça parle de l’hypocrisie qui pointe forcément et férocement dans les histoires d’amour. Le piano est lumineux. Encore une fête.  

Il pleut dans la lumière est une fête de l’émancipation, un festival de rythmes et un feu d’artifice de couleurs. Du grand art, sensuel et beau. C’est la dévaluation des mots, au profit de la vie et des sons. Une belle claque.

Bigre!, et avec ce dernier morceau à fond la danse. Vive les dance floor, les corps qui se lâchent. Musique patchwork et un fond d’humour décalé. Drôle, drôlement bien fait.

Nous avons, j’imagine, tous hâte de retourner aux concerts, comme on revient à l’essentiel après en avoir été privé. Nous avons soif de ces « produits de haute nécessité », dont parlaient Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau dans leur manifeste de 2009. De ce quelque chose qui nous élève et nous fait humains, nous lie les uns aux autres, à savoir l’art et le poétique. La musique et la danse, de Bigre!, nous manquent. Cet album donne un aperçu de tout leur pouvoir d’insuffler le plaisir et la sensualité au cœur de nos vies. Il y a le plaisir, pour le corps et nos oreilles, d’un amour débordant. Allez, Bigre!, à tout bientôt. 

 

« Tumulte » c’est une grosse équipe :
* Félicien Bouchot: compositions
Célia Kameni: voix ; Pierre Desassis, Julien Chignier, Thibaut Fontana, Romain Cuoq, Fred Gardette: saxophones ; Vincent Labarre, Rémi Gaudillat, Yacha Berdah, Aurélien Joly, Thomas Le Roux, Mayquel Gonzalez: trompettes ; Jean Crozat, Loïc Bachevillier, Sylvain Thomas, Sébastien Chetail, Aloïs Benoît: trombones ; Francis Larue: guitare ; Olivier Truchot: claviers ; Nicolas Frache: basse ; Wendlavim Zabsonre: batterie ; Jonathan Volson, Jorge Mario Vargas, Isel Rasua: percussions
** Félicien Bouchot, Jon Boutellier, Corentin Quémener, Aloïs Benoît, Bastien Ballaz: arrangements
*** Willy Play, Inès Zigbe, Barbara Frey, David Suissa, Félicien Bouchor, Loïc Lantoine, Sarah Mikovski, Célia Kameni: paroles 

Ont collaboré à cette chronique :

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