Première classe. En ce 30 janvier, le Solar affiche complet pour « A tribute to Duke Ellington » et beaucoup de monde se presse pour embarquer dans le A Train. Ça s’annonce assez dingue, ce sera mieux. Aux manettes de ce convoi mythique, trois experts s’amusent, filant avec adresse sur des rails bouillants. Pas de ron-ron ni de train-train, donc. Leurs noms? Le pianiste Johan Farjot, le saxophoniste Raphaël Imbert et la contrebassiste Fanny Bouteiller. Vous l’aurez compris, on roule tambour battant sur les traces du Duke. Bon, de tambour, il n’y en a pas. Par contre, pour ce qui est du swing, ça se pose là. Comme quoi, la batterie n’est pas toujours indispensable quand le jeu porte en lui le rythme qui va bien, soudé intimement à la moelle des notes (ceci n’est pas un plaidoyer contre les batteries, of course !).
Nous y voilà donc, parés pour le voyage, à la fois dans la musique et dans le temps. Car, précisons-le, en partenariat avec la cinémathèque de Saint-Etienne, plusieurs petits films sont projetés en fond de scène, pendant que les musiciens improvisent. Quelle riche idée que ce couple formé du son et l’image ! On est dans les années 20-30, au cœur du quotidien de Harlem. Et là, derrière des regards étonnés, tristes, perdus ou rieurs, des jeux de gosse, au sein de la foule bigarrée, aux origines multiples, c’est la vie qui défile et, en même temps qu’elle, un souffle puissant. C’est cette respiration qui sourd de l’interprétation du trio. Les thèmes emblématiques d’Ellington en sont la pulsation ardente, joués avec autant d’allure que de déférence et de liberté. Car, oui, cette sensation de liberté, elle est prégnante, charnelle. Le public, tout comme les musiciens, s’y laissent complètement aller. C’est d’emblée que les doigts claquent, que les mains battent, c’est comme ça, faut pas chercher. Pour ma part, cela faisait un bail qu’un concert de jazz ne m’avait pas stimulée à ce point, rajeunie (si, si !). Il faut dire que les compos du Duke sont comme cristallisées en beauté par le jeu d’artistes aussi brillants que subtils dans la nuance.
Il y a du beau monde. Johan Farjot pour commencer. Ce pur stéphanois, (bien) élevé au Conservatoire Massenet est désormais parisien et son parcours est trop riche pour le dévoiler ici en quelques phrases. Mais bon, il est partout sans jamais se disperser. Il a fondé notamment l’ensemble Contraste avec l’altiste Arnaud Thorette. Sa discographie, tant jazz que classique, est saluée de façon unanime. Il dirige l’orchestre et chœur de l’université Paris Sciences et Lettres. Il est un arrangeur incontournable et codirige les « 1001 Nuits du jazz au Bal Blomet », la légendaire salle rouverte en 2017… avec devinez qui ? Raphaël Imbert. Le saxophoniste en impose aussi par son C.V., sans parler de sa verve, de sa barbe chaleureuse et de son regard pétillant. Quelques mots. Il est lauréat du programme « La Villa Médicis hors-les-murs » pour son travail de recherche sur la musique sacrée dans le jazz, directeur du conservatoire Pierre Barbizet (Marseille) de 2019 à 2023, directeur de l’INSEAMM (Institut National Supérieur d’Enseignement Artistique Marseille Méditerranée)…* Quant à la jeune Fanny Bouteiller, elle a aussi débuté par le conservatoire stéphanois avant celui de Nîmes avec Jérôme Regard. Sans oublier son travail « de sculpture du son en contrebasse classique » auprès de Jérôme Bertrand. Elle est lyonnaise depuis 2019 et participe à de nombreux projets. Elle a créé par exemple le groupe Sweet Robbery, accompagné par le Solar dès le début. Tiens, pour finir les présentations, parlons justement du Solar et de son directeur, Olivier Corchia, originaire de la cité phocéenne. Et racontons une histoire de Marseillais. C’est celle d’un Raphaël Imbert « impressionné, très ému de se retrouver là aux côtés d’Olivier à qui il doit tant » et celle d’un directeur qui, de 2000 à 2006, était aux manettes du festival « Les Nuits Caroline » au Frioul. C’est pendant cette période qu’il a programmé le saxophoniste et a fondé la Compagnie Nine Spirit, avec un groupe d’amis, afin de l’accompagner dans son parcours pro. On connaît la suite et, pour une fois, la sardine ne bouche pas le vieux Port.
Mais laissons-là les bristols et revenons au concert. Certes, des esprits chagrins diront qu’en jouant le Duke, on ne prend pas trop de risques ou que faire de l’impro sur du ciné, c’est pas nouveau. Eh bien allez pleurer ailleurs. Car il y a la manière et tout est ici interprétation-création. Le trio a le don d’entrer au cœur de la note et d’en soutirer les émotions. De la faire re-vivre. On entendra pour commencer « un morceau qui n’a rien à voir », c’est I’m coming Virginia, la chouette ballade de Bix Beiderbecke, enrobée des arabesques taquines du sax et des portés aériens du piano. Puis suivra LE thème de ake the A Train avec la complicité du « Monsieur jazz de Saint-Etienne », (dixit Johan Farjot), à savoir l’excellent saxophoniste et directeur de Gaga Jazz, Ludovic Murat. Ce standard, composé en 1939 par Billy Strayhorn et arrangé par Ellington en 41, nous damne d’humour, de bonheur et de swing. Tous se lâchent à fond, le duo des sax entre en un duel qui fait mouche, c’est plus un train, c’est un funiculaire direct 7ème ciel.
Il y aura deux sets et d’autres intenses partages. Par exemple avec Coltrane pour A sentimental mood ou avec Mingus pour Duke’s choice et sa si chouette mélodie. Et que dire de Come sunday, qui est pour Imbert la « plus belle compo du Duke, qui a conçu la musique à la fois comme un divertissement et comme un message spirituel, fraternel et politique ». Il faudrait aussi citer Caravan, co-composée avec Juan Tizol. Bref, ce sont de vrais beaux et sales gosses sur scène, qui n’ont qu’une envie, jouer et oser tout, avec la désinvolture effrontée que seule peut permettre une imparable virtuosité. Bon, on s’est marré avec eux, notamment quand Raphaël Imbert retirait le bec de son sax ou grognait façon grizzli de la west coast. On a aimé les arrangements impressionnants, le phrasé qui raconte des histoires, la part d’hier qui se confie au présent, le bois de la contrebasse excité en finesse, l’humilité de tous. Je suis un peu dithyrambique? Pas du tout, j’aime bien quand c’est bon.
* Il sera le 28 février prochain à la Chapelle de la Trinité à l’invitation l’Opéra (underground) de Lyon pour le projet « Coltrane Counterpoint », histoire de fêter les 100 ans de la naissance de Coltrane en explorant ses liens avec Jean-Sébastien Bach et Steve Reich.
