Beauty (of change) au naturel
Dernière date ce soir, après deux ans de tournée, pour le Beauty of Change du trio de Kevin Larriveau avec l’intense chanteuse Jessy Elsa Palma. L’occasion de redécouvrir avec une certaine surprise ces nombreuses pépites livrées ici en live, toutes dépouillées de leurs riches contributeurs internationaux, sans même les synthés du claviériste qui les paraient de leur touche électro. Une version acoustique revenant aux bases classiques du trio de jazz avec chanteuse, mettant d’autant plus en valeur les trois fondamentaux qui finalement comptent : la portée des mélodies pianistiques, la précision rythmique des contrebasse-batterie, une voix forte et pleine de nuances à elle seule. Alors certes, ça change d’un disque foisonnant et léché, mais le feeling initial est là. Même au naturel, la beauté reste.
Après avoir placé l’album «Beauty of Change» du trio KLT avec la chanteuse Jessy Elsa Palma sur le podium de mon Best-Of 2024 (voir ici), il va de soit que l’envie d’entendre ce magnifique répertoire en live était grande. A l’issue de deux ans de tournée pour une centaine de concerts, le trio de notre ami claviériste Kevin Larriveau donnait sa dernière représentation vendredi à l’Iris de Francheville où la chaleureuse équipe d’Alain qui propose Ça Jazze Fort à Francheville avait eu la bonne idée de le programmer.
Enfin une bonne occasion de retrouver ce compositeur inspiré, avec son batteur Théo Schirru et ce soir, pour remplacer le titulaire Gabriel Gorr retenu à Manchester, leur joker et ami Antoine Brunet à la contrebasse, pour entourer la rayonnante Jessy au chant. Une team qui s’est constituée il y a un peu plus de cinq ans quand ils se sont rencontrés à l’école de jazz parisienne IMEP, notamment autour du standard Nardis (qu’ils joueront ce soir) avant de sortir en 2020 un premier album «I’m Special! Are you Special?».
Au menu ce soir donc, trois titres phares de celui-ci, et essentiellement ceux qui nous ont tant accrochés sur «Beauty of Change», ce continuum de pépites nu-soul et electro-jazz, enrichies d’un super casting de contributeurs cosmopolites, avec nombreuses voix, trompette, percussions et quatuor à cordes de Taïwan.
Bien sûr, rien de tout cela en version live, sans même cette touche electro qu’apportent les synthé Oberheim 6 et Moog dont Kevin se passera en se contentant d’un seul piano. On revient là tout naturellement à l’essence même du trio rythmique de jazz classique, comme dès l’intro avec ce Purple Hood instrumental qui certes va groover en gardant son drumming intense, sans (c’est dommage…) le final initial très synthétique qui l’emmenait dans les limbes soniques de The Orb. Mais la patte nu-soul surgit dès l’entrée de Jessy sur le séduisant Luan. J’évoquais Nardis, le voilà déployant les vocalises d’une chanteuse toute en feeling, avec un timbre à la fois doux et vite puissant, surtout quand il s’agit de scatter en réponse à un long chorus de piano, alors que la rythmique s’intensifie par une contrebasse très appuyée.
Evidemment, pas de quatuor ni même de violoncelle ici, ce qui ôte au magnifique Special Guest qui ouvre l’album toute sa geste symphonique, mais la rationalisation de cette version live n’en donne que plus de force à l’engagement intense de la vocaliste.
Avant de revenir à diverses mélodies tubesques de cet opus, le quartet nous offre à titre expérimental un inédit qu’ils n’ont encore jamais joué en concert, un Bleu Azur chanté en français, rempli d’espoir et d’encouragement, qui fait entonner à la salle un «oui je veux bien vivre» spontané.
Il vaut mieux certes…, car the Life is a long Road comme voici de manière très soutenue, pour entraîner encore le public dans un tourbillon sur le joyeux refrain invitant à «chercher le bonheur, un peu de douceur…» en communion.
Et puis surgit l’une des perles du répertoire, ce Theresa (call me…) imploré avec une sensualité exacerbée par Jessy, et qui s’ancre vite «in your head». Puis l’excellent Locked in Paradise, qui symbolise le commencement de ce grand projet, puisqu’il s’agit de la toute première compo qu’ils ont travaillée ensemble pendant les confinements en mariant le jazz au hip-hop.
On rentre encore mieux dans leur intimité, au plus près (surtout au premier rang) du noyau fondamental quand Jessy prend sa guitare pour chantonner de séduisantes mélodies d’amour comme He loves me, puis True Love, lui donnant un côté pop folk afro-américaine à la manière de Tracy Chapman.
Le piano au son circulaire porté par ses deux compères nous entraîne alors vers la soul de No Time to…, avant de faire résonner la suave mélodie du fameux Surrender, un pur bijou de nu-soul où la voix vous fout les poils, et qui dans son final déborde soudainement vers une joyeuse samba brésilienne, avec un piano latino et des percussions qui ne peuvent qu’embarquer le public à la fête.
Tout aussi obsédant est le refrain répétitif de Far Away, chanté d’une voix diaphane sur une belle embardée jazzy du trio.
Les «brothers and sisters» que nous sommes sont alors pleinement connectés, «it’s ok», et de repartir guitare au cou pour le latino et dansant Utopia où elle se lâchera encore dans un scatt endiablé pour boucler le set.
En rappel, c’est en solo guitare-voix qu’elle reviendra nous offrir la balade soul-folk Who I Am, avec l’émotion d’une der des ders pour cette longue tournée avec les garçons. A moins que cette aventure ne trouve encore quelques sollicitations ça et là.
Pour Kevin et son KLT, une nouvelle vient en tout cas de brillamment démarrer avec la parution ces jours-ci de son nouveau «KLT& Friends» (voir ici), dans la lignée nu-soul electro-jazz du bien nommé «Beauty of Change», avec une fois encore un casting de voix féminines exceptionnelles (voir ici). Du changement, mais la beauté reste.
