22/08/2025 – Mélina Tobiana Quintet puis Thierry Girault Quintet feat. Liv-Hanne Haugen pour Batôjazz

22/08/2025 – Mélina Tobiana Quintet puis Thierry Girault Quintet feat. Liv-Hanne Haugen pour Batôjazz

Toutes en séduction

 Après la belle Fleur (Worku) et son pygmalion Alfio (Origlio), cette longue et belle soirée placée sous le signe des voix féminines a vu éclore le charme irrésistible de l’étoile montante du jazz, Mélina Tobiana et la fraîcheur de son quintet aux séduisantes mélodies, avant que nous soyons scotchés par la merveilleuse découverte de la chanteuse (et danseuse) norvégienne Liv-Hanne Haugen, pivot du projet proposé par le pianiste et compositeur Thierry Girault et son groupe de pointures qui, de l’avis général, nous a littéralement emballés. On dit waouh !

Le talent n’attend pas le nombre des années, et l’on peut dire que Mélina Tobiana n’a pas perdu son temps ces dix dernières années passées à peaufiner sa voix soul dans les principaux clubs parisiens. À bientôt trente ans, la chanteuse -que l’on avait pu entendre dans le trio féminin Bloom ou dans le spectacle Nanan de Lydie Dupuis- est l’une des grandes révélations de l’année avec son nouvel album «Clearly now» qui paraît ces jours-ci et où elle affirme pleinement son statut d’auteure-compositrice-interprète. Un talent qui la mène cet été sur une belle tournée des principaux festivals de jazz, et qui avait toute sa place au château de Mécoras où Batôjazz avait placé cette soirée sous le signe des voix féminines.

 

Après le charme de Fleur Worku portée par le piano d’Alfio Origlio pour ouvrir les festivités (voir ici), et avant que nous soyons scotchés par la découverte de Liv-Hanne Haugen, la craquante Mélina a irradié de feeling au naturel un set où rayonne aussi en double voix celle de la bien nommée Mélody Linhart qui tient la guitare. Si la rythmique est parfaitement soutenue par l’excellent Thomas Posner à la contrebasse et Clément Brajtman à la batterie, tous deux à la fois précis et puissant, on saluera l’impeccable performance de Simon Chivallon au piano qui a remplacé au pied levé le titulaire Edouard Monin. Soit un jeune quintet au jazz multi-facettes, empruntant souvent au folk américain, mais aussi à la soul-pop et au R&B.

Les titres sont assez courts, mais leur patte mélodique soignée fait mouche à chaque fois. Après le swing d’ouverture sur Now that you found love, l’explicite Make me dance qui croise les deux voix féminines se fait plus groovy. Avec Will you still love me qui marie folk et pop, on reste dans ce style qui va si bien à Mélina pour la reprise de I can see clearly now, tube connu de Johnny Nash (1972) repopularisé depuis par Jimmy Cliff. L’effet sur le public chantonnant est immédiat, avant que Simon nous offre un premier solo inspiré.

La voix soul de Mélina est adéquate pour nuancer Fantasy, tout empreint de feeling bluesy. Le piano s’envole, le timbre de la contrebasse impose sa surface de résonance, dans une montée en puissance dont l’acmé sera cette fois un solo de batterie. Un batteur qui, passé le groove de M.Blues, apportera une troisième voix à la jolie ballade I was born a woman, du blue-folk porté par le seul piano.

Autre reprise parmi ces nombreuses compos inédites, Maraba Blue d’Abdoula Ibrahim était un instrumental sur lequel la chanteuse a écrit des paroles. Là encore, le charme agit avec un beau mariage des deux voix féminines.

Il y a dans les mélodies de la demoiselle toujours beaucoup de fraîcheur joyeuse, bien à son image, et c’est particulièrement le cas pour le très poétique Anouk écrit en français et dédié à la naissance de sa fille.

Tall Man revient ensuite au groove, et ça balance avec entrain par la guitare rythmique de Melody qui fait claper le public, bien chauffé pour envoyer dans la foulée A way out, à l’armature plus rock. Une énergie calmée par le plus mélancolique In a box, chanson écrite durant le confinement et jouée dans la douceur d’un piano et d’une contrebasse suspendus. La voix nous ramène à l’époque du folk d’une Rickie Lee Jones et c’est superbe, comme le sera encore la tendre ballade Sorry if it hurts évoquant un chagrin d’amour, sur laquelle se clôt le set après avoir fait swinguer de façon résolument boogie Mercy sous les doigts du pianiste, puis Louis dans une ambiance jazz-manouche servie par la guitare. Au rappel, Turn me on-what’s up achève de nous convaincre que voilà bien une nouvelle étoile dans le ciel du jazz hexagonal.

La séduction générale était au rendez-vous, et l’on aura plaisir à retrouver Mélina et son quintet le 10 octobre prochain au château du Rozier à Feurs (42), pour le quarante-septième Rhinojazz(s) Festival.

 

Les rennes de la nuit…

Il y a la séduction certes, mais il y a aussi l’effet waouh, ce petit truc en plus inattendu et jouissif qu’on appelle après coup une claque. Cet effet particulier qui fait la différence et surprend encore le chroniqueur pourtant gavé, mais jamais blasé grâce à des moments comme celui-ci, où l’on se fait d’emblée cueillir, puis enserrer de bout en bout par le son ambiant qui finit par vous scotcher. Sans avoir lu ni écouté quoi que ce soit sur ce projet de Thierry Girault, je découvre ce soir, comme sans doute la grande majorité des présents, l’univers particulier et passionnément original de ce pianiste d’Annecy, connu comme leader du collectif LeBocal, aussi rare qu’inspiré.

Un folklore imaginaire unique, captivant et marquant comme l’a été pour moi en ce début d’année, mais dans un autre registre, le live de Matthias Duplessy au musée des Confluences, où je rêverais d’y entendre désormais cette merveilleuse proposition de Girault et son quintet autour de la chanteuse et danseuse norvégienne Liv-Hanne Haugen. Une artiste qui vient d’ailleurs de décrocher l’équivalent d’une Victoire de la Musique dans son pays, pour la meilleure performance scénique de l’année. Tout est dit.

Il faut expliquer que Thierry était parti en 2013 vivre un an à Tromso (Norvège) pour composer, et c’est lors d’une performance qu’il a rencontré cette fascinante artiste avec laquelle, dès son retour, il formera le groupe LIV épaulé par le guitariste polonais Alain Kawczak. Désormais quintet, le groupe étoffé des divers saxophones de Laurent Desbiolles, de Thibaud Pontet à la batterie et Simon Desbiolles à la contrebasse, nous livre ce soir le fruit de cette expérimentation commune qui a déjà donné lieu à deux albums et une cinquantaine de concerts dans plusieurs pays. On peut donc remercier Batôjazz (où je crois que le pianiste avait déjà joué en croisière dans un autre format) de nous avoir réservé cet intense moment d’onirisme sur la terrasse du château de Mécoras.

Fasciné par les chants traditionnels des Sami, peuplade d’éleveurs de rennes qu’il a côtoyé dans le Grand Nord (lesquels, on l’entendra, ont beaucoup de proximité avec les Amérindiens), le compositeur imagine une musique improvisée qui les marie à la pop et au jazz, où les stupéfiantes vocalises de la chanteuse et ses gestes dansés apportent une poésie inédite qui ne peut que fixer notre attention.

Le ton est donné dès l’intro sur Matzé, rythmé par le son d’un cajon frappé, où contrebasse jouée à l’archet et volutes râpeuses de sax enrobent les incantations tribales de la dame proches des chants sioux. Puis vient Quiet Place le bien nommé, on n’aurait pas dit mieux pour définir ce tempo suspendu qui nous fait planer. Planant jusqu’à l’ensorcellement avec Reindeer, à l’onirisme exacerbé, strié d’envolées plus free du sax puis de la guitare, tandis que le batteur développe un gros travail rythmique. Chanté en norvégien, Adieu mon P. nous obsède par sa tournerie de guitare lancinante. Une façon nordique d’atteindre un nirvana ? On s’en rapproche en tout cas avec le très beau son façonné sur Orbina, croisant incantations «Sami-sioux», lâcher de piano aérien, sax vaporeux aux sonorités chantantes et cristallines, sur un lourd tempo de basse. Scotchant !

Un rythme qui monte, propice à d’incroyables vocalises comme des cris dans la jungle, sur une note perpétuelle et très appuyée de la contrebasse. C’est l’explicite Devil Dance, la danse du diable, bien endiablée par le son tech’-house et un long solo de synthés. Une transe que vient apaiser à l’inverse la pureté dépouillée de Hage en voix-guitare, instant magique où l’on constate que l’auditoire est en pleine écoute, captif et tout entré en communion. Le refrain entonné en choeur par les musiciens donne encore un côté tribal à cette pièce au feeling extrême.

Thierry rompt ce vaste trip musical entamé depuis plus d’une heure pour revenir en quelques mots sur cette incroyable aventure au-delà du cercle polaire et ces rencontres qui ont fait jaillir tant d’idées chez le compositeur. Il évoque le désertique village de Kanto Keino par une longue intro de piano, où viennent se greffer chants traditionnels et saccades de cajon. Une planerie à laquelle la contrebasse à l’archet apporte la magie d’un violoncelle céleste.

Et c’est encore bien loin, à la finitude de ces grands espaces sonores évoquant un bout du monde que nous emmènent Thierry Girault et ses magiciens, avec, pour conclure Mari B., hommage à la grande chanteuse scandinave Mari Boine, qui a notamment travaillé avec Jan Garbarek.

Encore bravo à tous, et comme disait Valérie, merci pour ce moment !

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