Et oui ! voilà la vingt deuxième édition, ainsi le temps passe… Et comme se plait à le rappeler Jacques Seigneret, Monsieur le directeur artistique et coordinateur de l’ensemble des festivités (il nous dira que c’est sa dernière…) : « En novembre, c’est le plus grand festival entre Lyon et Paris …», alors pourquoi changer une formule qui fonctionne parfaitement ? Nous aurons retrouvé la conférence avec « L’Harmonica blues » cette année, le stage big band pour jeunes et moins jeunes où se sont déjà révélés quelques nouveaux talents et cet Espace Carjat qui devient un jazz club pour ces moments-là avec sa brigade de bénévoles motivés. Et toujours dans le hall pendant que le public arrive et se masse devant les portes encore fermées, l’orchestre maison et cette année c’est le nonet Saône of Jazz de l’école de musique de Fareins et qu’anime le parrain du festival, Monsieur Olivier Truchot.
Pour cette année, ils auront voulu nous inviter à des « Nocturnes musicales » intercontinentales avec des soirées à deux thèmes, sans doute cherchent-ils à nous donner le vertige, fort heureusement, nous sommes bien installés autour d’une table ronde, entre amis et, avouons-le, une bouteille de champagne, les turbulences ne seront que celles des musiques. « Qu’importe l’endroit où nous sommes nés, quel que soit le pays, si nous recevons de l’amour dès notre plus tendre enfance, notre vie est sauvée… les musiques, peu importe leur origine, en sont le reflet dans nos corps ». J.S.
Le premier vol du jeudi relie Bagdad et São Paulo :
Le oudiste, flutiste et compositeur Amin Al Aiedy dédie son concert à l’Irak et à la Palestine. C’est avec le ney (flûte orientale) en solo puis le oud rejoint par la contrebasse aussi chaude que volubile de Yann Phayphet que les ambiances et températures sont posées. Musique intériorisée dont nous n’avons peut-être pas tous les chartes, mais il suffit de fermer les yeux, ça marche, pour moi, il ne manque que les odeurs d’épices. Le pianiste Vincent Forestier et le batteur Matheo Ciesla servent évidemment le compositeur et apportent la touche jazzy, le punch, le dynamisme, la sensibilité, la délicatesse et la retenue jusqu’à l’explosion du dernier titre avec un magnifique solo explosif de batterie.
Avec le « Cobra Criada », nous retrouvons quelques amis brésiliens qui fort heureusement n’ont pas quitté la région où ils ont décidé de se fixer entourés de « locaux » amoureux des musiques de leur Brésil qu’ils nous font éternellement découvrir et compte tenu de ses richesses, c’est à chaque fois une tranche de bonheur. Pour l’histoire, mais vous le savez déjà, ce sont le pianiste Olivier Truchot (il est ici chez lui) et le trompettiste Rubinho Antunes qui ont démarré l’affaire en 2010, elle n’a cessé d’évoluer avec l’arrivée de Paula Mirhan, de Rui Barossi et pour l’occasion de leur invité Mauro Martins à la batterie. Pour chacune de leur tournée, ils appellent un saxophoniste de première ligne, ce soir c’est Stéphane Guillaume et un virtuose de la coulisse, Lou Lecaudey en l’occurrence. Festif évidemment, euphorisant assurément mais sensible définitivement. Les trois cuivres harmonisent en solo une mélodie dont on saura ensuite qu’elle est un choral d’Olivier. Paula se saisit du micro, nous y sommes pleinement c’est Vera Cruz immortalisé par Astrud Gilberto. Il y avait bien longtemps que nous n’avions vu Stéphane Guillaume chez nous, il prend le premier chorus de la soirée, au ténor, magnifique, poussé par le drive incroyable de Mauro Martins caché derrière ses lunettes noires et sa casquette de bad boy et la contrebasse étourdissante de Rui, il faut dire qu’Olivier envoie grave lui aussi, avec ce Brésil de la bossa nova, définitivement intemporel et auquel chaque interprète authentique donne sa personnalité. Musique « festive » qu’ils nous donneront, mais pas que, avec notamment des duos privilégiés, celui de Paula et Rui ou encore Olivier au piano et Stéphane à la flûte.
Le second vol du vendredi survole l’Europe des Balkans, la France, l’Afrique du Nord et l’Amérique du nord :
Ou de ces trios avec une contrebasse puissante, solide et mobile ; une batterie dynamique, inventive et un soliste, en l’occurrence saxophoniste alto et soprano, qui vole en acrobate voltigeur inspiré au 1/10ème de seconde avec un son et une justesse sur toute l’étendue de son instrument et au-delà en n’hésitant certes pas sur la prise de risque. Night and Day sur la base d’un solo de Django Reinhardt, c’est l’argument du projet « DJANGO ! » que présente le funambulesque Baptiste Herbin pour la mise en bouche. Il va « revisiter » les thèmes ou des brides de solos de l’univers du guitariste de la légende avec une aisance époustouflante, non démonstrative et une grande sensibilité, il y aura aussi des compositions personnelles et bien évidemment le Django de John Lewis qu’exposera son ami le contrebassiste complice Sylvain Romano. Baptiste a digéré tous les grands saxophonistes de l’histoire que l’on ne peut s’empêcher de tenter de déceler dans son jeu, mais il y a aussi tout ce qui fait sa personnalité authentique et contemporaine. Baptiste explique aussi sa démarche, ses choix, un peu pédagogue à l’attention de ceux du public qui attendaient un jazz manouche servi sur un plateau. Nuages en fin de set sera très dégagé par le solo de Sylvain qui souffle fort et bien sûr, il y a André Ceccarelli que l’on attend toujours, véritable mentor de ces jeunes musiciens, il aura assurément « balayé » ses tambours et ses cymbales même si l’on a ressenti sa fatigue.
Dans le rayon folk de votre discothèque il y a peut-être Sarah Lenka, ce soir avec son quintet pour défendre son dernier projet « Isha » avec lequel elle recherche un peu de l’histoire de sa famille et rappeler également ses précédents et son engagement à évoquer les militantes féminines pionnières de l’histoire des luttes sociales et sexistes. La belle idée de l’enregistrement et de la tournée est de faire appel à Kahina Ouali pour épaissir et seconder la voix de la patronne qui fort curieusement se complait à chanter dans la langue de Shakespeare ses histoires finalement plutôt latines et maghrébines.
Le dernier vol du samedi relie la Palestine et la Nouvelle Orléans :
« Les mots ne sont pas mon meilleur outil de communication. Les notes et les sons musicaux sont le langage dans lequel je peux exprimer le plus efficacement mes pensées et mes émotions. Jaffa est une ville dans laquelle je n’ai jamais été physiquement mais que j’ai vécu spirituellement à travers les histoires que mon grand-père m’a racontées. Jaffa Fleurit chaque jour dans mon cœur. Jaffa n’est pas un endroit. Jaffa est un espace qui existe dans le passé, le présent et le futur ». Mohamed Najem
Je n’avais pas pu voir et entendre Mohamed Najem lors de ces derniers passages par chez nous et j’attendais ce concert avec une grande émotion, le disque ne suffit pas. La contrebasse ronronne comme un gros chat câlin pour envelopper les histoires tendres de son clarinettiste lorsque celui-ci se lâche un instant vers ce jazz que l’on dit « libre »… De la musique de Mohamed Najem, évidemment nous n’avons pas les codes de ses harmonies, de ses rythmes (jusqu’à onze temps…), de ses breaks évidemment soudains, de ses changements de rythmes, mais indéniablement la douceur du langage et ses nuances sont absolument concrètes et avec elles, les yeux fermés, nous en palpons les infinies délicatesses ; ce soir encore les senteurs des parfums et des épices humés au détour de la ruelle d’un souk me manqueront. Cette clarinette qui vogue entre jazz, musique classique et musique orientale est charmeuse, enjôleuse et fascinante, Najem est une espèce de charmeur de serpents, il nous aura apaisé, merci.

Ce sont les titres du projet « Jaffa Blossom », hommages à son grand-père Ibrahim et à son père Khalid, qu’il nous offre ce soir, parfaitement entouré de son trio régulier et on peut imaginer le travail du pianiste Clément Prioul, du contrebassiste Arthur Henn et du batteur Baptiste Castets pour jouer cette musique qui n’est pas celle de leur culture ni de leur pratique de jazzmen.
Désormais, c’est le dernier set du festival, place à la fête que le Skokiann Brass Band nous réserve avec et sans autre attente, un plongeon dans le tumulte de la Nouvelle-Orleans teinté de soul musique et des transes des danses africaines. De cette brigade de Chefs nous savons déjà tout, ou presque, ils auront un peu peiné à dérider le public qui hésite encore à chanter, à venir danser devant la scène, mais ça va l’faire, comment résister à Lisa Caldognetto en meneuse de revue infatigable ?
