(26) DrômeCrest Jazz Vocal

01/08/2022 – Richard Bona & Alfredo Rodriguez Sextet au Crest Jazz

Nous voici au mitan de la trêve estivale avec le mois d’août qui commence aujourd’hui. Le point de vue depuis les gradins de l’espace Soubeyran est toujours aussi magique avant le crépuscule. La Tour de Crest est habillée d’un ciel bleu clair et de nuages roses qui sont effleurés par les derniers rayons du soleil. Une légère brise vient diluer l’épaisse couche de chaleur caniculaire qui nous enveloppe. Lorsque le ciel se fait bleu foncé et les nuages bleu-gris, les lumières de la tour font resplendir le jaune doré de ses pierres. Il est alors temps de passer au deuxième set !

Le festival accueille ce soir le génial bassiste d’origine camerounaise, Richard Bona, qui est également un excellent chanteur. Après avoir émigré jeune de son Cameroun natal en Europe, il démarre sa carrière avec la scène parisienne du jazz et de la chanson. Son titre de séjour n’est pas renouvelé, ce qui l’amène à s’installer à New-York pour poursuivre sa carrière aux Etats-Unis. Parfois, nous ne savons pas retenir les talents quand ils choisissent notre pays ! Tant mieux pour lui. Avec plusieurs albums solos, tous aussi formidables les uns que les autres et de nombreuses participations avec les grands jazzmen américains, sa renommée internationale est lancée. Et il ne vient pas seul ou avec son propre groupe ce soir. Il est accompagné du cubain Alfredo Rodriguez, un autre virtuose mais du piano cette fois.

C’est sur une introduction explosive que Richard Bona, Alfredo Rodriguez, et leur sextet démarre ce concert. Les timbres des percussions de Jose Montana et de la batterie de Ludwig Alfonso sont riches et variés. Les cuivres de Carlos Sarduy à la trompette et Denis Cuni au trombone claquent sur le thème. Le chant du leader dans son dialecte africain semble s’être mis au service des rythmes cubains. C’est une belle remise en question artistique du bassiste camerounais qui s’aventure vers de nouvelles frontières musicales. Le métissage est parfait ce soir. Plusieurs titres semblent inspirés de la Rumba. Ce style musical est présent à Cuba comme en Afrique, au Congo notamment. La musique cubaine est par ailleurs très riche et ne se limite pas à la célèbre Salsa, elle comprend le Son, le Boléro, le Mambo, le Cha-Cha-Cha…et de nombreuses autres. L’association de la batterie et des percussions donne une richesse dans les timbres et une puissance à la rythmique. Les congas, la trompette et le trombone sont représentatifs ce soir du jazz afro-cubain traditionnel. Le trompettiste et le tromboniste prennent de nombreux solos alternativement qui enflamme la scène et le public qui ne se fait pas prier pour danser. Les échanges sont nombreux entre le pianiste et le bassiste qui dialoguent par solos successifs. Les deux leaders n’entremêlent pas seulement leurs notes mais aussi leurs chants. Richard Bona avec son dialecte africain et Alfredo Rodriguez en espagnol. C’est parfois le pianiste, le trompettiste et le tromboniste qui donnent du relief à la voix du bassiste en le soutenant comme choristes. La tessiture de la voix africaine est fragile et forte en même temps. Elle exprime une délicatesse qui est si touchante qu’elle nous émeut directement, elle va droit au cœur. Cette finesse est particulièrement présente sur la ballade Raices. La virtuosité et l’émotion sont également présentes sur les touches noires et blanches du clavier. Le pianiste réalise un titre en solo où sont mêlés, l’improvisation du jazz, la délicatesse du jeu classique et les rythmes dansants de la musique cubaine. Il fait varier les émotions durant un long morceau digne d’un récital. La surprise et le plaisir sont présents dans tous les morceaux. Après une longue introduction au cajon seul, reprise par le piano de manière classique, la basse prend à son tour le thème comme une troisième introduction. Les dialogues démarrent entre le pianiste et le bassiste avec des échanges de prouesses techniques ponctuées d’humour. Richard Bona fait chanter les cordes de sa basse avec une mélodie aux sonorités hispaniques comme une guitare flamenco.

Le bassiste affirme à plusieurs reprises qu’il est heureux d’être présent ce soir. Son plaisir est sincère, il est visible sur son sourire permanent et dans ses pas de danse sur la musique de ses partenaires musicaux. C’est un véritable professionnel qui sait animer son concert et faire participer le public pour chanter et danser, et l’on se prête au jeu. Il fait cela avec beaucoup d’humour, il en utilise tout au long du set. Il sait être flagorneur et moqueur quand il parle d’un concert, un lundi soir à Crest parmi toutes les dates des grandes villes du monde de leur tournée. Mais c’est avec respect. Il félicite le festival pour sa longévité, bientôt cinquante ans, et s’étonne de ne passer que pour la première fois ce soir. C’est en effet étonnant que cette grande voix ne soit pas encore venue à Crest, alors que tant d’autres sont déjà passé à plusieurs reprises sur la scène de Soubeyran. Dans mon souvenir, sa programmation a déjà été envisagée et des festivaliers avaient même demandé au festival son passage à Crest.

Les derniers titres très jazz afro-cubain sont festifs et montent en intensité. Les solos des musiciens se succèdent. Le public est de plus en plus pris dans la danse. Le rappel est triomphal à la fin du set. C’est en douceur que nous terminons sur un chant en espagnol interprété par le bassiste qui est accompagné par le pianiste. La délicatesse des deux virtuoses nous touche directement avec la finesse du jeu du piano alliée à la fragilité de la voix africaine qui est authentique quelle que soit la langue d’interprétation.

Comme d’habitude la sonorisation est de qualité à Crest. Ce n’est pas un hasard si Pierre-Yves Cuni est toujours aux manettes de la régie du festival depuis de nombreuses années. Mais pourquoi parler des trains qui arrivent toujours à l’heure, si tout va bien pour le son des concerts ? Eh bien, parce que cela n’est plus si courant actuellement. Même dans les grands festivals de nombreux concerts ne sont pas toujours sonorisés de façon satisfaisante et l’on a de plus en plus souvent affaire à une bouillie sonore et une intensité excessive. Alors cela vaut la peine de le remarquer quand la sonorisation est de qualité et que l’on discerne la richesse des sonorités variées. Surtout quand on a des pointures sur scène comme ce soir !

Ont collaboré à cette chronique :

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