chronique de CD

« Underwater steps » de Tatiana Alamartine

En ouverture Tatiana Alamartine, seule, Once upon a time… under the sea, tout à méditer. Piano solo, musique expressive, contemporaine, longue improvisation où s’accrochent des sensations, crescendo, point d’interrogation, suspension, un rythme intérieur, des tensions qui s’évanouissent dans les brumes de l’harmonie. Beau tableau.
Paradox, et le rythme se met en place, sorte de cinq temps, pour bien faire, aurait rajouté Patrice Caratini. Une improvisation, comme un long thème, fait de quelques notes, qui s’intercalent, une pédale, une tonalité, obsédante. Là encore d’une grande expressivité, de celle qui nous amènent des images, instantanément, rappelant un lieu, un évènement, un souvenir. Mystère musical.
Exploration où un dialogue en écho. Aux arpèges du piano, grandes enjambées, répond sobrement la flûte de Jocelin Aubrun, avec ce léger vibrato qui la rend si humaine. Après s’être découverts, les deux marchent ensemble. Long cheminement vers l’apaisement.
Underwater Steps. La pédale du piano au plancher, les notes se détachent et vivent de multiples vies au contact des suivantes. Ce serait aérien, dirions-nous, sans connaitre la sensation que pourrait procurer le sous la mer. Question de pression peut être. Est-ce du bleu que cette musique-là ? Assurément. Avec toutes ses nuances, caresse de bleu, vertige du bleu. Les plongeurs parlent d’ivresse. L’improvisation, qui se déploie, invite à cet état.
Arktic poursuit l’atmosphère du morceau précédent. Notes acérées. Vives. Ça parle d’éléments : après l’eau, la glace. Peut-on parler de pureté des notes ? De transparences ? Le format du morceau nous y invite.
Scaph me rappelle ce beau développement d’Eve Risser dans « des pas sous la neige ». Accorder un piano. Lancer la note, la faire résonner, entendre les harmoniques, se laisser troubler par les degrés d’incompréhension qui s’exposent, prémices d’une composition, comme une peau d’oignons qui se pèle et laisse découvrir ce qui se cachait en dedans. Creuser le sillon.
Jusqu’à… The ice song, peut-être une chanson d’amour ? Surtout pas froide, de celle qui brûlerait plutôt. Le piano et le violon de Charles Castellon ont tant de choses à se raconter, à confronter, avec intensité. On dirait deux danseurs, qui viennent se frotter. Encore de l’expressivité, non pas à revendre mais à donner.
Without waiting. L’inverse d’en attendant Godot. Ça dit l’envie, pas l’absurdité, ça parle de désir, pas d’ennui, ça évoque les doutes, sans l’espoir, surtout pas l’espoir.
Mer de Lybie. Oh ces sons de violon asiatique, le ehru de Li’ang Zhao. Ça vous arrache des larmes. On atteint le sublime dans le duo. Ce que développe le film « Bigger than us » : ça va au-delà de la musique, c’est plus fort que nous. Sorte de blues, qui parle plus loin, qui nous dépasse. L’universel, c’est cela. Une belle page de musique contemporaine.
Avec The foil song on entre dans du méditatif nostalgique, une sorte d’introspection, zones d’ombres demandent autorisation d’exposition.
So pop. Soupape ? Soap up ? Comme son nom ne l’indique pas, on serait dans une petite pièce classique. Délicat pied de nez.
Floating in the air boucle l’album en majesté.

Il était une fois une pianiste qui flottait dans les airs. A moins que cela ne soit sous la mer. Mais alors elle ne flotte pas, elle se meut. Elle suit le fil de ses improvisations jusqu’à créer derrière elle un sillon poétique où s’inscrivent ses doutes et ses désirs. Elle se déploie, se découvre, au fil de l’album, avec toute la félicité d’un art qui ne veut s’ennuyer sous aucun prétexte, et qui ne fait pas dans l’illusion. La justesse du propos est un ravissement. Mais il faut prendre le temps de rentrer dans cet univers. La beauté vient sous ses doigts et les duos proposés arrivent comme des cadeaux. Ici l’improvisation se hisse au rang de grand art. J’avais déjà comparé le jeu de Tatiana Alamartine à celui de René Bottlang, ce pianiste suisse que j’avais eu la joie de côtoyer lors d’un stage. Elle a cette sorte d’expressivité qui lui permet de faire de ses improvisations des objets artistiques proches, une forme contemporaine à notre portée. Pour notre plus grand plaisir. Et cela n’est pas donné à tout le monde.

Ont collaboré à cette chronique :

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