J’avais pris énormément de plaisir à l’écoute du Butterflies trio emmené par le saxophoniste Frédéric Borey. Le revoici dans un nouveau projet, l’Unitrio, au côté de deux musiciens admirables, qui ont roulé leur bosse, Damien Argentieri à l’orgue et Alain Tissot à la batterie. Leur album est séduisant, leur musique est captivante. Elle a le goût de la douceur (Lunatic, Motherless) et de la fragilité (Balladie d’Abour, Perpetual State, L’âme de Didier), jusque dans les morceaux les plus tranchants (Another space, November). J’avais déjà évoqué pour la musique de Frédéric Borey cette capacité de mouvance propre au trio, d’une exposition sans filet des artistes qui fait qu’ils se retrouvent dénudés et qu’ils ont besoin des autres. Cette façon d’affirmer leur personnalité tout en jouant avec celle de leurs acolytes. Cela donne ce mouvement de déséquilibre constant, qui joue des contraires, des contrastes, qui oblige à faire des pas de côté, avec et contre. Pour une musique vivante, organique, passionnante, dans un dialogue sans cesse réinventé, propre à ce courant dans le jazz français, créatif, qui renouvelle sans cesse le genre.

On pourrait chercher dans cette démarche l’œuvre d’Héraclite, le père de la philosophie, le plus touchant des penseurs grecs, par sa vision poétique à capter le réel. Il a su, à travers sa dialectique, créer une pensée en mouvement perpétuel, circulaire entre l’opposition des contraires et leur jonction, et établir par le plus beau des logos, une idée de l’être et du devenir. (Le logos étant à la fois lieu et expression où s’accomplit l’ordre du monde). Voilà ce qu’on peut lire dans les fragments de son œuvre : « Le commencement et la fin coïncident dans la circonférence du cercle. Le chemin vers le haut et le bas est le même » ou encore « Le contraire est accord. Des discordances naît la plus belle harmonie et tout devient dans la lutte ». Les contraires, leur opposition, leur union, se manifestent dans un perpétuel mouvement, c’est le devenir qui les meut. Cela fait une belle métaphore pour la musique d’Unitrio. Le second morceau, Flux, thème cher à Héraclite et à Nietzsche, dit bien cela. « On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve ». Il y a dans cette manière de jouer un attrait vers l’autre, vers le son de l’autre. Les sons du saxophone se mêlent aux suraigus de l’orgue, cette flûte intersidérale. La batterie a des palpitations qui émeuvent ses comparses et leur montrent la voie du relief. Second life pourrait faire aussi penser au philosophe François Jullien et son principe de décoïncidence.

Le disque propose neuf titres, où règne l’harmonie dans la confrontation. Non pas une confrontation par choc des ego, mais une entente sur ce qui forme l’essence de la musique : des thèmes, mélodiques, qui se creusent jusqu’à épuisement de l’invention, des atmosphères variées et nuancées qui gardent du mystère et forcent l’oreille de l’auditeur, de l’énergie permanente pour dire la présence et l’urgence, de la densité dans l’expression individuelle (chaque solo est un thème à part entière qui vient gonfler la musique groupale) et collective.

Porté pendant toute la durée de l’album, par cette musique envoûtante, à la fin, on n’a qu’une hâte, c’est de revenir au début. Le cercle ne s’arrête pas. Pour notre plus grand bonheur.

 

[NdlR : Unitrio était venu au Hot Club de Lyon présenter « Page 4 » le 24 septembre 2022 (voir ici)]

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