18/07/2024 – Arthur Teboul & Baptiste Trotignon aux Nuits de Fourvière

18/07/2024 – Arthur Teboul & Baptiste Trotignon aux Nuits de Fourvière

Aimes les mots dits !

 L’inattendu duo formĂ© dernièrement par le grand pianiste de jazz Baptiste Trotignon avec le charismatique et touchant chanteur de Feu ! Chatterton, Arthur Teboul, un lettrĂ© fĂ©ru de poĂ©sie, donne lieu Ă  un rĂ©cital Ă©mouvant oĂą les deux complices se rĂ©approprient quelques-unes des plus belles chansons de notre patrimoine hexagonal commun. Sans artifice ni pose théâtralisĂ©e, une mise Ă  nu simple et intimiste qui n’en fait que plus briller les mots, en exacerbant leur portĂ©e Ă©motionnelle. Une bulle de poĂ©sie pour une parenthèse enchantĂ©e très bienvenue.

 Si l’on ne prĂ©sente plus aux amateurs de jazz le grand pianiste Baptiste Trotignon, il faut peut-ĂŞtre rappeler qu’Arthur Teboul est le chanteur et parolier du groupe de rock français sans doute le plus « littĂ©raire », les excellents Feu! Chatterton passĂ©s par le prestigieux lycĂ©e parisien Louis-Le-Grand, ceci expliquant sĂ»rement cela. On a pu par ailleurs entendre Arthur nous renverser d’Ă©motion en fĂ©vrier dernier, interprĂ©tant L’Affiche rouge lors de la panthĂ©onisation des Manouchian, frissons garantis. Un garçon touchant et naturellement charismatique et qui, bien que trentenaire, connaĂ®t sur le bout des doigts ses classiques en matière de « grande » chanson française patrimoniale, fĂ©ru de poĂ©sie et Ă©tant lui-mĂŞme auteur de deux recueils publiĂ©s ces deux dernières annĂ©es.

 

Une rencontre inattendue

La rencontre avec Baptiste Trotignon qu’il ne connaissait pas personnellement et qui comme lui est un amoureux de ces belles chansons d’hier, s’est faite par l’entremise du producteur de jazz Jean-Philippe Allard, par ailleurs manager d’Arthur, tristement dĂ©cĂ©dĂ© il y a quelques semaines et qui avait le don de provoquer ce genre de mise en relation, en l’occurrence Ă  l’occasion du Piano Day de 2022 oĂą le chanteur et le pianiste se sont associĂ©s pour la toute première fois. Au vu du rĂ©sultat, ce qui aurait pu n’ĂŞtre qu’un one shot amical a incitĂ© les protagonistes Ă  aller au bout d’un vrai projet avec un rĂ©pertoire dĂ»ment sĂ©lectionnĂ©, pour un disque sobrement intitulĂ© « Piano-Voix » Ă  paraĂ®tre fin aoĂ»t prochain. Si l’un a un rapport puissant Ă  la poĂ©sie et l’autre au son, les deux complices n’ont pas voulu rendre un hommage de plus (on en a dĂ©jĂ  eu tellement d’exemples et tant de versions pour certains titres…) mais privilĂ©gier une appropriation très personnelle en se donnant plutĂ´t un rĂ´le de passeurs de mots. Et si l’on n’avait pas trouvĂ© beaucoup d’intĂ©rĂŞt -malgrĂ© sa qualitĂ© indĂ©niable- au dernier album en trio de Baptiste, «Brexit Music» paru l’an dernier et compilant dĂ©jĂ  des reprises, mais de tubes de la pop british, on trouverait un charme certain Ă  ce doigtĂ© d’expert quand il se met avec toute la dĂ©licatesse requise au service cette fois de nos grandes rĂ©fĂ©rences hexagonales. Il faut dire qu’avec un interprète de la trempe d’Arthur, dotĂ© d’un pouvoir d’Ă©vocation puissant et aussi naturel, la sĂ©duction ne pouvait qu’opĂ©rer. D’autant que le dandy, un brin dĂ©calĂ© par son style, son univers et son look, est habituĂ© aux prestations Ă©lectrisĂ©es quand il est portĂ© par l’intense Ă©nergie dĂ©veloppĂ©e par Feu! Chatterton. Or dans cet exercice inĂ©dit, c’est bien cette nouvelle vulnĂ©rabilitĂ© qui lui plaĂ®t après quinze ans de carrière, ce retour Ă  une certaine simplicitĂ© dans sa forme la plus noble, telle une mise Ă  nu oĂą justement c’est bien la fragilitĂ© et le dĂ©pouillement du concept qui agit d’autant plus en matière d’Ă©motion.

Parti sur les routes de France avec ce rĂ©cital inaugurĂ© tout dernièrement lors des quarantièmes Francofolies de La Rochelle, l’inattendu duo faisait donc Ă©tape jeudi aux Nuits de Fourvière devant un théâtre antique bondĂ© et encore baignĂ© d’une forte exposition solaire puisque le rendez-vous Ă©tait fixĂ© Ă  20h. Un « extĂ©rieur jour», comme le fera remarquer le chanteur, habituĂ© du lieu avec Feu! Chatterton oĂą le groupe est revenu en 2018 après un mĂ©morable premier concert en 2016 (nous ne sommes pas près d’oublier notamment l’incroyable moment quasi cĂ©leste oĂą, pile sur le titre emblĂ©matique CĂ´te Concorde -Ă©lĂ©gie tragique sur le naufrage du Concordia sur les cĂ´tes amalfitaines-, des trombes d’eau se sont soudainement abattues sur nous tandis qu’Arthur galvanisĂ© chantait «Du ciel tombe des cordes, faut-il y grimper ou s’y pendre?»…). Mais ce soir, tout est calme et zen avec une Ă©coute exceptionnelle, une bulle de poĂ©sie intimiste qui fait figure de parenthèse enchantĂ©e en ces pĂ©riodes instables et inquiĂ©tantes.

 

L’Amour en sujet Ă©ternel

 J’avais bien relevĂ© quelques noms annoncĂ©s, incontournables, parmi les auteurs repris, sans connaĂ®tre l’entièretĂ© du rĂ©pertoire. Mais ce rĂ©cital a vite pris la forme d’un amusant blind-test, d’autant que, – et c’est sans doute le seul reproche qu’on pourra opposer au duo-, jamais un titre ne sera indiquĂ©, ni le nom de son auteur d’origine ou le moindre mot sur le contexte des chansons retenues, ni mĂŞme pourquoi elles l’ont Ă©tĂ©. On s’est donc pris au jeu permanent de la devinette, certes souvent facile tant certaines sont gravĂ©es dans notre inconscient collectif, avec parfois quelque hĂ©sitation, voire une Ă©nigme restĂ©e sans rĂ©ponse, ce qui me concernant fut le cas pour seulement deux titres sur les dix-sept jouĂ©s ce soir, la grande majoritĂ© trouvant une unitĂ© dans le thème central et Ă©ternel de l’Amour (avec un grand « A »), avec ses joies, ses doutes, ses peines et ses regrets. Pas toujours joyeux donc, mais pour sĂ»r irrĂ©mĂ©diablement touchant.

Comme d’entendre en intro, Je ne peux plus dire je t’aime d’Higelin, l’idole de mon adolescence, qui ouvre le rĂ©cital avec un Baptiste Trotignon en tunique turquoise et pieds nus devant son Steinway de concert, tandis qu’Arthur en costard pattes d’eph’ trop court et cravate marron, ne tardera pas vu la chaleur ambiante de tomber la veste. « Je ne suis que jalousie », entonne-t-il en reprenant le Jealous Guy de Lennon, mais en version française (ce qui est toujours drĂ´le Ă  entendre) concernant le seul auteur qui ne le soit pas dans cette set-list.

PlutĂ´t inattendu aussi, La rua Madureira de Nino Ferrer que Baptiste teinte d’effluves bossa, avant un plus connu Il n’y a pas d’amour heureux Ă©crit par Aragon et chantĂ© aussi bien par Brassens que par François Hardy qui vient de tirer sa rĂ©vĂ©rence. Cette fois, c’est la cravate qui tombe pour l’une des plus Ă©mouvantes chansons du rĂ©pertoire, «la mĂ©lancolie mĂŞme» selon Arthur. A propos de Göttingen de Barbara que le pianiste ourle d’une inouĂŻe dĂ©licatesse. Les poils se dressent, les larmes affluent au bord des yeux, magique. Moins classique que d’autres, La ville s’endormait… et j’en oublie le nom, comme moi qui n’ai pas reconnu ici Brel, l’inĂ©vitable. Plus dans l’humour, voilĂ  une version du Goudron de la plus kĂ©kĂ© et foutraque chanteuse qui soit, Brigitte Fontaine.

Autant de noms incontournables vont encore se succĂ©der après un passage plus flottant oĂą Arthur s’installe derrière un petit bureau pour se prĂŞter au jeu de l’Ă©criture automatique sur une impro de piano. PoĂ©sie instantanĂ©e, plutĂ´t saugrenue de l’avis mĂŞme du protagoniste, qui sera d’abord lue puis chantonnĂ©e sur les notes de Baptiste. Avant de revenir aux « fondamentaux », comme cet autre monument de FerrĂ©, Est-ce ainsi que les hommes vivent ? peut-ĂŞtre encore plus connu grâce Ă  Lavilliers, et qu’Arthur, toujours d’une grande sobriĂ©tĂ© et sans jamais d’effet théâtralisĂ©, porte au sommet de l’Ă©motion. Pas des plus connues de Bashung, suit Aucun Express et la poĂ©sie de l’immense parolier et unique Jean Fauque, pur moment suspendu par les notes graciles de Baptiste. Et puis Brel encore pour finir (on aurait vraiment bien vu ici n’importe laquelle des chansons du gĂ©ant Allain Leprest, une fois encore ignorĂ©…) avec bien entendu La Chanson des Vieux Amants, sublime dĂ©claration d’amour s’il en est.

Une heure et vingt minutes se sont dĂ©jĂ  Ă©coulĂ©es et pourtant, on aurait pu rester encore longtemps en si agrĂ©able compagnie. Avant de complètement mettre un terme Ă  ce dĂ©licieux moment de partage, en choisissant Syracuse de Salvador dĂ©diĂ© Ă  Jean-Philippe Allard, Arthur nous fera le plaisir en premier rappel de nous offrir La Malinche (Madame je jalouse, ce vent qui vous caresse prestement la joue…) titre emblĂ©matique Ă©crit pour Feu! Chatterton et qui donne un aperçu de la propre poĂ©sie du bonhomme. Oh (que) OUI !…

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