(69) Rhône

29/03/2019 – Didier Malherbe & Alexandre Cellier au Théâtre de Jassans-Riottier

La poétique des sons du monde

Il faut parfois aller dans des lieux improbables pour dénicher des pépites rares et se laisser choper par la magie de l’inattendu. C’était le cas vendredi dans le petit théâtre de Jassans-Riottier qui proposait rien moins que la première mondiale d’un duo sans pareil, né l’an dernier de la rencontre à l’Esprit Frappeur – le café-théâtre de Lutry, près de Lausanne- du compositeur multi-instrumentiste et programmateur du lieu Alexandre Cellier, et le génial souffleur Didier Malherbe.

Malherbe, discrète mais éminente figure de tout un pan de la musique qui aura profondément marqué notre jeunesse, que je n’avais pas eu l’occasion de revoir depuis vingt-cinq ans (!) lorsqu’à Mâcon, j’avais d’abord programmé le retour de Gong en 1993, puis en 1994 Short Wave, le groupe du batteur Pip Pyle. Si depuis ce dernier nous a quittés tout comme le cher Daevid Allen, Didier Malherbe n’en finit pas, à soixante-seize ans aujourd’hui, de poursuivre son incroyable parcours musical. Pour rappel, le malicieux lutin passé par les communautés freaks des sixties fut le pilier des années Gong (69-77) et leur flopée d’albums mythiques, avant l’aventure Bloom (son surnom) et Faton-Bloom (avec Faton Cahen) dans les années 80 dont on retiendra aussi sa présence aux côtés d’Higelin pour l’incontournable live au Casino de Paris (84). Saxophoniste et flûtiste, Malherbe est un multi-souffleur hors-norme qui pratique tous les instruments traditionnels glanés aux quatre coins de la planète et notamment le fameux doudouk, ce hautbois arménien à anche double dont il est un maître. Parmi les pionniers de la fusion entre jazz, pop et world music, Malherbe nous a également régalés depuis vingt ans avec Hadouk (d’abord en trio puis en quartet, aux côtés de Loy Ehrlich), et s’il fallait encore donner un aperçu de son mirobolant CV, on pourrait encore signaler que c’est lui qui a signé les parties de zeff, cette flûte harmonique recourbée en PVC, sur la fameuse B.O de Vangelis pour le « 1492, Christophe Colomb » de Ridley Scott.

A contrario, je ne connaissais pas encore Alexandre Cellier, jeune quinqua lausannois, fils d’un éminent ethno-musicologue spécialiste des musiques de l’Est et tziganes, passé par le classique et le jazz avant de bourlinguer en Amérique du Sud puis en Afrique (Burkina Faso notamment), là où la musique a une fonction sociale et humaine fondamentale. A ne pas confondre bien sûr avec son homonyme français, célèbre organiste du XIXe siècle, Alexandre Cellier est lui aussi un incroyable multi-instrumentiste qui s’est fait une spécialité du détournement d’objets insolites. Difficile de ne pas penser instantanément à son pendant belge Max Vandervorst, le « luthier sauvage » qui nous aura définitivement marqués dans les années 90 avec sa « Symphonie des Objets Abandonnés » un pur bijou de poésie sonore (voir ici).

L’âme des grands enfants

Alors si cette rencontre Malherbe-Cellier fut un hasard, on s’aperçoit vite qu’elle semblait couler de source tant les deux protagonistes partagent un même état d’esprit (frappeur et frappant). Avec un même goût donc pour les instruments (d)étonnants propices à de folles inventions sonores, combinant arpèges joyeux et douces sonorités à la fois légères et nonchalantes, les deux lurons ont gardé une âme d’enfant pour nous enchanter, entre humour et émotion, de leur univers commun aussi ludique qu’il est poétique. Une complicité qu’on imagine instantanée et évidente entre deux musiciens voyageurs et curieux, grands magiciens du son et partageurs de bonheur en farandole.

Du haut de son impressionnant double-mètre, Cellier ouvre les festivités par une sorte de berceuse et le premier duo de flûtes nous rappelle le Bonne nuit les petits du marchand de sable. Sable de l’Afrique où l’on croirait se réveiller quand les percussions diverses qui vont suivre tintinnabulent comme des gouttes d’eau avant une confrontation entre le balafon de Cellier et le bawu (flûte à anche) de Malherbe. Deux instruments à la lettre B qui ont inspiré à ce dernier une poésie slammée, drolatique allitération de mots commençant par cette lettre et qui nous rappelle qu’il est par ailleurs l’auteur de deux recueils de sonnets facétieux, son autre passion. Pour le Cerisier en fleur, morceau d’un compositeur arménien à l’élégante douceur, toute la maestria classique du pianiste resplendit, avant qu’une musique composée pour un documentaire offre un face à face de diverses percussions et autres objets insolites tour à tour grattés, secoués, soufflés. Il suffit alors de fermer les yeux pour être d’emblée transporté dans d’étranges contrées fantasmagoriques.

Onirisme de l’instrumentarium

A la poésie des mots et des sons du monde, il faut ajouter celle, intrinsèque, des instruments joués et de leurs noms exotiques. On a parlé du doudouk, du zeff et du bawu, mais vient aussi le tour du fujara (flûte de Slovaquie), du kalimba (celui-ci fabriqué au Mont Ventoux !…), puis du solpika (flûte à bec ukraïnienne) et de l’hulusi autre petite flûte venant du sud de la Chine et qui selon Malherbe reflète « la réverb’ des steppes » avec son embouchure outrée. Sa sonorité étonnante est qualifiée de sino-bretonne et nous rappelle parfois des musiques traditionnelles irlandaises. Poursuivant dans leur doux délire, les deux impétrants multiplient leurs impros avec des instruments de plus en plus stupéfiants, Cellier sifflotant d’abord  Là-haut sur la montagne dans le manche d’un caquelon à fondue avant d’enchaîner avec un tuyau de douche (comme un cor de chasse…d’eau), tandis que Malherbe prend la relève avec sa collection de petites toupies en bois laotien. Après cent minutes que l’on n’aura pas vu passer tant nous étions embarqués, deux rappels verront l’utilisation d’un saxosoir (comme Vandervorst justement) puis d’une simple feuille de rose pour siffloter La vie en rose en guise de fin.

Ce soir, elle était plutôt multicolore comme un feu d’artifices de son et de poésie mêlés. Un enchantement.

 

Ont collaboré à cette chronique :

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