Enfin une météo clémente et une soirée complète à Crest. Du coup, le trio Rouge fait en quelque sorte l’ouverture du festival, comme le fait fort justement remarquer Madeleine Cazenave, leader, pianiste et compositrice du trio Rouge. Elle est accompagnée de Sylvain Didou à la contrebasse et Boris Louvet à la batterie. Toutes les compositions sont de Madeleine Cazenave.

Le trio vient tout juste de sortir un album, Derrière les Paupières, qui constituera le fil conducteur du concert.

Quand on la questionne sur ses influences musicales, Madeleine Cazenave cite volontiers les compositeurs français de la première partie du vingtième siècle, parmi lesquels Claude Debussy, Maurice Ravel, Erik Satie, que l’on retrouve dans certaines tournures de phrases musicales, dans la manière de dévoyer les accords vers des formes altérées gracieusement dissonantes. Côté jazz, la Scandinavie est une grande pourvoyeuse d’inspiration pour la pianiste, avec en tête le monument du genre, le trio E.S.T., et cette façon si particulière d’installer des ambiances évocatrices des grands espaces.

Brumaire est de cette veine, qui nous embarque sur le dos d’une note ensorcelante, au piano puis à la contrebasse, qui trace la voie et rejoint bientôt une nuée d’arpèges virevoltants. Le thème est épuré, limpide. A la faveur d’un changement de tonalité, la contrebasse fait monter la tension, communicative, la batterie s’emballe, puis vient la résolution salvatrice. On se prend à planer au-dessus des sapins, des rivières impétueuses et des lacs paisibles ; la Scandinavie est bien là.

Les Nuits à Blanche sont mélodieuses, et laissent la place à de larges plages d’improvisation circulante. Et c’est dans ces fenêtres de liberté que brille le plus la cohésion réactive du trio. L’introduction d’Abysses à l’archet et aux harmoniques très aigus de la contrebasse installent une impression étrange, le piano s’approprie le registre des graves. Le thème est présenté à l’unisson avec le piano. La batterie gronde sous les mailloches, les notes de piano flottent dans l’espace pour être reprises par la contrebasse, qui poursuit minutieusement son travail à l’archet et aux harmoniques.

4 %, c’est le titre du morceau suivant, mais c’est aussi la proportion de femmes instrumentistes dans le monde de la musique de jazz. Le ton est plus revendicatif mais toujours enjoué. A tout seigneur, tout honneur, c’est la grand’mère qui prend la parole pour un solo en forme de dialogue.

Pour écrire Louves, Madeleine Cazenave s’est inspirée du monde imaginaire créé par un magicien prodige dans son spectacle « Le bruit des loups », et par un film d’animation du japonais Hayao Mayazaki qui raconte les aventures d’une princesse qui doit protéger la forêt sacrée. La promenade en forêt est une suite de tableaux mettant en scène les occupants tour à tour patauds, majestueux, légers, joyeux, impertinents, sombres ou lumineux. Il faut un moment pour se rendre compte que la corde de mi de la contrebasse a été décalée d’un ton vers le bas, histoire de donner plus de profondeur aux notes les plus noires.

Etincelles démarre sur une cadence que même les initiés ont du mal à cerner, vive comme une étincelle, justement. Les harmonies sont orientales, la rythmique est chaloupée, et au beau milieu des dunes ondoyantes tombe un solo de contrebasse à vous renverser par sa sensualité. Une vraie friandise.

Après une Cavale qui se hâte lentement pour finir au triple galop, Petit Jour nous permet d’assister au réveil de la nature qu’on imagine couverte de rosée, les bancs de brouillard s’étirent dans les champs, les insectes entament leur labeur quotidien, jusqu’aux jeunes chevaux qui profitent de la fraîcheur pour s’adonner à des courses effrénées ; la vie s’installe jusqu’au retour à un calme relatif, prélude à une journée bien remplie.

Difficile de s’extraire de cette parenthèse poétique concoctée pour nous pendant plus d’une heure par ce trio inspiré ; en se levant, un petit coup d’œil vers l’entrelac des branches et feuilles de platanes pour se rendre compte que la forêt sacrée des louves n’est pas si loin.

 

Voir ici la chronique de l’album « Rouge, Derrière les paupières », Madeleine Cazenave Trio par Laurent Brun

Ont collaboré à cette chronique :

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