chronique de CD

« Wild Poetry » du David Patrois et Pierre Marcault Quintet

Je l’ai dit et le redit, sans démagogie, c’est l’art et la vie qui devrait guider nos pas et non pas le tout marchand. Rien de bien nouveau là dedans, sauf qu’en cette période de crise, c’est criant de vérité et insoutenable de férocité. Les dégâts causés par l’irresponsabilité des dirigeants sur la planète, et sans doute par nos renoncements inconscients, façonnent une bouillie existentielle faite d’incertitudes et de peurs. Cette période pourrait être, comme le dit François Jullien, propice à dé-coïncider de nos habitudes. Les artistes de tout poil rivalisent d’imagination, à inventer non pas des formes nouvelles mais des façons de tenir debout et, plus que de résister, reprendre le pouvoir sur leur liberté. Jazz-Rhone-Alpes.com en cette période est sollicité plus que de coutume, par les artistes, qui notamment sortent un nouvel album « Wild poetry ». C’est le cas de David Patrois et Pierre Marcault.

Je ne les connaissais à vrai dire ni l’un ni l’autre mais cet opus, je le reçois comme un cadeau. C’est un condensé de générosité et d’énergie. Il y a une tension résolue entre tradition et modernité, les musiciens intégrant les rythmes et mélodies de la musique africaine aux accents les plus actuels du jazz joué en occident. Ils ont privilégié la beauté des thèmes sans oublier les racines de la danse. Avec sans cesse cette focalisation sur la mise en son, ce qu’on appelle couramment les arrangements, arrangement avec soi et avec les autres, qui fait la vitalité et la fluidité de cet album.

J’ai exulté en écoutant les premières notes du balafon. j’ai repensé à mon ami Jacques Mayoud, grand spécialiste de cet instrument. Le musicien installe un tapis sonore sur lequel s’accroche un thème en complet décalage tonal. Il y a une tension rythmique et mélodique. On est plongé au cœur de l’essentiel. Les tambours se joignent au balafon qui  prend le solo, magnifique, suivi du saxophone ténor, d’une grande puissance expressive. Tout dans l’énergie. Beauté mouvante de l’harmonie en arrière fond. Puis solo de basse, apaisant, sur une rythmique tournante. On est d’emblée à fond avec Rwanda.

Le morceau suivant, Juicy fruit, est en trois parties. J’aime ces constructions qui, loin d’être formelles, sont propices à l’évasion chez le mélomane. La première partie s’ouvre sur un cri du saxophone, qui va se transformer en petits sons de moustiques. Une ambiance, lente, se crée, un après midi où le soleil cogne. Les heures passent. La musique se densifie. Bruits de percussions, comme des pics. Arrive le thème, d’une certaine gravité. Dans la seconde partie, le temps avance. Walk, walk. La basse et le vibraphone sont sur le temps, le saxophone à contretemps. C’est un long motif. Le vibraphone s’échappe en chromatismes sur une carrure de blues en liberté. Puis le temps se précipite, dans cette troisième partie. La contrebasse joue en archet, vibrante et percussive. Le morceau prend une teinte free et l’harmonie vient parfois, comme en drapé, recouvrir la précédente, suggérant des pistes nouvelles pour les solistes. Solo de batterie et percussions tout en puissante et retour au walking basse. Un bel après midi.

Le morceau NTY utilise la gamme pentatonique. J’ai pensé au travail de Serge Lazarevitch et à l’utilisation qu’il en fait. On s’échappe vers la modernité avec un thème qui s’étire en de longues notes espacées. Dans le solo de la contrebasse (à moins que cela ne soit un instrument traditionnel) j’entends les résonateurs qui caractérisent la musique traditionnelle. Le soprano fait quelques notes piquées. Le balafon revient et avec lui une densité de sons, qui fait toute la richesse de cet album. Le soprano s’éloigne vers des contrées que lui seul connaît. Mais il me prend de rêver avec lui. Comme dans l’album « Akagera » d’Humair, Texier et Jeanneau.

Saint Barnabé est la quintessence du jazz moderne. Magnifique. Avec des unissons qui viennent couper le rythme. Encore de beaux drapés du vibraphone. Un morceau propice à l’expression de la basse et à la profondeur des sentiments.

Dans Dancing Wolf, la percussion oscille entre binaire et ternaire. Un petit intermède avant Baie de lune. La basse et la batterie installent le rythme pour un thème lunaire, le tube de cet album. Un cadeau à celui qui écoute.

Bala one est également un morceau envoûtant, dense, le coeur à nouveau de l’Afrique moderne. C’est virevoltant, pétillant, comme une métropole grouillante. Des rythmes à foison.

Allan in the clouds, avec son beau thème saxophone et basse, est plus sombre. C’est une histoire qui défile, on est encore dans le jazz le plus moderne, suspensif.

Jurassic Music fait la partie belle à la batterie et aux percussions. Coincé entre modernité et tradition, c’est foisonnant. Le morceau va crescendo dans l’énergie.

Le disque se termine avec le dansant Famoudou, qui me rappelle le travail de Doudou Ndiaye Rose.

J’ai pris plus que du plaisir à l’écoute de cet album, « Wild poetry », parce qu’il est sans concession. Les musiciens sont au sommet de leur art. La musique pulse et derrière ce foisonnement on peut entendre toute la finesse d’un tricotage réussi, qui dépasse la simple fusion des genres, qui propulse le mélomane dans un monde poétique riche, complexe et exaltant. En ces temps de confinement, le groupe repousse les limites de notre horizon. Mille mercis et chapeau bas.

 

 

David Patrois: vibraphone, balafon ; Pierre Marcault: djembé, bougarabous, percussions ; Boris Blanchet: saxophones ; Blaise Chevallier: contrebasse, basse électrique ; Philippe Gleizes: batterie

 

[NdlR : Pour se procurer « Wild Poetry » : http://www.boutique-artsetspectacles.com/catalog/david-patrois-pierre-marcault-5tet-wild-poetry/]

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